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Africultures

2003/1 (n° 54)

  • Pages : 240
  • ISBN : 2747544699
  • DOI : 10.3917/afcul.054.0146
  • Éditeur : Africultures

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Le jury de la 18e édition du Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou (22 février-1er mars 2003) a couronné Heremakono d’Abderrahmane Sissako, un film magnifique mais difficile, réalisé pour la télévision. Ce choix était à l’unisson de la tendance du festival à se recentrer sur la création cinématographique.

La question récurrente du public

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On attendait Nha Fala, la comédie musicale de Flora Gomes, pensant que c’était le film le plus consensuel : un réalisateur émérite, un film entraînant qui plaît au grand public, un message simple et positif, beaucoup de couleurs, de chants, de danses et de musiques…

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On envisageait aussi Madame Brouette, du Sénégalais Moussa Sene-Absa, qui, en tablant sur une intrigue polar pour dresser le portrait d’une femme de tête, emporte l’adhésion du public…

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Mais les deux films sortent pratiquement bredouilles du Fespaco, si ce n’est le prix de l’UEMOA pour Nha Fala et quelques prix spéciaux.

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Après Écarts d’identité en 1999 et Ali Zaoua en 2001, des films grand public, L’Étalon de Yennenga 2003 a créé la surprise, voire un certain malaise.

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Saisi par l’émotion, Sissako l’a lui-même exprimé en recevant son prix : étonné et heureux que le Fespaco récompense un film qu’il reconnaît être difficile à saisir pour le public. Effectivement, Heremakono – En attendant le bonheur est en soi une provocation. Un film qui mise sur l’incertitude, dans une cinématographie dominée par l’énonciation d’un message ou d’une morale. Un film sans récit linéaire, qui désarçonne par ses métaphores et son montage en boucles. Un film fait avec des bouts de ficelles, alors que d’autres rêvent de grands moyens. Un film réalisé sans scénario, alors qu’il est le passage obligé de la demande de subvention. Un film financé par la télévision, et qui passe sur Arte avant de sortir en salles…

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Une première au Fespaco, réalisée dans le nouveau « off » ouvert par la programmation « Côté doc » et dans le cadre de la présence dynamique de la Guilde africaine des réalisateurs et producteurs (qui se définirait plus comme une démarche commune de solidarité et d’échange qu’une véritable école), Sissako était invité (pour remplacer Abbas Kiarostami, prévu au départ) à tenir une « leçon de cinéma », nouvelle mode tout à fait bénéfique des festivals qui donnent l’occasion à un réalisateur de parler de sa méthode et de son parcours, en dialogue avec le public. Dans la salle bondée du Petit Méliès (au CCF), Sissako a parlé de sa démarche avec humilité mais détermination, énonçant sa conception du cinéma avec une grande clarté tout en illustrant son parcours de nombreuses anecdotes [1][1] Le texte intégral de cette leçon de cinéma est à lire....

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Définissant les films comme « des actes imparfaits comme nous le sommes nous-mêmes », Sissako a donné sa définition du cinéma : « une invitation à la liberté de l’autre ». Comme le peintre abstrait ne peut attendre que tous comprennent ses toiles, il laisse le spectateur libre de ne pas aimer son film. « Le cinéma, c’est le hasard », disait-il encore. Non qu’on fasse un film par hasard, mais qu’on donne au hasard sa chance en le faisant. Maata, l’électricien de Heremakono, a été rencontré au hasard d’une panne de voiture. Nana, la fille de La Vie sur terre, est arrivée avec son vélo exactement comme on la voit venir dans le film. Le cinéaste est alors celui qui sait capter les choses de la vie et les organiser pour qu’elles trouvent leur cohésion et fassent sens.

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Voilà qui balaye bien des idées reçues. L’arrivée en force dans la sélection des films réalisés par les cinéastes de la diaspora africaine en Europe, qui renouvellent l’écriture cinématographique en la situant dans la forme comme dans le fond dans un entre-deux culturel [2][2] Cf. le dossier « Cinéma : l’exception africaine »,..., conférait à ce Fespaco un vent de cinéphilie tranchant avec sa tradition populaire, les Ouagalais continuant à se précipiter en masse dans les salles pour participer à l’événement hyper-médiatisé et voir des films, les prenant parfois carrément d’assaut en d’incroyables cohues, surtout lorsqu’il s’agit de films burkinabè. À noter d’ailleurs que Moi et mon Blanc de Pierre Yaméogo a déclenché une indescriptible cohue, alors qu’il était passé dans les deux principales salles de Ouaga, le Neerwaya et le Burkina, du mardi au vendredi de la semaine précédente. Mais les salles étaient restées pratiquement vides : personne n’était au courant ! On mesure l’urgence d’organiser les lancements médiatiques des films à leur sortie en salle…

Le Fespaco reste une immense fête populaire : l’ouverture a été marquée par un grand carnaval débouchant dans le stade du 4 août après avoir arpenté les artères de Ouagadougou

© O.B.
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Ce cinéma qui ne sort pas en France des salles « d’art et d’essai » est-il en phase avec un public populaire ? C’est peut-être en Afrique que peut le mieux s’accomplir le miracle. Je me souviens d’un maquis de Cotonou où nous déjeunions avec Raoul Peck, celui-ci attirant mon attention sur une dizaine de personnes scotchées à l’écran de télévision où TV5 diffusait L’argent de Robert Bresson, un film réputé difficile, très éloigné des télénovelas brésiliennes à l’eau de rose servies sur les télés africaines aux heures de grande écoute ! Le public du Fespaco est ouvert à tout, quitte à vivre de cuisantes déceptions, par exemple en payant cette année encore pour voir un film en version originale anglaise non sous-titrée, sans même qu’on l’en ait prévenu !

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Et certains films ont la qualité de faire en sorte que le miracle soit possible. La petite vendeuse de soleil de Djibril Diop Mambety en était un. Heremakono en est un autre. Certes, Fespaco News titrait sous la plume de Sid Lamine Salouka : « Un film qui prend son temps », relevant « l’usage des symboles qui ne sont pas toujours accessibles au spectateur ». Mais cette difficulté de départ n’est pas un refus. L’article analyse, cherche à comprendre, s’ouvre au film sans préjugé : « L’essentiel pour Sissako n’est pas la parole mais la force évocatrice de l’âme qui est contenue dans l’image », pour conclure par « si on sait y regarder », c’est-à-dire être en phase avec un réalisateur qui propose au spectateur de partager son regard pour un moment.

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Faut-il opposer des films comme Abouna de Mahamat-Saleh Haroun (Tchad), L’Afrance d’Alain Gomis (Sénégal/France), Le Fleuve de Mama Keïta (Guinée/France), et d’autres, avec un film comme Kabala, d‘Assane Kouyaté, qui a raté de peu l’Étalon en obtenant le prix spécial du jury ?

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Sous le couvert d’un film de village où un homme se fait passer pour fou pour lutter contre l’obscurantisme traditionnel qui empêche de dépolluer le puits sacré, le Malien propose à chacun une responsabilisation que ne renierait personne. Il n’y a pas chez ces nouveaux cinéastes un rejet de ce qui les précède mais une affirmation de soi comme appartenant à un monde hybride, un entre-deux culturel rebelle à la globalisation au sens où se fondre dans le monde ne signifie pas perdre sa spécificité. Ce cinéma ne se fige pas sur des définitions toutes faites de ce qui serait africain ou ne le serait pas : il explore le territoire de l’errance et de la marginalité, en somme le devenir de l’Afrique aujourd’hui.

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C’est ainsi plutôt dans la forme que deux cinémas coexistent. Le cinéma d’Assane Kouyaté est de facture classique et linéaire. Celui de Sissako est fragmenté, cyclique, sans histoire si ce n’est le devenir des êtres, métaphorique plus que réaliste, improvisé sur bien des plans et ouvert à toute rencontre en cours de tournage. Kouyaté développe un message tandis que Sissako, Haroun, Keïta, Gomis se posent des questions et les partagent avec le spectateur. Cela fonde une forme différente, un cinéma de l’incertitude appelant une recherche formelle concomitante.

Renouveau

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Il est ainsi méprisant de séparer des films s’adressant à un public africain et d’autres plutôt fait pour les Européens. Ce n’est pas le cas. Tous essayent d’être universels, même si certains adoptent une forme plus facilement lisible par le public de leur pays d’origine. La différence n’est pas dans le public mais dans le but poursuivi, dans la conception du cinéma : intervention sociale ou appel ouvert à la réflexion sans donner de solution.

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Tous désirent participer au grand dialogue des expressions culturelles contemporaines. Et y parviennent malgré leur diversité : le festival de Cannes a accueilli dans ses différentes sélections aussi bien Kabala que Heremakono ou Abouna. Tous font du cinéma d’auteur et c’est là qu’est la grande question posée aux cinémas d’Afrique : en l’absence d’une structuration du milieu ouvrant à une industrie du cinéma, ces cinémas ne produisent pas de films populaires grand public qui n’auraient pour objectif que le divertissement. Ce sont donc les films importés qui remplissent ce rôle.

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Et les télévisions. L’enjeu est de taille, d’ailleurs clairement posé par Heremakono qui évoque l’invasion des images occidentales sans rapport aucun avec la vie des gens. Là est aussi la grande nouveauté : les sitcoms et séries africains se multiplient, et entrent dans le palmarès officiel du Fespaco (prix décerné à Houria, de Rachida Krim). Les 271 films présentés au Marché du film (MICA) témoignent de l’importance de la production télé-vidéo sur le continent. La multiplication des images endogènes est le grand défi des prochaines années, facilité par la révolution numérique qui autorise la production légère et bon marché d’images à destination des télévisions.

Abderrahamne Sissako (à d.) et son acteur Maata Ould Mohamed Abeid portent l’étalon de Yennenga

© O.B.
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Le documentaire, jusqu’ici largement laissé aux soins d’Européens de passage en Afrique à la recherche de sujets vendeurs, et donc livrant une image extérieure de soi au public africain (en dehors de quelques grands comme Samba Félix Ndiaye ou Jean-Marie Teno), se réveille à la faveur du numérique et de l’apparition de cellules actives de formation vidéo de quartier comme le Forut à Dakar. Des films superbes apparaissent, où le documentaire le dispute à la fiction, en s’attachant à des personnages qui deviennent des caractères à l’écran et en développant un imaginaire offert comme une lecture de la réalité, par exemple dans Tanger, le rêve des brûleurs de Leïla Kilani, récompensé au palmarès officiel et par le prix de la Guilde.

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Renouveau par la conception du cinéma, renouveau par la forme, renouveau par la multiplication des images, renouveau par le documentaire (qui a maintenant son propre festival avec Lagunimages à Cotonou) : le Fespaco essaie de s’adapter à ces changements rapides. Baba Hama, son secrétaire général, parle d’un Fespaco bis en années paires exclusivement consacré aux productions télévisuelles et vidéo [3][3] Cf. l’entretien avec Baba Hama sur www.africulture.... Mais la séparation n’est-elle pas réductrice ? Heremakono a été produit par et pour la télévision (Arte) et y est passé avant de sortir en salles. C’est pourtant un véritable film de cinéma… Abouna de même… La perspective d’un Fespaco annuel se rapproche ainsi, non par l’augmentation du nombre de longs métrages produits, qui stagne désespérément, mais par la prise en compte des productions vidéo. Plutôt que de séparer des techniques qui se rapprochent à toute vitesse, la perspective d’un Fespaco généraliste annuel permettrait de mieux coller avec des films qui sortent à Paris bien avant d’être visibles en Afrique, en admettant qu’on puisse les y voir. Les journalistes occidentaux présents à Ouaga avaient ainsi déjà écrit sur la plupart des films sélectionnés.

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Ce décalage souvent décrié entre les sorties Afrique et Europe se retrouve au niveau de la perception critique : les journalistes africains n’ayant pas la possibilité de voir les films, la critique occidentale et les sélectionneurs de festivals leur forgent en amont une image avant même que les films n’arrivent sur le continent. La question a été soulevée lors d’un atelier d’une semaine sur la critique cinématographique, précédant le Fespaco et réunissant vingt-six journalistes culturels de différents pays africains, animé par les critiques Clément Tapsoba, Jean Roy et moi-même, organisé conjointement par le Fespaco et le ministère français des Affaires étrangères. L’émergence d’un point de vue critique endogène est essentielle pour les cinémas d’Afrique, pour leur médiatisation et pour la formation du public. Le stage (qui s’est poursuivi par l’animation de Radio Fespaco et des interventions dans Fespaco News), passionnant de par la richesse des échanges, devrait déboucher sur des instruments internet permettant une expression africaine en temps réel sur les films.

Les acteurs déçus

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Dès l’ouverture au Stade du 4 août, Rasmané Ouedraogo, l’acteur que tous les Burkinabè appellent familièrement Raso, a prononcé une allocution qui n’est pas passée inaperçue. Par sa longueur d’abord, alors que tous s’efforçaient les années précédentes de faire court, mais surtout par son acuité et sa détermination. Il a évoqué le récent assassinat par les escadrons de la mort abidjanais du populaire acteur de télévision Camara H pour dénoncer « ceux qui se nourrissent encore du lait de la xénophobie et de l’exclusion » et a demandé une minute de silence que le public a suivie debout.

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La Côte d’Ivoire fut absente du Fespaco mais omniprésente dans les journaux, la politique ayant rejoint la culture à propos de la sélection : les deux films ivoiriens (Roues libres de Sidiki Bakaba et Le Pari de l’amour de Didier Aufort) ont été retirés à la dernière minute sous pression officielle, les réalisateurs prenant le prétexte d’avoir été « déclassés » de la sélection officielle, ce qu’ils savaient depuis longtemps. Ce à quoi Baba Hama, secrétaire général du Fespaco, a rétorqué : « Évitons l’amalgame : la sélection du Fespaco est libre, forcément sélective. »

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« Qui eût cru que le comédien africain fut un jour à l’honneur ? » demanda Rasmané Ouedraogo devant le stade. « Au bas de l’échelle, une personne a été oubliée et c’est cinquante ans après qu’on s’aperçoit de l’absence de formation et de soutien aux comédiens. » Dans un cinéma d’auteur où seul le réalisateur est mis en avant, les acteurs africains, sous-payés et insuffisamment employés, rêvent d’une organisation de la profession : « Nous ne demandons pas une tour d’ivoire inaccessible, a encore déclaré Rasmané Ouedraogo, un cadre juridique et réglementaire pour ne plus être des laissés-pour-compte ».

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Si le colloque sur « Le comédien dans la création et la promotion du film africain » a débouché sur une volonté de coordination dans des organisations professionnelles, les acteurs sortent déçus du Fespaco : la rencontre n’a pas vraiment eu lieu avec les réalisateurs, qui aurait pu déboucher sur une amélioration de leur condition. Les entretiens avec Rasmané Ouedraogo et Rokhaya Niang publiés sur www.africultures.com montrent à quel point l’acteur est encore au bas de l’échelle des rémunérations, sans représentation syndicale ou professionnelle.

Rokhaya Niang dans "Madame Brouette" de Moussa Sene Absa (Sénégal). Avec "Le Prix du pardon", de Mansour Sora Wade (Sénégal), l’actrice, qui n’avait jamais fait de cinéma, a tenu le rôle principal de deux longs métrages en sélection officielle au Fespaco. (Cf. son interview sur www.africultures.com)

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Plus encore, la reconnaissance des acteurs reste limitée : ils sont souvent absents de l’affiche où trône seul le nom du réalisateur. Pourtant, certains acteurs font le succès public des films dans leur pays. Mais le « star système » n’est pas encore développé, comme il peut l’être en Europe, mais aussi au Nigeria où les vidéos se vendent sur la base du casting mis en avant sur les affiches du film et les jaquettes des cassettes.

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Les acteurs d’Afrique appellent ainsi de leurs vœux un site Internet qui leur donne une visibilité pour les castings et ne les exclue pas des films produits en Europe. L’initiative Casting Sud de Georgette Paré revenait sur le tapis comme un premier pas en ce sens.

L’Afrique du Sud donne l’exemple

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Ce pays en plein bouleversement produit des films travaillés par sa douloureuse histoire et est en train d’essayer de redéfinir une relation entre Noirs et Blancs. Mais les structures du cinéma n’ont pas encore beaucoup évolué et la majorité des longs métrages sont encore réalisés par des Blancs qui se font violence pour se voir en face. Promised Land de Jason Xenopoulos, le seul retenu pour la compétition, qui connaît un grand succès à Johannesburg, a reçu le prix du meilleur montage. Cette introspection du milieu extrémiste des fermiers blancs aurait pu convaincre si elle ne racolait pas toutes les techniques du film d’horreur et du clip publicitaire pour maintenir la tension, au point de desservir son sujet. Ce cinéma, qui met souvent en scène des relations entre un jeune Noir habile et un vieux Blanc en pleine crise de mauvaise conscience comme dans Malunde de Stéfanie Sycholt, peine à rendre compte des réalités sociales en les baignant dans le sentimentalisme d’une relation retrouvée. C’est ce qu’évite avec brio Zola Maseko dans A Drink in a Passage, remarquable court métrage récompensé par le prix spécial du jury, qui illustre cette relation impossible sans en exclure le désir et montre combien l’art peut aider à franchir les frontières. C’est ce qu’a compris le gouvernement sud-africain, qui vient d’annoncer un programme de soutien à l’industrie du cinéma, attribuant 3,5 millions d’euros sur trois ans à la production de longs métrages moins soumis à l’influence américaine.

"La Colère des dieux", 8ème long métrage d’Idrissa Ouedraogo, a été présenté en ouverture au Fespaco (cf critique et interview du réalisateur sur www.africultures.com)

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Les représentants du National Film and Video Foundation ont insisté lors de leur conférence de presse sur le désir du gouvernement de faire face au déficit de cinéma africain, même en participant au financement des films dans d’autres pays, et affiché leur souci d’une coopération avec les francophones, notamment par une collaboration entre le Sithengi (festival et marché du film sud-africain) et le Fespaco.

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Le programme New Directions de M-Net, la télévision privée, qui a donné d’excellents films (trois sont en compétition officielle), est reconduit.

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Des accords de coproduction n’ont été signés qu’avec le Canada, mais huit longs métrages seront produits en 2003 avec des apports extérieurs.

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Une rencontre réunissant, à l’initiative des services audiovisuels des ambassades de France, des cinéastes francophones et anglophones faisait écho aux efforts développés par les Sud-africains. La question d’un organisme central pour le doublage des films a été évoquée, à la lumière des expériences tentées par Tunde Kelani (Nigeria) ou John Riber (Zimbabwe), notamment sur Yellow Card, ce qui ne va pas sans poser la question d’une version internationale permettant un doublage conservant les bruitages, peu pratiquée dans les productions vidéo.

Le soutien continue

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Les conférences de presse du Fespaco sont l’occasion de mesurer les chances pour les films d’exister à l’avenir, étant donnée leur dépendance vis-à-vis des guichets institutionnels. On est pendu aux mots du responsable de la Coopération française ou du représentant de l’Agence de la Francophonie (AIF).

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Côté ministère français des Affaires étrangères, le ministre délégué à la Coopération a annoncé un plan triennal Images d’Afrique posant une démarche d’ensemble encore à préciser. La récente évaluation de la politique passée doit contribuer à repenser l’aide française pour mieux l’adapter à la production d’images endogènes. La formation et la diffusion seront davantage soutenues que par le passé, notamment en collaboration avec l’Agence de la Francophonie pour un mécanisme d’aide commun en matière de distribution.

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Côté AIF, on poursuit le dispositif en place, lequel a fait ses preuves, tout en travaillant sur la diffusion. Lors d’une rencontre informelle en déjeuner de presse, Jean-Claude Crépeau a remarqué : « Le système de financement du film africain est pernicieux. La commission de l’AIF est majoritairement composée de gens du Sud, mais elle est la seule à le faire. Par ailleurs, il est probablement vrai que les cinéastes présents à Paris sont mieux en mesure de compléter rapidement le dossier que ceux qui sont en Afrique. »

Arte très présente

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Face à la frilosité des télévisions pour financer les cinémas d’Afrique, la chaîne culturelle franco-allemande affiche un impressionnant engagement, coproduisant une série de films, à commencer par ceux-là même qui raflent les prix dans les festivals européens et… au Fespaco ! Effectivement, sans elle, nombre de films n’auraient pu voir le jour. Baba Hama exprime donc lors de la conférence de presse sa « gratitude face à une politique de diffusion culturelle ».

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Voilà qu’effectivement la chaîne prend du poids sur le continent. Non seulement elle coproduit des films, mais, actionnaire de TV5 depuis deux ans, elle est visible en Afrique depuis le 2 avril 2002. Une partie des ses émissions sont reprises sur TV5 ou CFI. Ouvrant ses programmes au monde entier, elle réaffirme la diversité culturelle : il n’est pas de semaine sans que l’Afrique n’y soit présente. Elle a coproduit les films de cent onze réalisateurs qui ne sont ni français ni allemands, et sur les cent trente dernières coproductions, seulement soixante-quatre venaient d’Europe.

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Là encore, la culture rattrape le Fespaco. La chaîne culturelle, qui fait en France 3,5 % de part d’audience [4][4] Sur les trois premiers mois de 2003 (Le Monde Télévision,..., qui est perçue comme une chaîne intello par une majorité du grand public, trouve au Fespaco un espace privilégié d’exposition et dans le cinéma africain un lieu d’investissement.

L’ère des paradoxes

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Ainsi le Fespaco 2003 apparaît-il comme un tournant. Après avoir privilégié la voie grand public, cherchant à réconcilier le public africain avec son cinéma, le Fespaco offre la part belle, non seulement par son jury mais aussi dans sa sélection et son organisation, à un cinéma éventuellement exigeant mais susceptible d’affirmer la place de l’Afrique dans la création contemporaine.

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Parallèlement, la multiplication des vidéos de proximité, qui trouvent au Fespaco un espace de présentation agrandi, laisse augurer d’une reprise en mains par les Africains de la production de leurs propres images pour les télévisions. Le succès des films de Moussa Touré (Nous sommes nombreuses et Poussière de ville, cf. critiques sur le site) aux projections du Fespaco annonce l’émergence à large échelle d’un cinéma documentaire de qualité, ancré dans le réel africain.

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Ces deux pôles ne sont pas opposés. Ils se complètent au contraire admirablement. Dans une large production d’images pourront naître des œuvre majeures qu’il conviendra de kinescoper pour des sorties en salles en Afrique et en Europe, venant rejoindre celles produites dans les conditions habituelles du grand cinéma.

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En faisant le choix du cinéma, cette année à Ouaga, l’avenir des cinémas d’Afrique semblait moins bouché qu’auparavant.

On trouvera sur www.africultures.com la critique de tous les films longs et courts en compétition au Fespaco et de nombreux autres films, ainsi que les interviews des réalisateurs. L’allocution de Rasmané Ouedraogo et le rapport de synthèse du colloque sur “le comédien dans la création et la promotion du film africain” y sont également publiés.

Notes

[1]

Le texte intégral de cette leçon de cinéma est à lire sur www.africultures.com.

[2]

Cf. le dossier « Cinéma : l’exception africaine », Africultures n° 45, février 2002.

[3]

Cf. l’entretien avec Baba Hama sur www.africultures.com.

[4]

Sur les trois premiers mois de 2003 (Le Monde Télévision, 5 avril 2003).

Plan de l'article

  1. La question récurrente du public
  2. Renouveau
  3. Les acteurs déçus
  4. L’Afrique du Sud donne l’exemple
  5. Le soutien continue
  6. Arte très présente
  7. L’ère des paradoxes

Pour citer cet article

Barlet Olivier, « Fespaco 2003 : un vent nouveau », Africultures, 1/2003 (n° 54), p. 146-157.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2003-1-page-146.htm
DOI : 10.3917/afcul.054.0146


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