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Africultures

2003/1 (n° 54)

  • Pages : 240
  • ISBN : 2747544699
  • DOI : 10.3917/afcul.054.0163
  • Éditeur : Africultures

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On attendait avec impatience le nouveau long métrage de Mahamat Saleh Haroun. Ses courts métrages révélaient l’acuité d’un regard teinté d’humour et d’un sens aigu du suspens. Il avait récemment développé avec son premier long métrage, Bye bye Africa, et le très beau et trop méconnu Letter from New York un style novateur où la question de l’image et du cinéma étaient inséparables d’une plongée dans l’intime et d’une conscience aiguë de l’état de l’Afrique. Sa recherche était à mettre en parallèle avec celle d’Abderrahmane Sissako (dont la société a d’ailleurs produit Abouna), tant ils partagent une inscription semblable du réel dans le récit par l’anecdote quotidienne et les détails métaphoriques qui fragmentent un traitement cinématographique ouvrant à une belle profondeur.

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Pourtant, Abouna opère une certaine rupture : il délimite un sujet sans digressions, peaufine l’image, la lumière et les couleurs jusqu’à un certain formalisme alors que les précédents films de Mahamat Saleh Haroun s’apparentaient davantage au documentaire de création et à l’image saisie sur le vif. Sans renier les qualités de ces premières créations, Abouna révèle la progression d’un véritable auteur, qui depuis le départ pense le cinéma. Les deux enfants iront voler les bobines du film où ils ont cru reconnaître leur père disparu de leur vie sans un mot : la porte entre le réel et la fiction reste grande ouverte, cette possibilité de rêver la vie pour se reconstruire, d’ouvrir l’espace du possible pour restaurer la vie dans la réalité quand on sent qu’elle a été volée. C’est ce qui émeut profondément dans Abouna : l’utilité du cinéma, cette proposition d’une ouverture du regard sur soi, sur son environnement, sur l’Afrique. Chaque image respire une demande de respect en l’affirmant soi-même pour son sujet. Ce sont les angles choisis, qui intègrent les éléments du décor et les jeux de lumière, pour ne dévoiler que l’essentiel sans jamais violer la personne. Ce sont les silences et les regards mais aussi la fraternité et le sens filial. C’est la musique d’Ali Farka Touré qui porte à la contemplation. Tout cela concourt à une morale qui n’a rien d’étriqué, une morale du respect, une proposition faite au spectateur. Dès lors, point besoin de démontrer ou de dire : l’image parle par elle-même. Quand les deux enfants traversent une place jonchée d’immondices, tout est là sur l’état du pays et sur leur solitude. Quand la dureté de l’école coranique n’empêche pas la beauté des personnages, une intensité s’impose, bien loin d’un cinéma de pancarte. Il ne s’agit pas ici de dénoncer mais de saisir les pauvretés et les richesses, les limites et les grandeurs. Ce regard, par son épaisseur humaine, met sans doute mieux à jour les contradictions et trouve une juste radicalité. Abouna est une prière à la vie, une affirmation de dignité, une leçon de cinéma.

2002, 81 min, prod. Duo Films (01 48 07 59 19), Goï Goï prod., image Abraham Hailé Biru, montage Sarah Taouss Matton, avec Ahidjo Mahamat Moussa (Tahir), Hamza Moctar Aguid (Amine), Zara Haroun (la mère), Mounira Khalil (la muette), Koulsy Lamko (le père), Garba Issa (le marabout).

Pour citer cet article

Barlet Olivier, « Abouna de Mahamat Saleh Haroun (Tchad) », Africultures, 1/2003 (n° 54), p. 163-165.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2003-1-page-163.htm
DOI : 10.3917/afcul.054.0163


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