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Africultures

2003/1 (n° 54)

  • Pages : 240
  • ISBN : 2747544699
  • DOI : 10.3917/afcul.054.0050
  • Éditeur : Africultures

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Sans traductions, la littérature africaine peut-elle prétendre à être une "littérature mondiale" ?

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La question de la circulation des textes africains renvoie en premier lieu au problème de la diffusion et de la distribution des ouvrages, qui ne franchissent que difficilement les barrières géographiques et économiques entre l’Afrique et l’Occident. Mais il existe une autre barrière, linguistique celle-là. Sans la traduction, un Danois aura de maigres chances de lire Chenjerai Hove, un Coréen de plonger dans un roman de Dany Laferrière. Sans la traduction, pas de Wole Soyinka dans le programme d’un lycée sénégalais. La notion même de « littérature mondiale » suppose que les textes soient accessibles dans plusieurs langues. Quelle place pour les textes africains dans cette « littérature du monde » ?

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La littérature africaine reste peu traduite, et cela même entre les langues européennes parlées en Afrique, telles que le français et l’anglais. Des auteurs peuvent être traduits avec des années de retard. Cela a été le cas de Dambudzo Marechera dont le recueil de nouvelles The House of Hunger, paru en 1978, a été publié en français par les éditions Dapper… 19 ans plus tard.

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Les traductions transitent en grande partie par l’Europe : Paris et Londres, centres de l’édition qui publient également les originaux, ceci entraînant cela. S’en suit également le fait que les traducteurs sont dans leur écrasante majorité des Occidentaux. Les traductions faites en Afrique ou même faites par des Africains sont peu nombreuses. Il existe, fort heureusement, des exceptions, comme la traduction en français de Sozaboy (Saros International Publishers 1985, Actes Sud 2000) de Ken Saro-Wiwa, par les traducteurs burkinabés Samuel Millogo et Amadou Bissiri.

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Publier hors des centres traditionnels peut quelque fois être salutaire. Le cas de Moses Isegawa, écrivain ougandais établi et publié aux Pays-Bas, est éclairant. Son premier roman Chroniques abyssiniennes, publié en 1998, eut un succès exceptionnel pour un auteur africain, avec 100 000 exemplaires vendus aux Pays-Bas et des droits de traduction vendus presque aussitôt dans plus de dix langues. Inutile de chercher un pareil succès que ce soit du côté anglophone ou francophone de la littérature africaine - qui se décline désormais aussi en néerlandais…

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Plusieurs raisons peuvent être évoquées face à cette pénurie de traductions africaines : la méconnaissance de la littérature africaine, la situation politique, l’inadéquation entre des traditions et des champs littéraires différents. De plus, la traduction reste chère pour l’éditeur qui doit s’acquitter de l’achat des droits et des honoraires du traducteur, tout en assumant le risque financier que représente toute publication d’auteurs méconnus, qui plus est africains. L’article de Jean-Pierre Richard, traducteur de près d’une trentaine d’auteurs africains, sur la traduction d’ouvrages sud-africains en français, propose une analyse détaillée de ces raisons.

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La recherche sur la traduction s’est peu intéressée à la littérature africaine. La traductologie, longtemps marquée par des schémas simplistes et binaires « fidélité-trahison », « cibliste-sourcier », s’accommodait difficilement de l’étude de textes africains, caractérisés par une hybridité et une multiplicité de langues, évoquées dans ce numéro d’Africultures par l’écrivain zimbabwéen Chenjerai Hove et son traducteur Jean-Pierre Richard dans leurs entretiens.

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Il a fallu attendre l’apport des théories postcoloniales, pour que la traductologie se détache de cette vision quelque peu mécanique des rapports de langues et admette l’idée d’une écriture singulière, puisant dans plusieurs langues, créant une langue tierce, celle de l’auteur. L’apport du postcolonialisme se situe aussi dans la prise en compte des relations de pouvoir et de domination entre langues. Cet aspect a été surtout développé par des chercheurs indiens qui explorent la traduction comme acte politique.

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Reste à développer une étude de la traduction en Afrique. Il est étonnant de constater que sur un continent où la pluralité des langues est une constante de la vie quotidienne, où les pidgins et les parlers urbains se développent, où l’interprète a joué un rôle capital pendant l’époque coloniale, où une des caractéristiques fondamentales des littératures est leur conscience linguistique – bref, sur un continent où la traduction est omniprésente –, elle soit si peu étudiée.

Pour citer cet article

Tervonen Taina, « Traduire le pluriel », Africultures, 1/2003 (n° 54), p. 50-51.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2003-1-page-50.htm
DOI : 10.3917/afcul.054.0050


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