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Africultures

2003/2 (n° 55)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2747544702
  • DOI : 10.3917/afcul.055.0010
  • Éditeur : Africultures

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" Loko Mena " ou " Rouge ", puissant poème de Solohery[2][2] Solohery est conseiller du ministre des Postes et Télécommunications... , donne une identification saisissante de ce qu’est une élection. L’intitulé est un jeu de mots sur la " couleur rouge ", emblématique du parti Arema[3][3] AREMA : Avant-Garde pour la Rénovation de Madagascar,... au pouvoir. Les vers rendent le rouge au sens commun qui ouvre alors à d’autres sens politiques. Ils s’interrogent sur la " rouge " prédation partisane et l’alternative du " blanc " des réseaux. " Qu’est-ce donc que ceci, qu’est-ce donc que ceci ? " réitère-t-il en recherche de définition.

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C’est la période électorale. Le texte date de mars 1999 dans la série record des élections nationales à Madagascar, sept prévues par la constitution en quatre ans : présidentielles de 1997, amendement de la constitution, législatives, municipales, sénatoriales, provinciales, gouvernorales. A cela s’ajouteront les présidentielles de 2001.

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Il campe trois personnages. D’un côté, l’éligible qui est mené par sa peur des aléas : ceux des élections et ceux du désir de l’électeur. De l’autre côté, ce dernier caractérisé par une conduite à risques. Entre les deux, en médiateur, le poète ou le prêtre, assure la transcendance du sens, « couleur rouge » de la sagesse.

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L’éligible tente de surmonter sa crainte de l’échec par de multiples rites et pratiques. C’est le « rouge du pouvoir », « loko mena », compensant la peur. Le poème en déroule sept. Le rouge propitiatoire est une démarche de maîtrise des aléas temporels et relationnels. Il est suivi du rouge communautaire sacrificiel des initiations. Puis vient la démarche de séduction et de rapt par la compassion et le masque. Succède à celle-ci celle de la violence meurtrière. Prend place alors la parole paradoxale, ce « oui désirant qui fleurit en engendrant la violence » : « raozy maniry eny amoron-kady ». Elle en vient à proférer la menace. L’ensemble constitue le « conte » des élections.

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L’électeur est « femme ». Le peuple-nation ou « firenena » en malgache est féminin. Sa racine est « reny », mère. Elle court des risques extrêmes : ceux d’être séduite, « génocidée », tuée, écorchée, amenée à pécher, couverte de sang. Le poète lui reproche cependant sa conduite à risques. C’est le rouge aventurier, « loko mena », comme la parure du « rouge à lèvres ». Elle a tendance à introduire le loup dans la bergerie en se comportant en aventurière exploratrice. Elle écoute le chant des sirènes. Elle est masochiste et ne se défend qu’à l’article de la mort. Solohery se demande « que sommes nous-donc ? … une meute de loups qui mord la main qui la nourrit et lèche les pieds qui la foulent ». En un mot, elle « ramasse un vase brisé pour la rose violente » dans une société où la solidarité est un masque du masochisme.

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« Miverena ato an-trano », « reviens à la maison » en est la conclusion. L’auteur prône la volte-face et le retour à l’espace privé, domestique, intime. Il oppose ce dedans à un dehors constitué par la société politique dépravée par les élections. C’est une prescription de repli, d’enclos, qui fait l’objet d’un appel pressant. Ce repli n’est cependant qu’un pis-aller sécuritaire. Il traduit le besoin d’un soi forclos devant les risques extrêmes de prédation. Ceux-ci sont décuplés par la peur des éligibles face au choix des électeurs d’une part, et l’ignorance naïve ainsi que les conduites à risques de l’électorat d’autre part.

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Le concept de « maison » politique a été repris à l’époque sans grand succès pour mobiliser sécuritairement l’électorat dans un consensus hypothétique. C’est une tentative de (re)construction d’enveloppe commune sûre pour les électeurs. Elle est représentée par cette « maison » où l’on est appelé à revenir dans l’intimité des familles (a)politiques : la logique des réseaux d’alliance contre la logique des partis. Elle est mise en avant par l’auteur comme la réaction saine et sensée face au processus prédateur électoral.

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Le paradigme familial comme sûreté (a)politique est centré autour de trois personnages principaux mis en scène par le poète : « Ranabavy », Femme-Sœur, « Ranalahy », « Homme-Frère » et le « Narrateur ». C’est une sorte de fratrie dont le Père est sanguinaire et la Mère, complice sacerdotale d’une foule de sacrifiés. Ces « mauvais parents politiques » sévissent dans les élections. Le refuge offert par la « maison » est donc fraternellement œdipien. La fratrie offre aussi les figures archaïques de l’anima féminine, l’animus masculin et le moi apte à les mobiliser. La « maison » (a) politique pourrait être ainsi l’enveloppe commune à l’intégration psychique éclatée par la peur-désir circulant dans le processus électoral. C’est celle de la nouvelle génération aux prises avec la génération parentale politique.

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Or, une telle attitude pourrait revenir à l’abstentionnisme d’un côté, l’enfermement de l’autre, ou à l’endogamie politique. La « maison » où l’on retourne pour se protéger deviendrait ainsi par essence cache, planque, îlot de réseau. Elle se transformerait paradoxalement en tombeau de la démocratie, ou dans le cas de figure minimaliste, en caveau de l’élection elle-même. Elle deviendrait alors un nouveau foyer de violence larvée ou explicite, comme condamné à refléter celle du dehors. Et cela par contre, l’auteur l’omet… De même que, dans ce scénario qui semble inéluctable, l’élément inattendu : celui d’une autre logique de réseaux et d’un homme, de la nouvelle génération, réussissant à les fédérer…

Chœur et danseuses de Rossy, chanteur world music prônant une africanité malgache, ex-conseiller de Didier Ratsiraka

© Martin Rajaoferson

Notes

[1]

Solohery, « Loko mena », Razana sy Vina et Faribolana Sandratra, Tamatave, 2001, pp 33-34.

[2]

Solohery est conseiller du ministre des Postes et Télécommunications d’alors. Ce dernier, Ny Hasina Andriamanjato, du parti AKFM, est le fils du Pasteur Andriamanjato, leader indépendantiste, puis d’opposition pendant la première République, un des meneurs du mouvement de 1991 entraînant le départ de Didier Ratsiraka, avant de rallier celui-ci à son retour en 1997. Ny Hasina Andrimanjato s’est désolidarisé du gouvernement sur la question des résultats électoraux en 2002. Il a été hospitalisé pour empoisonnement.

[3]

AREMA : Avant-Garde pour la Rénovation de Madagascar, parti fondé par Didier Ratsiraka en 1975.

Pour citer cet article

Rafidinarivo Christiane, « "Rouge" », Africultures, 2/2003 (n° 55), p. 10-12.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2003-2-page-10.htm
DOI : 10.3917/afcul.055.0010


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