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Africultures

2003/2 (n° 55)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2747544702
  • DOI : 10.3917/afcul.055.0032
  • Éditeur : Africultures

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1

Comme les feuilles mortes dont on ne sait plus les noms, l’humus des morts se dépose. C’est un millefeuilles qui se joue du temps et parle autrement dans les non-dits de la victime inconnue. " Je ne sais pas faire le mort ", silence ! on vit...

2

Le petit chat est mort. C’est Papa qui me l’a dit. Il est mort dans la cour de ses jeux. C’est le chien qui l’a éventré. Papa me l’a caché. Il a fini à la rue dans le bac à ordures. Papa dit l’avoir enterré.

3

Le vieux bonhomme est mort. Assis dans l’escalier. La tête sur les barreaux. Il a dit : « je suis fatigué ». C’est mon neveu qui l’a trouvé. Il fini à l’écoute des bruits de la maison. Ce n’était pas chez lui.

4

Petite Grand-mère est morte. Je l’imagine diaphane oiseau aux petits os. Elle est morte de faim. C’est son fils qui l’a tuée. Où a fini son ombrelle ? Elle était si belle.

5

Mon petit enfant est mort. Personne ne s’en souvient. C’est la machine qui me l’a dit. Il est mort de faim. C’est moi qui l’ai tué. C’est moi qui m’ai tuée.

6

De Steinbach, elle me dit adieu. J’ai quitté Washington. Je donnerai de mes nouvelles. La lune est pleine début juillet à Antsirabe. Elle est morte. C’est la lune qui me le dit. Elle avait cinquante ans tout juste et un cancer des entrailles.

7

Le Grand-père est mort. On doit rentrer manger tout seul avec mon petit frère. Il laisse deux veuves, huit enfants d’un côté et un garçon de l’autre. Que fait la veuve cachée pour porter son deuil ?

8

Mon ami est mort. Dans la nuit sous la pluie. La voiture a fini comme une écharpe entourant l’arbre. Elle a glissé sur un miroir d’eau. Nous avons appris ensemble à rompre les silences convenus.

9

1975, le Chef de l’Etat est mort. Sous d’obscurs tirs croisés. La voiture a fini criblée. Son corps a été examiné. Son père disait : « je n’ai jamais été esclave de personne ! » Quel était le corps du délit ?

Morts d’alcool frelatés à Antananarivo en mars 2002 pendant le blocus

© Martin Rajaoferson
10

Centaine de morts dans les rizières. Fusils d’assaut, frondes, grenades. Eclats dans la chair. Qui est mort, qui a tué ? Tirez dans les jambes. 91, 91.

11

Le prof est mort. Je ne l’aimais pas, il n’était pas beau. Il est mort noyé. Il accompagnait une classe au bord de l’eau. Un jour en cours de maths, quelqu’un avait juré : « crèves » !

12

Il ne faut rien dire. Si ça se sait personne ne pourra rester. Si je me tais nous resterons liés. Parler c’est signer l’arrêt.

13

Je suis mort. Ça m’arrive tous les jours. Ça n’est pas sérieux même si c’est tuant. J’ai l’habitude. Je ne m’appelle plus. Personne ne me dit.

14

Le frère de Jeanne est tombé de l’arbre. Il est allongé, grand et fort. Il portait souvent mon petit frère. Il lui a appris à manier le fouet. Il est mort d’être tombé.

15

Le vieux est mort. Vingt ans que je ne l’ai pas vu. Je déteste les bonbons à la menthe. Il en a donné aussi à la bande de copains du petit frère. Qu’il pourrisse ! Pauvre homme…

16

Si je reste je mourrais. Si je pars elle mourra. Si elle parle nous mourrons. Si je me tais ils mourront. Si je parle tous mourraient. Parlons de sursis.

17

Grand-père est mort. Tout s’est défait. Les enfants au tamis comme du crible. Grand-mère reléguée au grenier à riz. Dommage que Grand-père soit mort, je serais vivant. Il avait quarante ans. Et elle ?

18

L’oncle est mort. Cancer du poumon. Son frère est au sanatorium. Mère s’arrache les cheveux. Grand-mère pleure en silence déchirant. Il avait quarante ans.

19

2002. Neuf ponts dynamités plus un. 22 réservistes sont morts. Mon amie a perdu son frère, assassiné. Le sang coule en silence sans les écrans du monde. « Un civil tué », rappelle la carte d’état-major en guise de sépulture. Le civil inconnu.

20

Les ancêtres nous lient. L’amour nous relie. Si j’avance Grand-père meurt. Si je recule Grand-mère meurt. C’est ça l’éternelle parenté. Quel mal peut nous atteindre ? Attention à ce que tu dis.

21

Je ne suis pas mort. Il faut aussi laisser parler les corps. Je ne sais pas faire le mort. Vraiment je ne sais pas pourquoi. Pourquoi ? A qui la faute ? Je vais bien merci. Ne devrais-je pas ?

Pont dynamité dans le dispositif de barrages et de blocus organisé dans le pays par les partisans de Didier Ratsiraka

© Nary Ravonjy

Pour citer cet article

Narisoa Christiane, « Qui est mort ? », Africultures, 2/2003 (n° 55), p. 32-34.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2003-2-page-32.htm
DOI : 10.3917/afcul.055.0032


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