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Africultures

2003/3 (n° 56)

  • Pages : 256
  • ISBN : 2747553787
  • DOI : 10.3917/afcul.056.0166
  • Éditeur : Africultures

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1

Au coin de la rue de la Paix tourner. Rue 12. Aller jusqu’au bout de la rue 12, et là, le cinéma El Hadj, à l’angle de la rue 12 et de l’avenue du 7 août... Rue de la Paix... Rue 12... Avenue du 7 août... Cinéma El Hadj... Enfin le pont du Renouveau...

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À présent prendre la rue sur sa gauche… Rue 12, rue des Femmes-qui-font-semblant.

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Leurs regards s’élancèrent jusqu’au bout de la rue où flottait dans le soleil la silhouette fantomatique du jeune homme aux lunettes noires. Elles ne savaient s’il avançait ou s’il reculait. Ou s’il était simplement arrêté là, au milieu de la rue, immobile, à les épier.

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De la rue de la Paix lui parvenaient encore les jurons et les vociférations des enfants aux yeux crevés qui pataugeaient dans le sang de la ville en faisant hurler à la mort des kalachnikofs trop lourdes pour leurs bras, des enfants qui, la tête enfoncée dans des sacs plastiques, aspiraient, avec la fureur désespérée de ce que leur permettaient encore leurs poumons en plaies, la colle de l’amnésie.

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Elles tournèrent la tête dès que le jeune homme apparut au coin de la rue qui n’avait pas de nom et que la ville, La-Perle-des-lagunes, avait un temps nommée Boulevard de la mort, à cause des nombreux accidents, souvent des taxis, et qu’on surnomme aujourd’hui « rue des Femmes-qui–font-semblant ». Toutes, ensemble, tournèrent la tête vers le jeune homme apparu au bout de la rue comme un fantôme.

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Hier, par là, dans son dos, rue de la Paix, de là d’où éclataient les aboiements des AK47, à la place de ces enfants, à l’âge de ces enfants qui vociféraient comme des soldats punissant de viols une terre vaincue, il jouait au football. Avec Karim, Gnankan, Zadi, Yaokan, Inssoukira, Aimé… Ils étaient Pelé, Eusobio, Yachine, Kopa, Pokou, Maradona, Weah… Au milieu de la rue. La rue n’était pas encore goudronnée. Deux grosses pierres, deux simples morceaux de chiffons quelquefois, délimitaient de chaque côté les cages de but.

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Les enfants s’arrêtaient de jouer quand débouchait une auto. Invariablement, le conducteur sortait la tête par la fenêtre et les engueulait mollement d’aller jouer ailleurs. Mollement parce que lui-même se souvenait d’avoir joué au milieu de la rue, à l’âge de ces enfants ; il se souvenait qu’entre les passages des voitures, des scooters, des mobylettes et les interminables discussions à propos de l’arbitrage, les parties duraient des heures ; le conducteur revoyait le trophée, un petit bouquet d’hibiscus dans un verre à vin, un verre blanc à pied ; la plus prisée était le verre à champagne ; quelques biscuits et une bouteille de soda accompagnaient généralement la flûte au sourire d’hibiscus…

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Hier, par là, Rue de la Paix, des enfants poussaient de leurs pieds nus, au milieu des klaxons et des rires, l’insouciante rotondité du monde… Et puis il y a eu la guerre.

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Impeccablement assises à l’ombre d’un immeuble aux murs lépreux et aux vitres aveugles qui les protégeait d’un soleil péremptoire, elles faisaient téter des bébés éteints la veille, la nuit, ou quelques jours auparavant. On les appelaient les mères folles, des mères qui ne se consolaient pas de la mort de leurs enfants et qui venaient tous les matins s’asseoir là, en rang contre ce mur, pour continuer à jouer à la mère, à jouer à la vie. Drapées dans leurs vêtements indigo qui les couvraient jusqu’à la tête, avec la bouche froide de leurs enfants contre l’aigreur de leurs seins, elles faisaient penser à une carte postale, une de ces photos qu’on expédie au loin, de l’autre côté de l’abîme, pour rassurer le monde que, finalement, de cette tragédie émanait une beauté indicible, une émotion, une grâce. Finalement.

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Depuis des mois plus personne n’empruntait cette rue. À cause du spectacle des mères drapées d’indigo qui enfonçaient dans la bouche de leurs enfants morts leurs laits lourds et aigres et douloureux et inutiles. À cause de l’odeur des petits corps qui achevaient de se putréfier dans les bras des mères. Aussi tournèrent-elles, toutes, la tête lorsque le jeune aux lunettes noires apparut au bout de la rue déserte.

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Il ne reculait pas. Il flottait vers elles dans la réverbération de la chaleur. A présent, il se tenait devant l’immeuble, face à elles. Il les regardait, les lunettes levées sur le front. Les mères, elles, bien que leurs regards fussent tournés vers lui, ne le voyaient plus. Leurs yeux étaient à nouveau retournés en elles, là où reposait le linceul de leurs enfants, là où les chants, les danses et les rires s’élevaient pour prévenir les ancêtres. Qu’ils se préparent, malgré tout, à recevoir l’enfant qui est mort… Là où les funérailles de leurs enfants battaient leur plein. Car, contrairement à ce que pensait la ville, les mères n’étaient pas folles de la mort de leurs enfants, elles l’étaient de l’absence de sépultures.

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Le jeune homme s’avança vers les mères. Calmement, comme s’il n’avait traversé toute le ville que pour cela, il posa un baiser sur chacun des petits fronts morts, puis s’éloigna…

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Rue 12. Rue de la Paix. Puis avenue de la Libération. Puis boulevard des Martyres. Place du Réconciliateur… Traverser le fantôme de la ville, jusqu’à Quartier-coup-de-poing, ou jusqu’au monument de ruines que la guerre civile a érigé en lieu et place de ce quartier ; traverser la ville jusqu’à l’avenue du 7 août, l’artère de désolation où désormais toute vie a tari, naguère l’une des fiertés de La-Perle-des-lagunes ; traverser le ville jusqu’au cinéma El Hadj, la première salle de cinéma de Quartier-coup-de-poing, ou jusqu’à ce qu’il en reste, un écran blanc criblé de balles debout au milieu des murs en cendres, ultime et dérisoire rempart à la barbarie, qui servait à présent de perchoir à une colonie de vautours.

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Hier par là, cinéma El Hadj, il a vu son premier film. Un western. Une affaire de clans. De pouvoir confisqué. Ou de pouvoir à usurper. Deux bandes de malfrats sans foi ni loi s’entre-tuaient pour le contrôle de la ville. En réalité, mais cela le public ne l’apprend que vers la fin, l’histoire de pouvoir confisqué ou à usurper était une histoire de jambes en l’air, une histoire de fesses, une histoires de cul…

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Au commencement il n’y avait qu’un seul gang, le gang unique. Mais le chef du gang, également marshal à ses heures perdues, une brute avinée, persuadé que son lieutenant rêve d’être khalife à la place du khalife, pousse dans le lit de ce dernier sa propre fiancée, la tenancière du saloon, une jeune femme aux yeux bleus hollywoodiens avec des couettes blondes comme les blés. Sa mission ? Rapporter, en principe, les faits et gestes du lieutenant, percer ses intentions les plus obscures. Mais voilà qu’Eros s’en mêle et que la Mata-Hari du Far West tombe amoureuse, folle dingue du lieutenant qui, informé du peu de confiance que lui témoigne son chef, entre en rébellion suivi d’une partie de la bande…

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L’affrontement est sanglant. Le cimetière ne désemplit pas et le croque-mort ne ferme plus l’œil. La ville se terre, se barricade. Mais rien n’y fait. Pour alimenter leur guerre, les bandits, de tout bord, toutes pulsions déployées, rackettent, violent et tuent.

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C’est alors qu’il a surgi. Un héros crépusculaire, tout de noir vêtu, un mégot au coin des lèvres, le regard fermé, un dur qui ne souriait jamais, descendu de la montagne pour juger et tuer les vilains. Il arborait une sorte de fusil à canon scié, une arme trapue et étincelante qui tirait autant de balles qu’on voulait tuer de méchants. Une musique de sifflements, de claquements de fouets et de coups de revolvers étreignait les images. Une histoire de justicier également donc.

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À la fin, après que le héros eut abattu et le chef du gang et son lieutenant, la jeune femme aux couettes d’or, la fiancée du faux shérif devenue prisonnière de l’amour du lieutenant rebelle, la tenancière du saloon, fondait cette fois sous le charme ténébreux du justicier au fusil à canon scié, l’embrassait fougueusement et le suppliait de l’emmener au creux de son amour, loin, loin de tout, très loin. Mais l’homme descendu de la montagne, délicatement la repoussait puis remontait sur son cheval. Du haut de son destrier, avec un détachement qui se voulait mâle, il disait sans desserrer les dents Non. La jeune femme aux couettes de blés lui demandait d’une voix où perlaient déjà des larmes Pourquoi ? Et là, le héros, après qu’il eut retiré son mégot, la première fois de tout le film qu’il le retirait, ce bout de cigarette, répondait, sans regarder la jeune femme mais une ligne invisible au loin, à l’horizon Parce que… je suis un solitaire. Ce mégot de phrase l’avait fortement impressionné. La façon qu’il avait eue de dire cela… Son visage qui avait à ce moment-là rempli tout l’écran… Le silence qui avait précédé le Parce que… Puis les trois notes, paresseusement détachées comme les dernières gouttes d’une pluie essoufflée, avant le Je suis un solitaire… Et la musique, épique sur la tristesse emphatique qui dégoulinait sur le visage de la jeune femme, ses violons qui avaient comme arraché le cinéma du sol pour le faire flotter, voler… Tout l’avait électrisé. Encore aujourd’hui, rien que d’y penser, il en avait la chair de poule… Ça y est ! Jugez, punissez… ! Il s’en souvenait ! Le film s’intitulait Jugez, punissez et revenez seul !

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Le jeune homme ajusta ses lunettes noires, frotta ses éperons contre son pantalon jean, caressa son fusil à canon scié chromé or et, porté par les vivats du public du cinéma El Hadj soudain ressuscité, pénétra dans l’écran au regard troublé de balles puis marcha vers le pont du Renouveau, transformé depuis le commencement des temps d’amertume en quartier général de celui par qui la nuit s’est abattue sur La-Perle-des-lagunes, Maréchal-Saboteur…

Pour citer cet article

Kwahulé Koffi, « Western », Africultures, 3/2003 (n° 56), p. 166-168.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2003-3-page-166.htm
DOI : 10.3917/afcul.056.0166


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