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Africultures

2003/3 (n° 56)

  • Pages : 256
  • ISBN : 2747553787
  • DOI : 10.3917/afcul.056.0019
  • Éditeur : Africultures

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Comme un conte douloureux et sensible, l’itinéraire d’une Diallo en Côte d’Ivoire.

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Si l’on m’avait dit que le monde dans lequel je vivais serait un jour la proie de tant de haine, je crois que je ne l’aurais jamais cru.

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Très tôt mes parents m’ont nourrie de leurs passions. Ma mère-parole m’a entraînée dans les flots bouillonnants de sa littérature et mon père–silence m’a ouvert son livre d’images des lignes de sa main. J’ai grandi au milieu de Cendrillon et de Peau d’âne, chaussée par le chat botté, aimée du vilain petit canard. A l’époque nous n’avions pas encore d’écrivain pour la jeunesse en Côte d’Ivoire. Mais qu’importe, le monde du conte est semble-t-il universel : car devant mes yeux brillants d’enfant les frontières n’existaient pas, et la magie de chaque mot, de chaque image, m’enivrait toute entière. Les soirs, je m’installais, moi l’Africaine, corps et âme dans cet univers hivernal ou printanier peuplé de dragons, de personnages mythiques, amoureux transis de belles princesses aux cheveux blonds assis sous des saules pleureurs. Comment était-ce possible ? Mes cheveux crépus emplis des nuits bruyantes d’Afrique détonnaient dans le paysage. Et mes amis imaginaires ne s’en apercevaient même pas. Peut-être qu’ils me prenaient pour la sœur du petit bonhomme de pain d’épices si brun de peau.

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Au petit matin, le vent sec et froid de l’harmattan, le ciel rouge d’avant la pluie, la poussière d’argile, les masques portés par les esprits du Poro… effaçaient la fatigue des longues chevauchées en compagnie des Sioux.

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Je me souviens douloureusement de ce moment sans tache où mes pas riaient, au lendemain des rares pluies, de pouvoir marquer de leurs empreintes la latérite tant aimée. « Je suis passée par là, en voila la preuve. Et je repasserai encore et encore… par là ». Le jeu des traces.

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Et puis, un jour, ma grand-mère Pèpé aux pleurs en forme de blues m’a avalée. Une nouvelle branche s’accrochait à mon arbre passion. Dans son ventre je visitais ma part de forêt après la savane. Je découvrais d’autres senteurs. Dès lors, le Gbakayougou, génie cracheur de feu dont la tête touchait le ciel, Léti l’épouse maléfique, ZatingoBalè le Dieu de toute chose, l’extraordinaire nain aux cheveux roux doté de pouvoirs miraculeux, maître de la brousse et de l’arc musical, Gbogolo l’hyène aussi bête que son ombre, Sègbé le fils de la poule, Dré gbinni le rat des champs sont entrés dans ma vie rétrécissant d’un coup le fil déjà fragile entre le réel et l’irréel. Des légendes anciennes me furent contées dont celle du célèbre Kango Sei. Avec le temps je devenais un témoin un peu bancal certes, ne possédant pas toutes les données exactes de l’histoire mais fière de recevoir. J’ai appris…

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Mon monde s’élargissait de plus en plus. Je créai d’autres personnages. Mon imaginaire souffrant de boulimie se nourrissait de simples faits, de gestes, de mots, pêchés ici et là… Je commençai à écrire et à peindre ces fragments de vie intérieure qui remplissait mon esprit tout entier et qui menaçait d’exploser un jour. Pendant que je grattais au couteau les couleurs, me guerroyant avec la toile vierge pour trouver des réponses à mes questions, des mots de vie enfantaient des pages et des pages d’histoires inachevées. Je rêvais de changer le monde. Je défendais l’orphelin, je me prenais d’amour sans borne pour ceux qu’on appelle à tort « les petites gens », mes « potes sûrs ». A vingt ans mes amis étaient des mendiants, petits tailleurs. Tous les Diallo - c’est comme cela que l’on nomme les petits commerçants installés aux coins des rues - me connaissaient. A ce sujet je pense très souvent à Camara mon grand ami et tailleur de cœur qui, à travers son bégaiement prononcé, me voue une profonde amitié qui est réciproque. La guerre nous a séparés.

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Les premiers éclats de balle ont traversé et transpercent encore aujourd’hui mes rêves, les lézardant d’un sens à l’autre. L’odeur de javel du carrelage froid sur lequel nous nous couchions pour nous protéger des balles perdues est là, à jamais. J’ai brûlé des châssis et des toiles pour faire cuire mon repas, j’ai vu pousser une guérite devant ma porte et supporté la présence des soldats, chaque jour, chaque minute. La démence qui s’installait dehors n’était en fait, pour notre malheur, que les prémices de nombreuses horreurs qui viendraient plusieurs mois plus tard. Ce n’était pas une trop grande surprise. Combien de fois, à l’aéroport, m’avait-on tenu des propos désobligeants sur mon patronyme indigne d’une ivoirienne alors même que je partais représenter mon pays à l’extérieur ? Mon pays…, j’ai bien du mal à le panser au fond de mon cœur. On m’a traitée de « noms comme ça… ». Sans aucun respect … Je regarde mes enfants et j’ai mal lorsque s’installe, durant des mois, la propagande du « ET » et « OU ». J’ai envie de hurler lorsque le chauffeur de taxi vomit sa haine de ceux qu’on appelle aujourd’hui des étrangers, des Ivoiriens. Mon cœur manque de s’arrêter lorsque le gardien du voisin applaudit la dizaine de morts qui jonchent le bitume… « Il a plu du sang ce jour -là », m’explique une vieille femme dioula traumatisée à vie par ces visions cauchemardesques. Je me demande, je me demande jusqu’où la folie meurtrière ira… Mon lot d’amis s’amenuise peu à peu. Je fais partie des ennemis de la patrie, du jour au lendemain.

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Lorsque, enfin, je me décide à réagir sur ma toile, la douleur et l’écœurement sont tels que je ne vois plus d’image. La porte du non-retour de l’île de Gorée s’impose toute seule. Cette porte qui, ouverte sur un ciel immense d’un bleu pur, traduit un désir de ras-le-bol se met à revivre car les vieux barreaux rouillés ont été dépoussiérés, pour de nouveaux pensionnaires qui assistent sans comprendre à leur condamnation. Ils n’ont pourtant pas volé, ni tué, mais ils s’appellent comme par hasard Touré, Tiémoko, Salifou… et possèdent une carte d’identité ivoirienne. Je gratte nerveusement avec une pointe en acier sur les parois de la prison tous ces noms, comptant les jours, les mois, les années. A consonance nordique. Ces « noms façons » tels que l’on se plaît à les appeler.

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Dès lors, tous les coups sont permis. Des règlements de comptes, des assassinats, des bastonnades, des dénonciations s’évertuent à « balayer » le pays. On ne se parle plus. On se dépêche de rentrer avant le couvre -feu. On s’endort d’un œil. Les voisins qui se connaissent depuis trente ans se découvrent des divergences mortelles. Le Centre culturel français où les artistes pouvaient se retrouver ferme. C’est la fin. Chacun choisit son camp.

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J’ai peur, aujourd’hui, pour tous ces enfants qui ont vu un être cher mourir, j’ai peur pour la jeunesse de mon pays qui n’a pas fait la différence entre la manipulation et la vérité. Combien de rêves d’enfants dans ce monde sont aujourd’hui peuplés de fantômes grimaçants en lieu et place de la tendre innocence de mon enfance… ?

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Il faut que les rêves survivent à tous ces massacres. Je continue à écrire sans oublier, je continue à conter même si des êtres chers m’ont laissé poursuivre seule le Chemin. Mon arbre passion est la base de tous mes commencements et se revêt tous les jours de nouvelles feuilles prêtes à être couvertes de parfums nouveaux. Car Dieu seul sait combien de fois mes larmes ont creusé des puits de connaissance, me sauvant la vie à chaque fois. Et comme ma mère-parole et mon père-silence, ma grand-mère Pèpé, je nourrirai aussi mes enfants de la sève de cet arbre unique qui ne pousse que dans les rêves. Pour qu’ils poursuivent demain la chanson du courage.

Pour citer cet article

Diallo Muriel, « Le nom qui dérange », Africultures, 3/2003 (n° 56), p. 19-21.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2003-3-page-19.htm
DOI : 10.3917/afcul.056.0019


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