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Africultures

2003/3 (n° 56)

  • Pages : 256
  • ISBN : 2747553787
  • DOI : 10.3917/afcul.056.0068
  • Éditeur : Africultures

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Les recherches romanesques ivoiriennes débouchent sur une nouvelle écriture transculturelle auxquels Jean-Marie Adiaffi avait appliqué le terme agni de « nzassa » (assemblage de type patchwork).

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À côté de romans de facture classique, on remarque aujourd’hui en Côte d’Ivoire une nette tendance des romanciers à une recherche d’écriture. Comment dire ? Comment mieux dire ce que l’on a à dire ? Ainsi, des auteurs comme Ahmadou Kourouma, Maurice Bandaman, Tanella Boni, Véronique Tadjo ou encore le regretté Jean-Marie Adiaffi ont développé une écriture romanesque mâtinée de poésie et de littérature orale qui ne laisse pas indifférente la critique littéraire.

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Cette recherche d’une écriture propre, parmi l’une des plus originales de ces dernières années allie créativité, intertextualité, message qui sont les maîtres mots de ces romans d’un nouveau genre auxquels Adiaffi avait appliqué le terme agni de « nzassa » (assemblage de type patchwork).

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Dans Le Fils-de-la-femme-mâle (1993), Maurice Bandaman évoque sur le mode du conte, empruntant aussi à nombre d’autres genres tirés de l’oralité, l’odyssée d’Awlimba-Tankan, hermaphrodite, figure emblématique d’un nouveau monde qui puise aux sources de l’univers culturel akan. Quant à Kourouma, qui a obtenu le Renaudot 2001 avec Allah n’est pas obligé, il a produit, avec En attendant le vote des bêtes sauvages (1999), un texte novateur où les veillées de chasseurs (dozos) et leurs textes traditionnels nourrissent la structure et le sens de cette vision renouvelée du tyran africain, en reprenant les formes codifiées de la parole traditionnelle (ancienne).

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Dans Les Baigneurs du lac Rose (1995, réédition 2002) Tanella Boni allie poésie et prose dans un entrelacement subtil mais parfois déroutant où Samory et la Reine Pokou trouvent le terreau où fonder la nation ivoirienne. Véronique Tadjo, poétesse comme Tanella Boni, résume le pays au temps du parti unique dans un roman qui lui aussi se cherche entre poésie et prose, et dont le titre est symbolique, Le Royaume aveugle (1990) ; fable qui sera prolongée par un texte plus intimiste mais toujours dans cette même perspective de « recherche d’une écriture », Champs de bataille et d’amour, qui évoque l’aventure singulière d’un couple mixte vieillissant, à la façon de Milan Kundera. Elle s’était d’ailleurs essayé à une écriture entrecoupée, genre « tranche de vie » dans À vol d’oiseau (1992).

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Parmi tous les nouveaux écrivains de cette veine, on remarque un premier roman, celui de Yao N’Guetta qui, dans Dis-moi mon rêve (1999), arpente les mêmes sillons que ses devanciers. Prenant appui sur la défense d’une culture endogène, il tente une composition romanesque qui, là encore, lie tradition et écriture d’avant-garde.

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Les ingrédients de cette nouvelle écriture révèlent une intertextualité féconde entre le roman et la littérature orale, mais aussi entre le roman et la poésie, autant au plan des structures empruntées qu’au plan parfois des personnages (les personnages non anthropomorphes, chez M. Bandaman par exemple, sont directement empruntés au conte). Il en est de même pour l’espace (espace mythique, utopie représentée) ou pour le traitement du temps du récit.

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Tout cela est associé à une poétisation de l’espace référentiel ivoirien, notamment de la ville d’Abidjan qui accède au statut de ville littéraire (Kourouma en avait déjà tracé les sillons dans Les Soleils des indépendances), ce qui permet d’éviter les espaces ubuesques et anonymes qui peuplent les romans africains. Kourouma, là encore, va jusqu’à citer nommément certains présidents africains, les dictateurs dont parle son personnage d’enfant-soldat dans Allah n’est pas obligé.

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Chez Véronique Tadjo et Tanella Boni, on constate une architextualité prégnante où le décloisonnement des genres poétique et romanesque laisse augurer que l’un ne peut se dire sans l’autre. La lecture de certains textes en est rendue parfois déroutante voire déconcertante, comme dans Les Baigneurs du lac Rose où la tension entre les deux genres est maintenue tout au long du récit et nous vaut des pages superbes, notamment sur la Reine Pokou. Véronique Tadjo pour sa part, tente de maîtriser le phénomène en isolant quelquefois les « morceaux » de poésie qui tentent de s’infiltrer dans le tissu romanesque au hasard d’un mot plus « têtu » qu’un autre. Tentative aboutie dans À vol d’oiseau et dans une moindre mesure dans Le Royaume aveugle, qui peut aussi se lire comme une longue suite de poèmes en prose. Tous ces éléments indiquent une exigence certaine, attendue du lecteur ; ainsi Dis-moi mon rêve de Yao Nguetta, parfois touffu mais foisonnant du matériau de l’identité ivoirienne plurielle, privilégie une forme circulaire qui fait du détour, caractéristique de la parole africaine, la forme symbolique de son écriture.

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Ces romans retrouvent la problématique d’écriture des Soleils des indépendances de Kourouma et, au tout début des années 1980, de La Carte d’identité de J.M. Adiaffi, qui par son titre même, annonce un programme thématique et structurel qui met en scène les ingrédients dont nous avons parlé plus haut.

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Et puis l’intrusion de l’actualité africaine fait plus que des clins d’œil. Présente, lourde de sens, douloureuse toujours, elle s’insinue puis force la porte des textes et s’installe là où on ne l’attend pas forcément. Comme une plaie béante dans une histoire qui voudrait bien se tenir tranquille : le Rwanda, la problématique identitaire, culturelle, font irruption dans des textes qui veulent aussi toucher le lecteur « au cœur ».

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Appliquée à l’intertextualité dont il est question ici, cette réflexion d’Alain Ricard sur la problématique des livres et des langues en Afrique noire nous paraît essentielle puisque la fiction est d’abord invention de sa propre langue : « la conscience linguistique est d’abord conscience de la multiplicité des langues, expérience d’une manière d’éclatement du discours, marqué par la diglossie et le métissage ; l’autre face de la littérature est justement la cohérence que l’écriture impose au monde. Cette tension entre dispersion et cohérence est féconde : elle crée un champ de forces qui est vraiment le lieu de l’écriture en Afrique aujourd’hui. » (Littératures d’Afrique, des langues aux livres, 1995)

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Cette cohérence que l’écriture impose au monde est donc celle que tentent de fonder les romanciers ivoiriens d’aujourd’hui.

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Le roman de la dernière décennie allie donc une certaine exigence d’écriture et des thèmes chers au roman africain, notamment celui du pouvoir et du mal développement. Mais cette thématique rebattue est servie par une écriture nouvelle qui donne à lire une poétique singulière, signe d’une identité en gestation, en mutation, transculturelle et endogène. Car, comme l’écrivait C. Ndiaye dans Gens de sable dès 1984, « il n’est plus permis (et, en toute honnêteté, il ne l’a jamais été) de condamner celui qui se préoccupe du “style”… Il serait temps que l’écrivain du tiers monde se comporte en esthète… ». Et cela n’est pas pure provocation…

Pour citer cet article

Assi Diané Véronique, « Le roman en Côte d'Ivoire : une écriture " nzassa " », Africultures, 3/2003 (n° 56), p. 68-70.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2003-3-page-68.htm
DOI : 10.3917/afcul.056.0068


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