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Africultures

2004/2 (n° 59)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2747565211
  • DOI : 10.3917/afcul.059.0114
  • Éditeur : Africultures

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1

Ce jour-là, tout semblait suspendu, la poussière délétère du Beach, la blancheur étale du fleuve Congo qui regardait d’un œil morne les deux rives, cette eau dormant de sa splendeur, miroitant sous les rayons du soleil, les pas nonchalants des uniformes bleus dans une enceinte quasiment vide, silencieuse, surprenant silence pour un jour de grande affluence. Tout semblait suspendu, ce grand portail derrière lequel était accroché le souffle de milliers de têtes noires agglutinées comme des têtards, ces corps crasseux, entassés les uns sur les autres sous la canicule, cette bâtisse imposante ombre muette baignée de la sueur douloureuse de ces âmes meurtries. Tous voulaient passer. Tous voulaient franchir ce gigantesque mur derrière lequel se réfugiaient les policiers.

2

Qu’attendaient-ils pour ouvrir ? Vingt minutes déjà que le dernier bateau avait accosté. La rumeur courait qu’une des grandes stars de la musique kinoise était à bord, qu’il fallait d’abord attendre son débarquement. Foutre ! Cette foule n’avait que faire de cette star. Quand on est une vedette, on prend les rapides, ces vedettes qui font la traversée en dix minutes, un peu plus cher mais quinze minutes de gagné tout de même. Foutre de cuire sous ce brasier, d’avoir des jambes ankylosées, de mariner dans cette puanteur insupportable !

3

L’impatience était grandissante. Le portail grinça, se plaignit, grinça encore puis céda. Trop tard ! Le policier derrière le portail fut plaqué contre le mur. La meute se déchaîna, lâchée comme des taureaux dans l’arène, les toreros fuyant la furie des bêtes. Déferlement d’hommes, de ballots, d’objets de toutes sortes, cris, vociférations, injures, le rouleau passa sur un autre policier, fonça vers le bateau. Dans ce tumulte, des estropiés, sautillant sur leurs moignons de jambes poussaient stoïquement, qui un colis, qui un paquet de marchandises. Ils transpiraient à grosses gouttes dans leurs habits en lambeaux. Rien ne pouvait arrêter ce fleuve de détermination.

4

Le choc fut inouï ! Le déferlement croisa le fer dans une scène surréaliste avec une partie des passagers qui n’avaient pas encore débarqué. Image saisissante que ce bateau suspendu et tiraillé entre deux meutes mugissantes ! Rien ne bougeait malgré la rage des deux camps. Qui de vouloir monter à bord, qui de vouloir descendre ! Qu’espéraient-ils ? Gagner du temps ? Ils en perdaient plus qu’il n’en fallait, et du temps et de l’énergie. Comme des fourmis prises dans un piège, les passagers étaient immobiles dans les deux échelles abruptes du navire. On criait, on grognait, on gesticulait mais rien ne bougeait. Certains, même les estropiés, tentaient de contourner l’embouteillage en escaladant le bastingage. Les policiers, la surprise passée, se mirent à frapper dans le tas sans grand effet. La fièvre retomba progressivement, les uns avec des habits complètement mouillés, les autres essoufflés par tant d’effort. A ce moment précis, surgit une dame sur une chaise roulante, poussée par deux armoires à glace et suivie d’un cortège. Habillée d’un grand boubou indigo qui mettait en valeur son buste droit, elle regardait d’un menton altier la foule, le regard fixe, ignorant la bousculade. Dans un respect profond, la foule s’écarta sur son passage en murmurant Maman Massiala ! Maman Massiala ! La foule, les policiers, même ceux qui ne la connaissaient pas. Maman Massiala ! Maman Massiala !

5

La rumeur dit. On raconte

  • que Maman Massiala, avant ne s’appelait pas Maman Massiala ;

  • que Maman Massiala, une inconnue sortie de nulle part, un nom banal, s’est fait appeler Maman Massiala ;

  • qu’il y a quelques années, lorsque la guerre éclata, Maman Massiala, comme de nombreux habitants, avait fui la capitale pour se réfugier dans la forêt. D’expéditions punitives en expéditions punitives, les troupes du président avaient rasé et rayé de la carte du pays des villages de l’ethnie de son adversaire. Dans sa fuite, Maman Massiala sauta sur une mine, elle et ses deux enfants. Boum ! Les deux jambes en fumée. On ramassa les corps déchiquetés de ses deux derniers. L’aînée, la miraculée comme elle l’appelait, lui posa des garrots et la porta jusqu’à un vieux guérisseur qui la sauva in extremis avec des plantes. La forêt forgea le caractère de cette dame, la souffrance lui donna des armes pour affronter la vie ;

  • que c’est elle qui, à sa sortie de la forêt, malgré son allure frêle, imposa la présence des handicapés au Beach. Oui ! Elle s’y installa, organisa son trafic et exigea des autorités portuaires une liberté totale de circulation des biens et des victimes de la guerre. Sous le manteau d’une action humanitaire, les marchandises passaient sans aucun contrôle, dissimulées sous les chaises roulantes et les habits des handicapés qui, eux, non plus, ne payaient le prix du voyage. Elle recruta une armée de mutilés, passeurs entre les deux rives, chaque jour plus envahissants, chaque jour plus nombreux que les voyageurs valides. C’est à croire que le Beach avait été le théâtre de cette guerre et que dans la logique des choses, les invalides étaient restés là où ils avaient perdu leurs membres. Nul handicapé ne pouvait travailler au Beach sans avoir signé allégeance à Maman Massiala. Chaque soir, chacun venait lui verser son tribut. Sous le regard complice et corrompu des douaniers, elle tissa le plus puissant réseau de drogue et de prostitution de la région ;

  • que c’est l’ivresse de ce grand empire qui la poussa à changer d’identité. Maman Massiala, ça sonnait important, c’était une page qui était tournée et une autre qui commençait. Ah ! Le pouvoir, le pouvoir de décider, de manipuler, de tenir le destin des autres entre ses mains. Elle se sentait puissante sous ce pseudonyme qui lui allait bien comme un gant.

Pour citer cet article

 Danai Ouaga-Ballé, « Le Fleuve du silence », Africultures, 2/2004 (n° 59), p. 114-116.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2004-2-page-114.htm
DOI : 10.3917/afcul.059.0114


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