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Africultures

2005/1 (n° 62)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2747575632
  • DOI : 10.3917/afcul.062.0161
  • Éditeur : Africultures

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Comédienne d’origine franco-caraïbéenne, Yasmine Modestine entre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, à Paris, en 1988. Elle y fait l’expérience douloureuse de la discrimination due à sa couleur de peau. Une stigmatisation qu’elle ne cessera de ressentir tout au long de sa carrière.

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« Quel dommage que tu ne sois pas plus noire. Je voudrais tellement que tu sois plus noire. » La jeune femme blanche qui parle m’enlace chaleureusement. Je me sens agressée mais je ne peux pas répondre. Qu’est-ce que ça veut dire ? Nous sommes en 1988, au conservatoire national supérieur d’art dramatique où je suis entrée deux ans auparavant.

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C’était une chance pour chacun d’être choisi et une avancée de m’avoir choisie moi, Yasmine, métisse, père martiniquais, mère berrichonne, et Xavier, père guinéen, mère bretonne. Un précédent professeur avait d’ailleurs souligné : « Il y a quinze ans tu ne serais pas entrée ». Cette étrangeté de ne pas être Blanc doit être notée.

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Pendant trois ans, je resterai la seule fille métisse. Xavier est entré en même temps que moi et Daniel, l’année précédente. Aucun Noir ou métis n’entrera au conservatoire avant que je n’en sorte, ni pendant les promotions suivantes. Le fait d’être métis nous a sans doute permis de passer à travers le tamis. Ce tamis n’est pas nouveau, ses trous sont juste un peu plus étroits que d’ordinaire, car il n’y aucune Whoopi Goldberg ou Grace Jones française fin des années 80.

« N’oublie pas que tu es Noire »

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Être la seule métisse n’est pas sans signification et font planer les fantasmes des amours ancillaires, d’une Afrique irrationnelle et enfant, d’une île ensoleillée repos du guerrier où les gens rient tout le temps, toutes deux figures de la femme ô combien freudienne illustrant l’inquiétante étrangeté d’un continent noir qui fascine. Frantz Fanon écrit : « Le racisme est le déni du désir. » Je serai maintenue à distance. La hantise de la chair coupable se manifeste dans l’agressivité et la volonté de fabriquer une noire. L’esclavagisme reste un rêve puissant. On effacera soigneusement le métissage, éradiquant tout risque de trouble identitaire. Je serai la « représentante de l’Afrique », sans qu’on s’intéresse à cette couleur café au lait, tous les Noirs se ressemblant. Cela facilitait la pensée ethnocentrique et me niait. Je ne saurais faire l’impasse sur « P’tit cul d’Black » ou « Est-ce que ça bronze un Noir ? » ou encore ce « N’oublie pas que tu es Noire », avant que je n’entre sur la scène du théâtre de l’Athénée. L’intention était de me rendre « fière » de cette couleur qu’on ne cessait de me rappeler. Hélas, ma susceptibilité n’a pas saisi l’élan généreux du message. Cette susceptibilité caractéristique « des gens de mon peuple » décrétera plus tard un professeur d’anglais à l’université.

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« N’oublie pas que tu es Noire », pendant qu’à d’autres on dit « merde », mot magique pour soutenir l’acteur. Je reste meurtrie silencieusement.

Yasmine Modestine

© DR
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Il fallait que je sois Noire, comme une catharsis pour d’aucuns. Il fallait que le regard occidental soit confirmé par mon absolue négritude, pour que l’ancien colon puisse devenir sauveur sur son destrier blanc. Je fus accusée d’avoir « des problèmes avec ma couleur » quand je refusais que mon humanité soit réduite, ce noir-là n’étant que la projection fantasmatique d’une époque encore empreinte de l’esprit colonial, où la femme noire restait la panthère ou le morceau de chocolat qu’on aimerait croquer comme l’insinuaient alors certaines publicités. Le conservatoire était un lieu de fantasmes où l’esprit cédait bien souvent à la vulgarité. On pouvait y voir un garçon s’épousseter les couilles avec les longs cheveux d’une amoureuse, la tête posée sur ses genoux ou jeter un morceau de viande hachée au visage d’une élève, comme à une lionne dans un zoo. Ces exemples soulignent l’étroitesse du lien entre le racisme et le sexisme, et cette manière d’agresser le corps féminin fut accentuée par la couleur.

Le déni du métissage

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Pour rester cohérent avec le tabou de la sexualité des Noirs, certains rôles me seront refusés. Ainsi de Juliette – dans Roméo et Juliette, ainsi de Célimène du Misanthrope, et quand Michel Bouquet souhaitera me voir dans Cléopâtre ; c’est l’esclave qui me sera proposée par les élèves. Devant mon semi refus, la proposition échouera à Xavier. Semi refus, car devant la majorité écrasante et l’attitude communautariste, ma résistance sera éprouvée. Les rôles négatifs m’échoueront dès la deuxième année dont le plus signifiant fût celui de Marwood, c’est-à-dire « Bois gâché ». Marwood était un personnage méchant qui poursuivait le beau Mirabel de ces assiduités vaines et s’efforçait d’empêcher son union avec la blanche Millamant. Marwood sera honnie telle une Jézabel [1][1] Jézabel, interprétée par Bette Davis, dans le film..., à qui le metteur en scène la comparait. Jézabel, ce nom que les seuls esclaves des plantations du sud des États-Unis donnaient à leurs enfants, n’ayant que La Bible pour livre, nom proscrit chez les planteurs.

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Je sortis du conservatoire cassée. Les réflexes ataviques s’enchaînèrent. Une directrice de casting me présente au réalisateur : « J’ai pensé à Yasmine pour le rôle, c’est une version colorée, mais enfin pas trop. » Sur le tournage de la série La Crèche[2][2] Réalisée par J. Fansten et P. Martineau, pour France..., mon personnage avait un enfant. Le père n’apparaissait pas. À aucun moment la question de la couleur du père ne fut posée. D’emblée mon enfant était noir. Pourquoi pas blanc ? « Ce ne serait pas crédible. » Une actrice franco-camerounaise vint un jour avec sa fille métisse. On me dit : « On dirait ta fille », parce que nous avions la même couleur. Pour des Blancs qui font des enfants avec des Blancs, il est difficile de concevoir qu’un enfant puisse ne pas être de la même couleur que ses parents. Et même quand l’exemple est sous les yeux, il faut rétablir une sorte de cohérence qui n’est que la leur.

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Danièle Delorme avec qui je jouais une pièce se déroulant aux États-Unis - je ne joue que dans des pièces se déroulant aux USA car il faut « justifier l’emploi des comédiens de couleur » - me dit : « Je t’ai vue partir avec un monsieur noir. » Je n’ai pas compris qu’il s’agissait de mon frère, plus clair que moi. Yves Robert, son mari, trouvait « dommage que je ne sois pas plus noire » et souhaitait « un fond de teint plus foncé ».

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Il faut aussi parler de mon père, antillais, de sa négation de mon métissage. Pour se blanchir, il lui fallait me noircir, j’étais « noire, pauvre… ». La pièce de Marie Ndiaye Papa doit manger est à cet égard très intéressante. La première personne à nier mon métissage, ce fut mon père noir. La question, « à qui appartient l’enfant », se chargea des revanches familiales et historiques. « Ta mère t’a abandonnée parce que tu es Noire, elle a pris ton frère parce qu’il est Blanc. » Ainsi parlait mon père.

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Le racisme du conservatoire était aussi celui de mon père.

Notes

[1]

Jézabel, interprétée par Bette Davis, dans le film de William Wyles, 1938, USA.

[2]

Réalisée par J. Fansten et P. Martineau, pour France 2.

Plan de l'article

  1. « N’oublie pas que tu es Noire »
  2. Le déni du métissage

Pour citer cet article

Modestine Yasmine, « " Quel dommage que tu ne sois pas plus noire ! " », Africultures, 1/2005 (n° 62), p. 161-163.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2005-1-page-161.htm
DOI : 10.3917/afcul.062.0161


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