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Africultures

2005/4 (n° 65)

  • Pages : 248
  • ISBN : 274758819X
  • DOI : 10.3917/afcul.065.0241
  • Éditeur : Africultures

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Dans Testaments de transhumance, le Comorien Saindoune Ben Ali invite à découvrir un peuple à la mémoire blessée.

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Testaments de Transhumance est un recueil de trois longs poèmes (Kaaro / Le pas, Testaments de transhumance, Ntsama ou les vasques). Le recueil en est à sa deuxième édition. Il fut en effet édité une première fois à la Réunion en 1996.

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Le texte est d’une actualité brûlante à l’heure où, dans l’archipel des Comores, le passage entre l’île d’Anjouan (île natale du poète) et Mayotte, collectivité départementale de la République française, est sous haute surveillance et reste problématique. Combien de vies englouties par la mer ? Combien de rêves brisés ? Des lois séparent un peuple de lui-même, des habitudes de vie et de traversées, une géographie, des légendes ; toute une histoire, qui, depuis des décennies, ressemble à celle du chaos. Tout se passe comme si la mer, le sable et les vents étaient, désormais, à la merci de décrets, limitant toute migration, tout voyage, divisant les mémoires, brisant les souvenirs. Comment franchir « le pas », la frontière, d’une île à l’autre en étant séparé de soi et en restant soi-même ? Telle est la quadrature du cercle qui s’impose à chaque individu passant la frontière interdite. Où en est-il ? Et où ira-t-il, ce peuple né à la croisée des langues et des vents, entre l’Afrique, l’Arabie, Madagascar et la France, en plein Océan Indien. Ballotté de part et d’autre, pieds et poings liés, par tel ou tel référendum…

Le poète est mort, vive le poète !

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« Maintenant / nous marchandons la survie / en monnaie de misère » (p. 39), dit le poète, avec une longueur d’avance sur les temps présents.

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Pour sa part, « né face à la mer », il a choisi le jour du départ, cette séparation de soi d’avec ses propres pas. Il l’a situé dans le temps. La quatrième de couverture nous rappelle, en effet, que l’auteur « est mort en 1978, piétiné par la foule carnavalesque, à l’annonce du coup d’État qui a mis fin à la vie d’Ali Soilih ». L’histoire de l’archipel a enregistré à cette date un tournant décisif, trois ans après l’indépendance, ouvrant la voie à la saison de mercenaires bien connus et de coups d’État à répétition. Le poète est mort, symboliquement, un jour de mai 1978 ; depuis ce temps, il continu de voir ces « Terres balafrées / cicatrice rôdeuse / périple déraillé / d’un peuple au sourire spasmodique » (p. 52). Le dernier poème du recueil date d’avril 1995. Le lecteur est en droit de supposer que le poète, encore à cette date, continuait d’écrire ses « testaments », parole au long cours, même fragmenté, à chaque saison.

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La parole poétique peut donc emprunter les chemins de la transhumance, non pas à la manière d’un troupeau, surtout pas de ce troupeau « d’ânons » auquel allusion est faite au passage. Elle est parole toujours singulière, traversée en solitaire, à contre-courant des faits et gestes de la foule. Le poète pourrait être traité de fou, de trouble-fête, de tête de mule, peu importe. Loin des moutons de panurge, il y a, en effet, cette forme de transhumance au quotidien, elle commence par « Kaaro / Le pas », comme premier poème sur les routes du pays que l’on aime. Rien n’échappe à l’œil du poète qui interpelle, au seuil du dire, son « Esprit des Lunes », à qui il confie, par grappes de mots, à chaque pas cadencé, l’histoire de son peuple.

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Ce peuple du départ, du sable, de la mer, est devenu celui des « hommes-hameçons / des hommes pioches / des pioches-pieds-exsangues / le long des voies verticales / enfin des femmes-rumine-misère » (p. 17), c’est pour eux qu’existe cette parole solitaire, ce chant fragmenté en « Testaments de transhumance ». Et face à la vie encerclée par ces « vermines soldatesques / qui bivouaquent », le poète s’interroge : « quel départ entreprendre ? »(p. 78).

La mémoire blessée

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La parole poétique rend donc une visite impromptue, non autorisée, au temps vécu dans l’archipel des Comores entre les rêves brisés et le présent des « vies saltimbanques ». Mais ce n’est jamais légende, ou conte ou autre récit qui est raconté. Quand le vers est dans le fruit, seul le poète sait le dire en tant que partie intégrante du mal : « Nous sommes tous devenus / parias de diasporas / ou singes de cirque / à l’entrée des quartiers de luxe » (p. 59). Car le souvenir ne cesse de talonner ses pas, dans sa quête de la possibilité de la vie sur terre.

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Il y a dans ce recueil au rythme soutenu qui envoûte le lecteur écoutant la sonorité des mots, observant leur ronde infinie, d’un poème à l’autre, non pas seulement des métaphores renvoyant à la vie et à la mort, à la séparation, à la brisure mais aussi aux éléments naturels mer, air, vent, sable, ciel, volcan [1][1] Allusion est faite au volcan Khartala, (p.42) possédant....

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La méditation sur le sens et le rôle de la parole poétique n’est pas en reste, qui trouve sa place pleine et entière parmi les souvenirs car, comme il le dit : « je cherche à recoudre ma mémoire et les vents / éparpilleurs prenant la cavale des étoiles filantes » (p. 96). Pour le poète à la mémoire blessée, « Le poème hérite du vent le pouvoir / de modeler les dunes, / de bousculer l’espace / le temps suit toujours suspensif » (p. 93)

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Ainsi, la mort symbolique du poète a un lieu et une date, et, depuis ce temps, il fait « des gambades / et des cercles à l’infini » (p. 161), en laissant comme testament de ses transhumances, ses « fragments de voyage immobile » (p. 165), qui continuent de nommer « la honte / le pillage de l’histoire / par des chacals / par des grenouilles / en quête de suffrages » (p. 30). Mais la poésie n’est pas pour autant simple constat des faits, conte de l’histoire chaotique. Avec Saindoune Ben Ali, le lecteur a envie d’en savoir davantage. La poésie, dit-il, « c’est le déchirement des suaires / et de l’odeur de là-bas / j’en fais de la vie » (p. 54).

Saindoune Ben Ali, Testaments de transhumance, éditions Komedit [2][2] Première maison d’édition comorienne, comme il est..., Moroni, 2004, 214 p.

Notes

[1]

Allusion est faite au volcan Khartala, (p.42) possédant le plus grand cratère du monde, situé sur l’île de la Grande Comore. Entre les mirages du volcan et ceux de la dictature, comme le suggère cette strophe, peut-être n’y a-t-il qu’un pas, et chacun sait combien les laves et toutes les matières en fusion rejetées par un volcan sont mortelles.

[2]

Première maison d’édition comorienne, comme il est rappelé sur le site www.komedit.org, créée à Moroni, en février 2000.

Plan de l'article

  1. Le poète est mort, vive le poète !
  2. La mémoire blessée

Pour citer cet article

Boni Tanella, « La mort du poète », Africultures, 4/2005 (n° 65), p. 241-243.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2005-4-page-241.htm
DOI : 10.3917/afcul.065.0241


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