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Africultures

2006/2 (n° 67)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2296005829
  • DOI : 10.3917/afcul.067.0173
  • Éditeur : Africultures

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Et si la nouvelle loi sur l’immigration de Nicolas Sarkozy ne révélait autre chose qu’un état d’esprit esclavagiste ? Peut-on choisir ses immigrés comme jadis les maîtres blancs choisissaient, selon leurs critères, leurs esclaves ? Boubacar Boris Diop analyse sans fausse pudeur les enjeux et les leurres politiques dont sont l’objet les migrants clandestins subsahariens... prêts à tout pour rejoindre l’Europe.

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Le 21 février 2005, le New York Times titrait avec un soulagement pour le moins ambigu : « Plus d’Africains entrent aux États-Unis que du temps de l’esclavage. » Une telle comparaison est aussi saugrenue que dangereuse. Elle renforce chez les Occidentaux le sentiment qu’ils n’en finissent pas d’accueillir toute la misère du monde et que cela devrait cesser.

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Cet état d’esprit explique la brutale réaction de la police espagnole contre les migrants clandestins à Ceuta et Melilla en septembre et octobre 2005. On se souvient des télévisions du monde entier filmant avec gourmandise d’épais gants ensanglantés sur des barbelés, des jeunes Africains errant, hébétés, dans le désert et – cela ne pouvait manquer au tableau – quelques bonnes âmes leur offrant des beignets derrière les grilles de centres d’accueil sommaires.

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Avant l’arrivée des caméras, il s’était passé des choses bien plus spectaculaires. Par vagues successives, plusieurs milliers de migrants d’Afrique noire s’étaient lancés à l’assaut du dispositif sophistiqué de protection de la frontière. Environ 200 d’entre eux avaient réussi le 28 septembre à entrer en Espagne près de Tarajal où il y a cependant eu cinq morts et des dizaines de blessés. À Melilla aussi les tentatives de passage en force s’étaient multipliées. Sur près de 1 500 migrants – en majorité des Maliens mais également des Camerounais, des Ivoiriens et des Libériens – 300 à 400 avaient déjoué la vigilance de la Guardia Civil. Le 29 septembre à 3h30 du matin, une habile manœuvre de diversion de leurs camarades permettait à environ 700 migrants de Ceuta de tenter leur chance avec des échelles de fortune, laissant six morts sur le terrain.

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Ces affrontements ne sont pas l’exception : depuis le début de l’année 2005, près de 20 000 jeunes du Maghreb ou d’Afrique noire essayent régulièrement d’entrer en Europe par cette frontière terrestre hispano-marocaine. Le rythme s’est nettement accéléré quand ils ont appris que la hauteur des grillages allait passer de 3m50 à 6 mètres.

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Le bilan des victimes – officiellement 16 morts et des centaines de blessés – a moins choqué que la décision stupéfiante d’emmener les migrants dans le désert avec l’intention manifeste de les y laisser mourir. L’image de jeunes Négro-Africains enchaînés les uns aux autres réveille forcément de mauvais souvenirs sur le continent. Il s’agissait cependant cette fois non pas de les embarquer par la force pour l’Occident mais de les empêcher d’y entrer…

Centre d’accueil de demandeurs d’asile appelé « le petit château » à Bruxelles. 2002.

© Zabou Carrière
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Le tollé soulevé par cette affaire avait certes en son temps contraint le Maroc à faire marche arrière. Le mal était cependant déjà fait. Dix jours après les incidents, on continuait à se rejeter ces illégaux comme s’ils étaient des ordures et non des êtres humains. Des corps étaient encore retrouvés, comme ceux de ces deux Guinéens morts d’épuisement le 17 octobre. Ils faisaient partie de plusieurs groupes – dont un de 398 personnes le 20 octobre – refoulés vers le Maroc par des Algériens ravis de mettre dans l’embarras leur voisin et ennemi intime…

Une loi aux relents esclavagistes

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Si le crime a été directement commis par le Maroc et dans une moindre mesure par l’Algérie, l’Espagne et l’Union européenne en sont les commanditaires. Ce manquement au devoir élémentaire de protection de la vie humaine est surprenant de la part de pays prétendant veiller partout sur terre au respect des droits de l’Homme.

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En réalité, face aux deux grandes peurs des pays du Nord – le terrorisme et l’immigration – le souci de rassurer les opinions européennes semble devoir désormais l’emporter sur toutes les autres considérations. Il serait sans doute naïf de parler d’éthique mais on peut tout de même s’attendre à un minimum de rationalité de la part d’un État moderne.

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En réalité, la seule hantise et l’unique horizon des politiciens du Vieux Continent, ce sont les élections dans leurs pays respectifs : il faut surtout donner l’impression d’agir, quitte d’ailleurs à s’agiter en vain. Avec ses mouvements du menton, ses froncements de sourcils et ses formules à l’emporte-pièce, le ministre français de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, cherche à passer pour un homme d’État courageux, le seul dans son pays à oser enfin trancher le nœud gordien. Il se dirige pourtant vers la même impasse que ses prédécesseurs. Il y va juste d’un pas plus gaillard, en bombant le torse, ce qui à vrai dire le rend presque risible.

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Il fallait s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre un homme politique français « normal » s’ingénie à donner de la crédibilité aux thèses du Front national sur l’immigration. Si M. Sarkozy n’avait en commun avec M. Le Pen que le goût des propos insultants, blessants et obscènes, cela ne gênerait personne. On est malheureusement bien obligé de prendre au sérieux la loi qu’il vient de faire voter par le Parlement français. Elle prévoit, entre autres nouveautés, d’organiser des tests de langue et de s’assurer des capacités intellectuelles des immigrés à « choisir ». Comment ne pas penser à l’époque où des jeunes Nègres étaient exposés sur les marchés aux esclaves, tâtés, pesés et « choisis » – eux aussi – en fonction des seules attentes du maître blanc ?

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Inciter les médecins et les ingénieurs africains à déserter le continent au profit de la France, c’est aggraver le problème que l’on prétend résoudre. Cette façon de raisonner est à la fois surprenante et d’une effroyable brutalité. Elle signifie que les sociétés africaines peuvent crever la gueule ouverte et que M. Sarkozy n’en a rien à faire.

Surenchère répressive

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Mais ce volet de la loi n’est peut-être pas mis en avant par hasard. À force de s’y focaliser, on en arrive à oublier les mesures destinées à durcir les conditions d’entrée et de séjour en France, toutes inspirées par la présomption de culpabilité de l’immigré. Le dispositif légal se déploie à partir de préjugés : l’immigré est un parasite, il a une culture innée de la fraude et il faut l’empêcher d’entretenir son armée de femmes et d’enfants avec l’argent des Français qui, eux, ne rechignent pas à gagner leur vie à la sueur de leur front. Il ne sera donc plus question de régularisation des sans-papiers et le regroupement familial va être un vrai parcours du combattant. De même, il deviendra beaucoup moins facile pour des étudiants étrangers de se faire admettre dans les universités françaises. Un récent article du quotidien Figaro fait en effet état de « faux étudiants [qui] s’étaient glissés dans le dispositif, encouragés par le laxisme de certaines universités délaissées par les étudiants nationaux. »

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Cette surenchère répressive est rendue possible – et politiquement intéressante – par la xénophobie qui gangrène depuis quelques années les sociétés européennes. On est passé des attaques verbales aux brutalités policières puis aux incendies d’immeubles parisiens. Les meurtres racistes de Noirs et d’Arabes à Paris, Lyon, Anvers ou Moscou n’émeuvent guère les médias. Du côté de l’Espagne, parmi les 6 500 morts officiellement recensés ces dix dernières années à ses frontières maritime et terrestre avec le Maroc, beaucoup ont été abattus ou jetés aux requins loin des regards indiscrets.

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Pourtant même cette haine meurtrière n’est pas suffisamment dissuasive : chaque fois qu’un point d’entrée attire l’attention des autorités, les migrants clandestins en trouvent d’autres. Ainsi partent-ils depuis quelques semaines des côtes sénégalaises ou mauritaniennes, en direction de l’archipel des Canaries. Au moins 5 000 d’entre eux y ont été interceptés entre janvier et ce mois de mai 2006. Il ne se passe plus une semaine sans que des dizaines de corps soient rejetés par l’océan. De la même manière, Ceuta et Melilla sont devenus une voie de passage quand le détroit de Gibraltar et les côtes italiennes se sont avérés trop dangereux. Entre juin 2003 et septembre 2005, près de six cents migrants y sont morts par noyade, ce chiffre n’incluant pas les corps non retrouvés. Il est en outre souvent question de pirogues volontairement coulées par les garde-côtes à cet endroit et à tous les autres points d’entrée maritime tels que la Grèce, Malte ou Chypre.

Sous-traitance de la violence

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Les images diffusées régulièrement par les télévisions font redouter à Monsieur-Tout-Le-Monde une invasion par vagues successives de la paisible et prospère Europe par des jeunes Négro-Africains affamés. Pourtant, toutes les nations pauvres d’Afrique et d’Asie sont représentées parmi les boat people des côtes siciliennes. Et jusqu’à une date récente, les Maghrébins étaient les plus nombreux à Ceuta et Melilla.

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Ce dernier constat ne manque pas de sel quand on sait que l’Algérie, le Maroc, la Libye et la Mauritanie sont chargés de contenir les migrants d’Afrique noire le plus loin possible de l’Europe. Le colonel Khadaffi s’est servi de l’affaire pour se faire délivrer un certificat de bonne conduite auprès des Européens. Le Maroc négocie au prix fort sa participation à la traque. Il a reçu 40 millions d’euros pour jouer un rôle qui aurait dû répugner à sa fierté nationale. Cela ne lui vaut même pas la gratitude de Madrid qui soupçonne le royaume chérifien d’avoir secrètement incité les migrants de Ceuta et Melilla à passer à l’action en octobre 2005. Le quotidien espagnol El Mundo s’est fait l’écho à l’époque de ces inquiétudes espagnoles : « Le plus grave, sans doute, est que la série des assauts semble faire partie d’une stratégie des Marocains pour faire pression sur le sommet hispano-marocain qui s’ouvre à Cordoue. »

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La sous-traitance de la violence anti-émigrés par l’Afrique du Nord, se superposant aux massacres ciblés au Darfour, risque de causer à la longue de grands dégâts dans les esprits. Ces images de Noirs pourchassés par des Arabes sont un prix bien trop élevé pour la seule tranquillité de l’Europe.

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C’est d’autant moins indiqué que ce sont en quelque sorte des coups d’épée dans l’eau. La crainte d’un déferlement massif de clandestins sur l’Europe via le Sahara ou la Méditerranée est en effet un pur fantasme : les chiffres de l’Office des Migrations internationales indiquent plutôt une nette tendance à la baisse. Ainsi Madrid a dénombré 12 000 tentatives de franchissement de ses frontières en 2005 contre 55 000 en 2004. L’évolution est la même sur la côte italienne : 3 000 arrivées ont été enregistrées en 2004, contre 6 350 en 2002.

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En fait, selon les experts, la majorité des émigrés de tous les pays entrent en Europe par les voies légales. Le ministre français de l’Intérieur s’est fixé un objectif de 24 000 expulsions par an. Il ne peut ignorer que dans la même période au moins autant de sans-papiers viendront grossir les rangs de ceux déjà présents en France et dont le nombre est estimé entre 200 et 400 mille…

Difficile de légiférer en occultant le passé colonial

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En France même, la loi Sarkozy a suscité de vives réactions. Au nom de la morale, du respect des droits humains et de la simple hospitalité, l’Église et plus de 400 associations sont montées au créneau contre elle. Mais à en croire les instituts de sondage, les Français y sont en majorité favorables. Seul le concept d’ « immigration choisie » semble poser problème : certains reprochent au ministre sa générosité (?) et des cadres disent redouter la concurrence d’homologues étrangers prêts à se contenter de très bas salaires… Une telle mesquinerie laisse évidemment pantois…

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La nouvelle loi a par ailleurs été présentée comme une réponse partielle à la révolte des banlieues. Et de fait elle prend en charge jusque dans son libellé la question de l’intégration. Cela veut dire qu’il est aujourd’hui difficile de légiférer sur le sujet en occultant un passé colonial que toute une nation traîne comme un boulet. C’est à cause de ce passé que l’on peut être Français en droit tout en se demandant sans cesse si on a la bonne couleur de peau.

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Pourtant les Blacks à la « mauvaise odeur » du journaliste Marc-Olivier Fogiel et les « sous-hommes » du député socialiste Georges Frêche n’ont pas d’autre patrie que la France. Aucune disposition de la loi Sarkozy ne les concerne mais le mot « étranger » qui y figure leur parle bien plus qu’à nombre de leurs compatriotes. Ce sont eux qui ont été choqués, sans parfois avoir jamais mis les pieds aux Antilles, à Alger ou à Abidjan, par la loi sur « les aspects positifs de la colonisation » et par les ouvrages scandaleusement négationnistes sur la traite négrière. Ce sont eux qui dressent l’oreille quand ils entendent le mot « Françafrique ». Ils savent pourquoi leurs parents sont jadis venus en France et pourquoi ils s’y sentent eux-mêmes comme pris au piège. On n’a pas non plus besoin de leur expliquer ceci : le pillage des ressources des pays d’émigration par l’État français n’a pas cessé avec l’accession de ceux-ci à l’indépendance, bien au contraire. Il a souvent nécessité le soutien à des régimes – pas nécessairement dictatoriaux, comme le montre l’exemple du Sénégal – qui ont fini par inhiber les capacités d’espérance et de création de leur jeunesse.

Centre d’accueil de demandeurs d’asile appelé « le petit château » à Bruxelles. 2002.

© Zabou Carrière

Le silence des États africains

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À une plus vaste échelle, le système économique mondial a accentué les disparités entre le Sud et le Nord. La destruction de l’agriculture et de la fonction publique s’est partout accompagnée de privatisations des entreprises ainsi que des services publics au profit des multinationales installées sur le continent. Il ne faut pas s’étonner qu’il y ait un si grand nombre de Maliens parmi les migrants. Leur pays, qui fait partie du trio de tête des producteurs africains de coton, n’en est pas moins classé parmi les plus pauvres de la planète. En 2005, ses paysans ont cédé leur coton à 160 francs CFA le kilo contre 210 francs CFA en 2004. En interdisant aux États africains producteurs de subventionner cette filière, ce qu’eux-mêmes font en faveur de leurs agriculteurs, les pays riches sont pour beaucoup dans cette situation.

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L’exemple du coton est emblématique des déséquilibres Sud-Nord mais il n’est pas le seul. À chaque rencontre du G8, l’effacement « total » de la dette africaine est annoncé. De même, un accroissement de l’aide au développement est souvent préconisé, voire des programmes de soutien – défense de rire ! – aux droits humains.

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Ces différentes approches de la question ont un point commun : on n’envisage jamais de laisser les Africains résoudre tout seuls leurs problèmes. Au lieu de les confiner dans un rôle d’éternels assistés, certains pays européens feraient mieux de renoncer à leurs chasses gardées africaines en cessant de soutenir et d’armer des régimes impopulaires avec qui ils se partagent, en toute illégitimité, les richesses naturelles du continent.

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Complices et bénéficiaires de ce système inique, les chefs d’États africains n’osent dénoncer les mauvais traitements infligés à leurs nationaux aux portes de Schengen. L’Europe sait de toute façon qu’elle peut agir en Afrique sans tenir compte de ces fantoches qu’un comédien français a récemment qualifiés de « Rois nègres. »

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La société civile africaine elle-même reste souvent muette face aux massacres de jeunes Somaliens, Libériens et Marocains sur les côtés européennes. Certes, Aminata Dramane Traoré, leader du mouvement altermondialiste africain, a initié le 14 octobre 2005 à Bamako une « Marche de la dignité » qui l’a menée à Bruxelles via Paris, Milan et Madrid. Dans ces différentes capitales, ses compagnes maliennes et elle ont protesté contre un contrôle des flux migratoires de plus en plus criminel.

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De telles initiatives restent cependant isolées. Tout se passe comme si les exclus de Ceuta et Melilla sont également exclus du champ de la défense des droits de l’Homme sur le continent. On perçoit bien, derrière l’écran de fumée racial, la dimension purement politique de ce problème. Les migrants ne sont pas seulement des Noirs d’Afrique, ils sont aussi des miséreux. Même chez eux, les élites politiques et intellectuelles ne veulent pas en entendre parler. Ces nouveaux damnés de la terre ont même parfois le sentiment d’avoir moins de place dans leurs propres sociétés complètement déstructurées qu’à l’étranger.

Terre promise et comportement suicidaire

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On sent toutefois comme un début de changement. À travers un collectif de 21 députés, une partie de la classe politique malienne a affiché son hostilité à la visite de Nicolas Sarkozy à Bamako le 17 mai dernier. Cela a permis de mieux faire percevoir à l’opinion que la politique africaine de la France est au cœur du débat sur l’immigration. À force de susciter des manifestations violentes de Fort-de-France à Bamako et sans doute bientôt ailleurs dans l’ex-Empire, M. Sarkozy finira peut-être par admettre l’extraordinaire complexité de problèmes qu’il croit pouvoir résoudre en un tournemain.

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Selon une idée assez répandue, les migrants essaient de fuir les conflits ethniques et les régimes dictatoriaux. C’est loin d’être toujours le cas. Le Sénégal et le Mali, qui fournissent de forts contingents de candidats au voyage, sont deux pays relativement paisibles et démocratiques.

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En vérité, la quasi-totalité des migrants sont chassés de chez eux par la misère. La Terre promise, entrevue chaque soir à la télévision leur a toujours fait sentir la médiocrité de leur quotidien. D’où l’envie d’un horizon lointain, avivée par ceux qui, une fois là-bas, prétendent que tout y est merveilleux.

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Le Nord semble avoir du mal à mesurer la force de cette aspiration à une vie meilleure. Il préfère penser que si certains pays sont pauvres, c’est de leur faute. N’est-il pas un peu simpliste de prétendre que l’Occident ne doit sa prospérité qu’à son propre labeur ? Aujourd’hui, pour de mystérieuses raisons, l’Europe est prête à tout entendre sauf qu’elle est en grande partie responsable du désastre économique qui crée le chaos à ses frontières.

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Cela dit, il y a lieu de se demander pourquoi des jeunes, souvent diplômés, se montrent prêts à payer de leur vie une hypothétique entrée dans l’espace Schengen, quitte à se battre à coups de pierres et de bâton contre des milliers de soldats marocains et espagnols armés jusqu’aux dents. Le spectacle répété de ces pitoyables candidats à l’exil, pareils à des bêtes à peine conscientes de la différence entre la vie et la mort, est tout à fait insupportable. En le voyant, on éprouve souvent de la honte, du dépit et – il faut bien l’avouer – une sourde colère à l’égard des clandestins. Il est difficile de comprendre pourquoi un jeune Africain, prêt à mourir pour quitter sa patrie n’est jamais disposé à souffrir pour rendre sa patrie meilleure, au moins dans l’intérêt des générations futures. Mais ce serait peut-être aller trop vite en besogne que de vouloir expliquer ce comportement suicidaire par le seul attrait de l’Europe.

Pris au piège

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Selon toute probabilité, les migrants ont été pris dans un piège qui s’est refermé sur eux. Avant d’arriver aux Îles Canaries ou devant les barbelés de Ceuta et Melilla, le candidat au voyage a laissé toutes ses économies entre les mains de passeurs et de douaniers véreux. Le tarif est de 1 000 euros environ et, selon une autorité judiciaire italienne, le chiffre d’affaires de ce trafic via la seule Sicile est estimé à environ 10 milliards de dollars par an. Il faut ajouter à cela de longues et pénibles traversées du désert, à pied ou dans de vieux camions surchargés. Commence ensuite le plus dur : l’angoisse de l’attente et une vie précaire dans les forêts de Gourougou et de Bel Younes. Là, une vie en communauté s’organise, des solidarités se développent et on rêve à haute voix de la vie dans cette Europe si proche et si désespérément lointaine. La certitude que l’Eldorado, c’est maintenant ou jamais est chaque jour plus forte. Quel être humain anéanti par la misère peut résister à l’illusion qu’en affrontant quelques barbelés il va changer pour toujours sa vie et celle des siens restés au pays ?

Centre d’accueil de demandeurs d’asile appelé « le petit château » à Bruxelles. 2002.

© Zabou Carrière
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Avant de juger les migrants dans le confort douillet d’une existence normale, il faut se poser cette question. Ils ne veulent pas faiblir aux yeux de leurs compagnons mais ils savent aussi que le système dans lequel ils évoluent désormais ne prend en charge à aucun moment l’idée d’un retour à la case départ. Il était frappant d’entendre, après les événements de Ceuta et Melilla, beaucoup d’entre eux déclarer : « Je ne savais pas que les choses allaient se passer ainsi, c’était insupportable mais chaque fois que je voulais renoncer au voyage, les autres me conseillaient de tenir. »

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C’est terrible à dire mais quelles que soient les difficultés, le migrant est condamné à aller de l’avant. On a également vu qu’en dépit des souffrances endurées et des pertes humaines, certains parviennent à passer de l’autre côté de la vie. Cette mince chance de succès transforme le rapport de ces jeunes à l’avenir en un jeu de hasard absolument bouleversant.

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Prendre conscience de cette dimension psychologique peut aider à avoir une approche moins passionnelle d’une question aussi grave. Malheureusement, à une réflexion sereine, l’Europe préfère une logique d’enfermement insensée à notre époque. Il est ainsi envisagé de créer en Afrique du Nord des « portails d’immigration » ou des « centres d’assistance » : autant d’euphémismes pour éviter le mot « camps », historiquement chargé il est vrai.

Un état d’esprit étrangement guerrier

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L’Union européenne appelle cela « externalisation » du problème de l’émigration. Toutes ces précautions sémantiques masquent mal un état d’esprit étrangement guerrier. L’Europe se perçoit de plus en plus comme une forteresse assiégée et entend se défendre au besoin par des moyens extrêmes. L’Espagne est en train de surélever les barrières à sa frontière et un immense fossé va compléter le dispositif de verrouillage. Cette tendance au repli sur soi est peut-être la leçon que l’on a tirée des rejets répétés de la Constitution européenne au cours de divers référendums. Là où le fameux « plombier polonais » n’est pas le bienvenu, comment se pousserait-on pour faire de la place à un menuisier algérien ou burkinabè ?

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Mais rien n’y fera : les mesures administratives ne réussiront qu’à rendre le parcours plus périlleux pour des migrants clandestins chaque jour plus nombreux. Elles ne pourront pas arrêter ceux qui ont bravé mille périls pour entrer en Europe. Elles accroîtront les revenus des mafias de passeurs sans jamais venir à bout de ce problème politique majeur. Le casse-tête de l’émigration mérite une approche stratégique et non des solutions à courte vue, dictées par la peur primaire de l’Autre et un certain populisme.

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On l’a bien vu aux États-Unis où une impressionnante mobilisation de la communauté mexicaine vient de ramener à la raison le président George W. Bush. D’abord tenté par une soi-disant fermeté, il consent désormais à la régularisation de onze millions de clandestins. Il est vrai qu’il a annoncé par la même occasion le déploiement de 6 000 soldats à la frontière. À l’évidence l’Amérique ne sait pas comment se protéger du désespoir des migrants qui ont largement contribué à sa prospérité.

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Cela devrait être un sujet de méditation pour la petite Europe.

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Prétendre obliger des centaines de millions de jeunes gens à végéter dans des pays que l’on continue par ailleurs à pressurer, c’est travailler à rendre le monde encore moins sûr qu’à l’heure actuelle. La fuite en avant et l’égoïsme de l’Europe risquent à terme de faire naître de nouvelles formes de violence qui, d’une façon ou d’une autre, ne l’épargneront pas. Sait-on qu’en ce mois de mai 2006, les chômeurs de Rufisque ou Thiaroye se lancent à l’assaut des îles Canaries en disant qu’ils vont à la Jihad ? Pour le moment cela signifie surtout, de manière pathétique, qu’ils sont assurés d’aller au-devant de leur mort. Mais ces mots-là n’entrent jamais par hasard dans le langage d’une génération.

Ce texte est paru, en octobre 2005, en allemand dans le quotidien suisse Neue Zurcher Zeitung, en italien dans l’hebdomadaire roman Internazionale et en anglais sur le site web de la Neue Zurcher Zeitung. Il a été réécrit de façon à y intégrer des éléments de réflexion sur la loi Sarkozy.

Plan de l'article

  1. Une loi aux relents esclavagistes
  2. Surenchère répressive
  3. Sous-traitance de la violence
  4. Difficile de légiférer en occultant le passé colonial
  5. Le silence des États africains
  6. Terre promise et comportement suicidaire
  7. Pris au piège
  8. Un état d’esprit étrangement guerrier

Pour citer cet article

Diop Boubacar Boris, « Les nouveaux damnés de la terre », Africultures, 2/2006 (n° 67), p. 173-183.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-2-page-173.htm
DOI : 10.3917/afcul.067.0173


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