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Africultures

2006/2 (n° 67)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2296005829
  • DOI : 10.3917/afcul.067.0196
  • Éditeur : Africultures

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L’émergence du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) et d’autres groupes s’affichant comme défenseurs des « intérêts des Noirs » repose la question d’une représentation politique noire.

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Depuis plusieurs années, un vent communautariste souffle sur l’Europe. En France, de plus en plus de gens s’inventent des « entre-nous » qui ressemblent à autant de vieilles ou nouvelles tribus. À l’instar du parti Chasse Pêche Nature et Traditions (CPNT), certains intérêts particuliers vont jusqu’à se présenter aux élections présidentielles. Au nom du « droit à la différence », les espaces protégés se démultiplient.

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À l’heure où tant de gens organisés en communauté d’intérêts divers et variés prétendent avoir le droit de défendre voire s’approprier « leur » morceau de République, les Noirs de France métropolitaine devraient-ils entrer dans cette foire d’empoigne ? Nombreux sont ceux qui le pensent. En effet, avec l’élargissement de la Communauté européenne, les pessimistes ne manquent pas quant à la place des « Noirs » dans ce qui, d’après certains analystes, menace de devenir une nouvelle féodalité.

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D’après une dépêche de l’AFP parue dans le journal Libération du 13 mai 2005, les Pays-Bas seraient déjà tentés par ce qui pourrait, tôt ou tard, menacer l’ensemble des populations noires d’Europe. En effet, un projet de loi présenté le jour même au parlement de La Haye prévoyait de faire des jeunes de 16 à 24 ans originaires des Antilles néerlandaises des persona non grata sur le territoire hollandais. Présenté par la ministre à l’Intégration et à l’Immigration, ce texte voulait que les Antillais munis d’un passeport néerlandais ne soient admis sur le sol métropolitain qu’à certaines conditions.

Les Noirs en France

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En France, on appelle généralement « Noirs » le segment de population essentiellement composé de Français et d’étrangers de souche subsaharienne (Afro-Antillais, Afro-Américains et Afro-Africains ainsi que leurs descendants nés dans l’Hexagone). Les Noirs de France forment objectivement une population, qu’unit le sentiment passif d’une appartenance « raciale » commune à laquelle le miroir de la société française (la « France éternelle ») la renvoie.

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Cependant, il est facile de constater que même les personnes qui se revendiquent comme « Noirs » changent de catégorisation dès lors qu’elles veulent mettre en exergue les aspects positifs de leur identité. Alors, elles ne parlent plus de « Noirs » mais d’Antillais, de Guadeloupéens, de Guyanais, d’Africains, de Congolais ou de Bambaras… Cette population n’est donc pas une « communauté » organisée autour d’institutions, normes, pratiques et contraintes particulières.

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À l’évidence, si, dans certaines circonstances sociales ou historiques (à l’occasion d’un office religieux parisien comme celui du mois de septembre 2005 suite à la catastrophe aérienne dont plus de 150 Français de Martinique furent victimes), les différents segments qui traversent l’ensemble de la population concernée peuvent se chevaucher, les « Noirs » ne se sentent pas nécessairement obligés les uns envers les autres dans leur vie quotidienne professionnelle ou privée. Cette situation a des conséquences essentielles quant au rapport de force qui détermine « les priorités » dans le système démocratique français.

Le « cas antillo-guyanais »

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Il y a déjà plus de vingt ans que Rue Cases-Nègres, le film d’Euzhan Palcy tiré du roman de Joseph Zobel, recevait le Lion d’argent à Venise. Si l’hirondelle ne fait pas le printemps, nombreux sont ceux qui, à l’époque, avaient cru que ce film annonçait une métamorphose grand public et pérenne de la présence noire au sein de la population française de Métropole. Cela eut été logique car si en 1968, selon l’INSEE, 67 000 Antillais et Guyanais vivaient en France (1/3 de la population des DOM), en 1990, c’est environ la moitié des natifs des Antilles âgés de 30 à 40 ans qui vivaient dans l’Hexagone (80 % d’entre eux habitent en région parisienne entre Évry, Sarcelles et Massy).

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Hélas, aujourd’hui, ne serait-ce qu’à travers leurs enfants nés en Métropole, ils ont pris conscience des dysfonctionnements de l’intégration « à la française ». En effet, à l’instar de tous les gamins de banlieue, leurs gosses connaissent des difficultés scolaires, le chômage, la délinquance. Même pour les plus diplômés d’entre eux, la lutte pour les places est rude car le racisme anti-Noirs, réel ou fantasmé, ne fait pas forcément de différence entre les citoyens français et les autres.

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En conséquence, leur nationalité et leur origine n’étant pas marqué sur leurs visages, un nombre considérable de « Domiens » installés en France métropolitaine semble détester et souffrir de « l’amalgame » (avec d’autres Noirs non français) que les Français « blancs » semblent, pas toujours sans malice, faire au quotidien. À cette « injustice » s’ajouterait une autre : les émigrés « nouvellement arrivés » se montrent souvent bien plus organisés et plus revendicatifs qu’eux (ce qui explique le poids réel des « beurs » au sein d’un certain nombre de partis politiques). Cet état de fait justifierait ce que l’on pourrait appeler un « sentiment d’éviction » qui irriterait beaucoup d’Antillo-Guyanais et expliquerait, notamment, l’élection de la Martiniquaise Huguette Fatna (Front national) au conseil régional d’Ile-de-France.

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Depuis quelques années, les « Domiens » de France se mobilisent. Mais, pour l’essentiel, leurs revendications s’organisent sur le front de la défense de leurs acquis statutaires (congés bonifiés, indemnités d’éloignement, continuité territoriale). Pour légitime qu’il soit, non seulement ce combat ne concerne pas les autres Antillais (comme les Haïtiens par exemple) ni les populations originaires d’Afrique subsaharienne mais aurait plutôt tendance à les dissocier un peu plus de leurs « frères » et « sœurs ». L’effet pervers de ce type de combat affaiblit, de fait, un peu plus l’éventuel rapport de force qui pourrait, un jour, susciter plus de respect pour la « France noire » de l’Hexagone…

La lutte politique

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L’actrice antillaise Joby Valente a pour habitude de dire et répéter que, pour changer leur situation, « les Noirs doivent être présents là où les choses se décident pour eux ». Pour cela, il leur faudrait crever ce qui est communément appelé « le plafond de verre ».

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Pour ce qui est des responsabilités et rangs dans l’organigramme des partis politiques, la présence d’Huguette Fatna au bureau politique du Front national et la candidature de Christiane Taubira pour le parti connu comme celui de Bernard Tapie aux élections présidentielles de 2002 font figure d’exception. Le constat est qu’à droite comme à gauche, les partis semblent avoir d’énormes difficultés à produire des cadres de couleur susceptibles de mener une carrière nationale. Aujourd’hui, l’éventuelle reproduction du cas Gaston Monnerville, ancien président du Sénat, semble relever de la science-fiction.

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Pour ce qui est des élections, même comparés aux Français d’origine maghrébine, les Noirs sont peu nombreux à figurer en position éligible sur les listes des partis. Lors des dernières régionales, les débats furent d’ailleurs houleux au point, paraît-il, de pousser le candidat du Parti socialiste Jean-Paul Huchon (actuel président de la région Ile-de-France) à prendre « dix engagements contre les discriminations ».

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Cela dit, l’élection d’un ou plusieurs Noirs ne semble pas toujours bénéficier à la communauté. En effet, l’un des « dix engagements contre les discriminations » du candidat Huchon était la promesse du versement d’aides financières pour les transports aériens des jeunes Franciliens originaires d’Outre-mer. Or, il se trouve que celle-ci vient d’être définitivement enterrée par un vote à l’occasion duquel, quoi que d’origine martiniquaise, Jeannine Maurice-Bellay a voté contre (discipline de parti oblige ?).

À quand un rapport de force démocratique ?

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Quand les 1,5 à 3 millions de personnes susceptibles d’être catégorisées comme « noires » en France métropolitaine pourront-elles s’affirmer comme une force collective ? Voit-on se multiplier les organisations se revendiquant d’une identité « noire » ?

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Oui et non. Depuis le 26 novembre 2005, le Conseil (autoproclamé) représentatif des associations noires (CRAN) se propose d’aider les populations noires à « défendre leurs droits tout en assumant leurs obligations au sein de la société française » et « interpeller les pouvoirs publics et les différentes composantes de la société, afin d’œuvrer au respect de la diversité et pour favoriser les valeurs républicaines inscrites dans la constitution française. »

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Sa prétention à représenter l’ensemble de la population noire de France métropolitaine provoque (le contraire eût été surprenant), certaines irritations (notamment au sein de la communauté antillo-guyanaise). D’ailleurs, à écouter les uns et les autres, beaucoup ne voient dans le CRAN qu’un outil d’autopromotion au profit d’individus décidés à s’appliquer une discrimination positive.

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En d’autres termes, le CRAN serait une sorte d’ANPE ethnique à la disposition des partis politiques, organisations syndicales ou chaînes de télévisions à la recherche de « nègres représentatifs ». Le 29 avril 2006, à l’occasion de leur réunion à la Mutualité (pompeusement appelée « États généraux des populations noires de France »), Stéphane Pocrain (l’ex porte-parole des Verts) ne vient-il pas d’annoncer que la place qu’il occupait au sein de l’émission de télévision animée par Ruquier était libre ? À suivre…

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En tout cas, jusqu’à présent, même si, à quelques mois des prochaines élections présidentielles, de nombreux partis politiques ne se sont pas fait prier pour venir y vendre leur argumentaire, rien ne dit, qu’en cas de besoin de « Nègres de service », c’est au sein du CRAN qu’ils viendront faire leur marché.

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On pourrait aussi citer le Capdiv, Africagora, l’Afip, le Collectif égalité… Mais à la base, dans les communes, dans les quartiers, dans les entreprises, dans les syndicats, le passage de l’individuel au collectif semble encore lointain.

Plan de l'article

  1. Les Noirs en France
  2. Le « cas antillo-guyanais »
  3. La lutte politique
  4. À quand un rapport de force démocratique ?

Pour citer cet article

Brax Jean-Pierre, « Quel avenir pour les Noirs de France métropolitaine ? », Africultures, 2/2006 (n° 67), p. 196-198.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-2-page-196.htm
DOI : 10.3917/afcul.067.0196


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