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Africultures

2006/2 (n° 67)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2296005829
  • DOI : 10.3917/afcul.067.0199
  • Éditeur : Africultures

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En l’espace de deux albums, Ilene Barnes s’est imposée comme l’une des chanteuses actuelles les plus troublantes. Une voix magnifique, à la fois grondante et fragile, portée par un rock-folk âpre et inspiré, des textes plongeant avec délicatesse dans l’étrangeté de son intimité, sont quelques-unes de ses caractéristiques. Née à Detroit, dans les années 1960, dans une famille afro-américaine marquée par l’histoire de l’esclavage, Ilene Barnes vit aujourd’hui en France. Entretien à l’occasion de la sortie de son dernier album Yesterday Comes (IC -Music-Rue Bleue / Sterne-Sony Music).

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Quel est votre rapport à l’Afrique ? L’Afrique comme territoire mais aussi comme culture et imaginaire…

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Mon rapport à ce continent se situe surtout à travers sa culture. Je ne suis jamais allée concrètement en Afrique. En revanche, mes parents ont travaillé sur la côte ouest-africaine. Mon père faisait des recherches sur les maladies tropicales pour l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). La première musique qui m’a vraiment frappée dans mon enfance est celle de Myriam Makeba. Nous habitions alors au Surinam. J’avais quatre ou cinq ans et j’étais allée à l’un de ces concerts. J’ai été complètement subjuguée par sa voix. À cet âge, on ne fait pas très attention aux paroles. Plus tard, j’ai commencé à écouter ce qu’elle disait. J’ai découvert : In the jungle, the quiet jungle… C’est la première chanson que j’ai apprise. Je la chantais en boucle et faisais des petites chorégraphies. Cette chanson m’a marquée et a éveillé ma curiosité pour l’Afrique.

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Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance au Surinam ?

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Il y avait beaucoup de problèmes, il y en a toujours, car ce pays colonisé par les Hollandais a connu l’esclavage dans des conditions épouvantables. Les colons ont décimé et massacré une grande partie de la population. Je crois que d’avoir vécu au Surinam puis à la Barbade, qui venait juste d’acquérir l’indépendance, a façonné mon regard.

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La Barbade est un petit pays de vingt et un kilomètres sur onze, qui a aussi connu l’esclavage. On y envoyait les esclaves rebelles pour les punir. J’ai grandi là-bas et j’ai trouvé les gens formidables. C’est un petit peuple dont seulement 5 % sont analphabètes. Les gens ont tous reçu un certain niveau d’éducation. Ils ont obtenu leur indépendance grâce à beaucoup de négociations et d’intelligence, sans colère. Bien sûr, certains ont encore de la rage à cause des injustices, mais ils sont capables de dialoguer et de discuter calmement. Car ils savent de quoi ils parlent. Ce peuple a compris que pour imposer le respect et garder ses racines, il faut savoir d’où l’on vient. Il reste très ancré dans l’héritage de ses cultures africaines. Inconsciemment, tout cela m’a beaucoup imprégnée. Ce rapport au passé est assez rare dans les îles caraïbes. Ce fut très enrichissant d’être entourée de ces peuples. Je garde aussi le souvenir des fantastiques soirées qu’organisaient mes parents à la Barbade. Tous les artistes et les intellectuels venaient à la maison. Nous avons reçu Nina Simone, Roberta Flack, Miriam Makeba et même Errol Barrow, Premier ministre à l’époque. Je ne retrouve pas en France ce genre de dialogue dans l’intelligentsia noire.

Ilene Barnes. DR

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Depuis quelques années, des débats et des revendications émergent pourtant avec force au sein des communautés noires de France. Vous vivez depuis plusieurs années dans ce pays. Quel regard portez-vous sur la crise sociale et identitaire française ?

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La France est une cocotte-minute. On ne peut pas réprimer les gens puis nier leur histoire. On ne peut pas dire aux Antillais qu’ils sont Français et lorsqu’ils viennent en métropole, ils se rendent compte qu’ils n’ont pas les mêmes droits que les autres citoyens. Il faut pouvoir dire que l’injustice existe. Il faut en parler, sinon un jour ou l’autre ça explose. Voilà le problème en France. Je crois que ce pays est en train de vivre une seconde révolution. C’est une opinion personnelle car je ne connais pas totalement son histoire. Mais je crois qu’il existe une grande différence entre la France et les États-Unis. Aux États-Unis, l’esclavage a eu lieu sur le territoire national. Lorsqu’il a été aboli, les lois ont changé du jour au lendemain, pas dans leur totalité bien sûr, mais les Noirs ont obtenu progressivement les mêmes droits que leurs anciens maîtres. En France, c’est plus compliqué. L’esclavage se pratiquait surtout à l’extérieur du territoire. Mais les décisions étaient prises par la métropole. Lorsque les descendants de ces peuples dominés sont venus en France métropolitaine avec des papiers, des passeports français, on les a regardés comme des étrangers. Ils débarquaient. J’ai des amis, nés en France, qui me parlent de ce sentiment d’étrangeté, des deux côtés de l’Atlantique : ils ne se sentent chez eux ni en France ni aux Antilles où on les considère comme des métropolitains. Ça doit être très dur cette sensation de se sentir de nulle part. Je ne me sens pas américaine car je n’ai pas grandi aux États-Unis mais je sais au moins que je suis née là-bas. J’y ai ma famille… Les Noirs sont aujourd’hui plus avancés aux États-Unis qu’en France. Ils ont leurs chaînes de télévision, ils sont dans la politique… Mais attention : le racisme n’a pas disparu, même entre Noirs.

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Le couple mixte est encore très tabou. Il en existe à New York, en Californie mais ils sont rares dans le reste du pays. Récemment, à côté de chez mes parents en Virginie, le Ku Klux Klan a brûlé une croix sur la pelouse des voisins parce que c’est un couple mixte !

Yesterday comes, dernier album d’Ilene Barnes Dr

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Vous avez des origines africaines, amérindiennes, indiennes et irlandaises. Comment vivez-vous ce métissage ?

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Je suis contre ce mot de métissage. Je me considère noire, point barre. Le métissage a parfois créé beaucoup de souffrances, comme aux États-Unis. Dans ma famille, j’appartiens à la troisième génération de personnes libres après l’esclavage. C’est très récent. Mon arrière-grand-mère vivait dans la maison de son maître, un Irlandais. Bien qu’elle soit mariée, elle a eu une relation sexuelle avec lui, dont est née ma grand-mère. Elle était donc métisse. C’était la « bâtarde » de la famille. Mais, en même temps, par son métissage, elle était considérée comme plus belle. Sa beauté a pu sortir toute la famille de la souffrance. Comme elle était plus claire, les cheveux longs et les yeux bleus, elle a eu le droit d’épouser le Noir le plus riche de la ville.

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Il y a donc toute cette hiérarchie des couleurs, héritée du temps de l’esclavage, et qui continue d’influencer les comportements jusqu’à aujourd’hui. Ma mère était obligée de faire le ménage de ses frères et sœurs parce qu’elle était la plus foncée de peau dans sa famille. En revanche, on me dit que j’ai de bons cheveux parce qu’ils sont plus lisses que ceux de ma sœur. Cela veut dire que j’ai plus de sang blanc, donc j’ai de meilleurs cheveux. C’est totalement ridicule mais cet état d’esprit perdure malheureusement. Il n’y a qu’à voir le choix des filles dans les clips des rappeurs noirs…

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Comment assumez-vous l’héritage de l’esclavage ?

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Ce n’est pas évident. Parfois cela m’énerve. J’ai l’impression que je dois me justifier en permanence. Dans les boutiques, on me regarde encore quelque fois comme si j’allais voler quelque chose. Récemment, en tournée, j’ai dû changer d’hôtel car ils ne voulaient pas d’une Noire. Cela m’est arrivé en France, en Allemagne… Il faut savoir se défendre, se faire respecter mais sans colère car ils n’attendent que ça. Ils nous provoquent. Il faut devenir philosophe, se dire que si l’on veut avancer et être un exemple pour la jeunesse, il faut savoir rester calme. Ca a été important de savoir dans ma jeunesse qu’un Noir pouvait être médecin, politicien… que je n’avais pas à me contenter de petits boulots pour le reste de ma vie. Être Noire et femme n’est pas facile. Il faut aussi se méfier de l’image de la femme noire séduisante, sexy ! Les gens essayent de vous faire rentrer dans cette catégorie. Comment à la fois assumer ce que l’on est et déjouer les pièges ? Je pense que si l’on connaît son histoire, on peut se défendre. Je me rends compte que je ne connais pas assez la mienne.

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J’ai écrit dans une chanson : « L’historien raconte son histoire, j’espère que tu connais la tienne car son histoire va englober le monde. Je suis trop jeune pour mourir et trop mûre pour faire semblant, je veux savoir mon histoire ». Il faut se poser cette question et faire sa propre synthèse. C’est tout un travail qui demande beaucoup de volonté.

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Vous avez entrepris des recherches généalogiques pour savoir de quelle région venaient vos ancêtres africains…

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Oui, mon père les a entamées et je vais les poursuivre. C’est important de savoir. Quelqu’un m’a dit : « Si tu te coupes de tes racines, tu te suicides ». C’est vrai. Nous avons appris que nous venions probablement du Niger grâce au prénom de ma grand-mère : c’est le nom d’une ville de là-bas. Dans les familles d’esclaves, on donnait souvent aux enfants le nom d’une ville ou d’un lieu africain pour que les futures générations puissent savoir d’où elles viennent.

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Le temps et la mémoire sont des thèmes au cœur de votre musique et de votre inspiration. Après un album intitulé time (2003), votre nouvel opus s’intitule Yesterday comes. Qu’entendez-vous par cette formule ?

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Cette chanson, c’est l’histoire d’un homme, un ami à moi, qui a tout perdu, sauf ses rêves sur ce qu’aurait dû être sa vie. Il ne cesse de penser à son passé. À la fin de la chanson, je dis : « Yesterday is gone ». Ca suffit ! Il faut arrêter de rêver au passé. Que fait-on à partir de maintenant ? Voilà ce qui importe. Il y a un côté très sérieux dans mes chansons. Les gens pensent parfois qu’elles ne valent que pour faire la fête. Ce n’est pas le cas. C’est comme pour le blues : certains pensent que ce sont juste des histoires d’amour manqué. Mais en fait, les paroles ont un autre degré de profondeur. La femme ne parle pas de son amant, mais du maître et de l’esclavage. Même chose pour l’homme : il chante son amante car il ne pouvait pas évoquer directement sa maîtresse. Pour comprendre les chansons de blues et de jazz, il faut toujours les remettre dans leur contexte et savoir lire entre les lignes. C’était une façon de faire passer des messages, sans se faire censurer ni arrêter. Sur mon dernier disque, j’ai écrit un titre qui s’appelle Day dreams. J’y parle d’une personne qui a une immense froideur envers les gens, comme un ouragan qui détruit tout le monde, surtout les Noirs. Et je dis que ses chaînes sont dans sa tête. Mon père dit cela : « Nous n’avons plus les chaînes aux pieds mais nous les avons encore dans nos têtes ». Les anciens esclavagistes sont, eux aussi, encore enchaînés dans leurs têtes. J’ai écrit cette chanson deux mois avant la tragédie de l’ouragan Katrina. Quand cela s’est passé, j’étais sidérée… Mon père dit également que, dans le domaine des droits civiques, les États-Unis ont régressé de cinquante ans en quelques années. Vous vivez cela pour la première fois en France. Là-bas, on est en train de le revivre car ce n’est jamais gagné. Il faut toujours continuer à lutter. J’espère seulement que l’on y arrivera sans passer par la violence. C’est un long chemin.

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Paris, avril 2006

Pour connaître les dates des prochains concerts d’Ilene Barnes en France et écouter des extraits de ses albums, rendez-vous sur les sites web : www.azimuthprod.com ; www.ic-music.com ; www.ilenebarnes.com

Pour citer cet article

  Barnes Ilene,  Mensah Ayoko, « " Il faut arrêter de rêver du passé " », Africultures, 2/2006 (n° 67), p. 199-202.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-2-page-199.htm
DOI : 10.3917/afcul.067.0199


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