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Africultures

2006/2 (n° 67)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2296005829
  • DOI : 10.3917/afcul.067.0210
  • Éditeur : Africultures

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L’Autre et ses fantasmes et préjugés sont au cœur de l’œuvre de José Pliya que l’on a pu récemment découvrir dans deux mises en scène.

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Une ligne pure, une simple ligne sans bavure. Une ligne. Celle de l’horizon des désirs, l’horizon des rêves. Le metteur en scène canadien Denis Marleau a su saisir magistralement cette quintessence de Nous étions assis sur le rivage du monde…, [1][1] Spectacle présenté au Théâtre de la cité international... la pièce de José Pliya, une pièce de funambule, littéralement sur le fil du langage ou plutôt littoralement, une quintessence diaphane qui n’avance que sur des mots qu’on lance, qu’on renvoie, qu’on échange, qu’on étouffe…

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Tout le décor n’est que cette ligne entre terre et ciel, entre le sable et la mer, cette ligne entre le blanc éblouissant de la plage et l’azur de l’eau. Une épure très simple pour projeter ces frontières mentales qui se dressent comme des lignes de démarcations entre les êtres et parviennent à construire des murailles, des remparts de préjugés stigmatisant l’autre dans une différence insurmontable. Une muraille qui n’est parfois faite que de quelques pigments : « Vous n’avez pas la bonne couleur de peau. Elle n’est pas appropriée. Elle n’est pas réglementaire. Elle n’est pas homologuée pour circuler librement sur le Rivage du monde. Votre couleur de peau, Mademoiselle, fait tache sur mon rivage, et ni vous, ni les personnes qui déclinent la même gamme de couleurs ne sont autorisées à le traverser, à le fouler à l’arpenter… » [2][2] José Pliya, Nous étions assis sur le rivage du monde…,....

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L’épure de ce rivage de lumière stylisé n’est pas pour autant désincarnée. Les acteurs convoquent avec force des corps. Une dimension physique qui repose sur les larges épaules de Ruddy Sylaire dont la prestation est remarquable de justesse et d’humour. Ces rondeurs d’ours mal léché, enfant boudeur, égoïste et raisonneur qui ne veut pas partager sa plage donnent le sentiment d’amortir avec une force tranquille toutes les velléités de la jeune femme volontaire et têtue que joue Nicole Dogué avec cette candeur attardée et exaspérante : un couple improbable d’une grande efficacité théâtrale. Bravo également à Eric Delor et Mylène Wagram, le couple d’amis qui arrive en retard et projette un contrepoint comique quasi boulevardier ramenant à l’ordinaire de la vie et au bon sens. Eux sont sur la terre ferme, sur le plancher des vaches, mais l’attraction des corps, aussi charnelle soit-elle, passe par la rêverie et le fantasme. Cet écran fantasmatique des préjugés que met en scène tout le spectacle regorge de désirs qui viennent brutalement éclabousser les spectateurs à la fin de la pièce.

Mémoires de familles ordinaires

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L’horizon de l’Autre et ces fantasmes qui dessinent les contours du désir est le thème récurrent de l’œuvre de José Pliya. Prenant le contre-pied de Nous étions assis sur le rivage du monde, il l’examine encore dans Une famille ordinaire, mais cette fois nous quittons la plage et les grands espaces cosmiques pour l’univers étriqué et confiné d’un appartement de Hambourg pendant la guerre. Autre temps, autres climats, autres géographies, autres couleurs aussi, autre violence, mais l’humain est le même, toujours perclus de frustrations, de tabous, de désirs enfouis, les ailes rognées par l’ordinaire et l’horreur tapie au coin de la rue qui surgit sans bruit et s’engouffre dans toutes les failles des frustrations comme une armée de fourmis dévoreuses, ne laissant derrière elles que charniers et squelettes.

Une famille ordinaire, de José Pliya, par la compagnie lrir, dans une mise en scène d’isabelle Ronayette. Dr

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Dans la mise en scène d’Isabelle Ronayette présentée au théâtre de la Tempête cet hiver 2006 [3][3] Une famille ordinaire, par la Compagnie LRIR, présentée..., les images de Hambourg défilent sur l’écran de la mémoire. Un vaste écran côté cour fait face aux spectateurs avec en gros plan le visage raviné de Denise Bonal qui prête ses traits à Véra, celle qui n’était qu’une enfant quand son père s’est engagé volontaire dans l’armée. À côté de l’écran, c’est un décor de cinéma qui s’offre au regard du spectateur avec un naturalisme déconcertant, tant il est méticuleux. Nous sommes transportés dans un appartement de la fin des années 1930 en Allemagne : sur la gazinière, le rôti exhale ses odeurs, la soupe fume… Reconstitution émouvante d’un passé que l’on peut toucher du doigt et qui nous renvoie à la réalité quotidienne des familles françaises de l’époque, tout aussi ordinaires. Le texte de Pliya est dérangeant : l’égoïsme ordinaire — celui du grand-père — et l’abnégation ordinaire — celle de la grand-mère — se côtoient et s’ignorent sans enjeu moral, car tout n’est que parole, parole qui sauve ou parole qui condamne, parole qui soigne ou parole qui caresse, parole qui ouvre des horizons, ou parole qui enferme…

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Le théâtre de Pliya est un théâtre du marchandage où tout se paye de mots et surtout de fables. Les mots de la mère sont ceux de la gratitude et de l’enveloppement, ceux du père, ceux de l’action militaire, de l’aventure. La figure héroïque et courageuse de la mère dans Une famille ordinaire s’oppose à celle radicalement inverse de la mère possessive et tyrannique du Complexe de Thénardier, une autre pièce de Pliya. Ici, la mère sauve Véra en la soustrayant simplement aux regards des hommes qui la cherchaient et sans rien attendre en retour, geste normal, sans intention, sans émotion. Mais cette fois la monstruosité s’est invitée sournoisement dans la maison même, dans l’intimité de la chambre et rôde autour de l’enfance absente. Enfance exterminée à laquelle participe le fils, lors de ses missions militaires… Seul reste ici ou là un jouet, mais on ne verra jamais les enfants qui habitent la maison, ils ne sont que fantômes. L’enfance perdue, l’enfance assassinée est chez Pliya le vide premier, cause de tous les manques et de toutes les frustrations, béance où s’enkyste la monstruosité et où l’humain se perd.

Nous étions assis sur le rivage du monde… De José Pliya, par la compagnie UBU, dans une mise en scène de Denis Marleau

© Richard-Max Tremblay

Notes

[1]

Spectacle présenté au Théâtre de la cité international par la Compagnie Ubu, en février 2006, après une création à la Scène Nationale de Martinique et une tournée canadienne. Mise en scène : Denis Marleau, costumes : Daniel Fortin, lumière : Marc Parent, environnement sonore : Nancy Tobin.

[2]

José Pliya, Nous étions assis sur le rivage du monde…, coll. « Les quatre-vents », L’Avant-Scène Théâtre, 2004, pp.104-105.

[3]

Une famille ordinaire, par la Compagnie LRIR, présentée au Théâtre de la Tempête du 13 janvier au 12 février 2006, texte de José Pliya, mise en scène : Isabelle Ronayette, scénographie : Annabel Vergne, lumières : Gildas Plais, son : Diane Lapalus, avec Romain Bonnin, Chantal Garrigues, Johan Leysen, Agnès Pontier et la participation de Denise Bonal. Texte publié à l’Avant-Scène, coll. « Les quatre-vents ».

Plan de l'article

  1. Mémoires de familles ordinaires

Pour citer cet article

Chalaye Sylvie, « La ligne bleue des autres ou l'horizon des désirs chez José Pliya », Africultures, 2/2006 (n° 67), p. 210-213.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-2-page-210.htm
DOI : 10.3917/afcul.067.0210


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