Accueil Revues Revue Numéro Article

Africultures

2006/2 (n° 67)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2296005829
  • DOI : 10.3917/afcul.067.0222
  • Éditeur : Africultures

ALERTES EMAIL - REVUE Africultures

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 222 - 223 Article suivant
1

« La chèvre a ses idées mais la poule aussi. » Le paysan malien qui prononce cette phrase est à la barre des témoins d’un tribunal installé dans une cour d’un quartier populaire de Bamako, pour un procès qui oppose la société civile aux institutions internationales de la mondialisation, Fonds monétaire international et Banque Mondiale en tête. Durant ces débats animés, retransmis par haut-parleur à l’extérieur, la vie continue dans la cour : les femmes teignent des batiks, un couple se marie tandis qu’un autre se sépare, les enfants vont et viennent. C’est dans la cour de son père mort il y a peu qu’Abderrahmane Sissako a tenu à situer ce tournage. C’est dans ce lieu intense de vie que le réalisateur a grandi et passionnément discuté de l’Afrique avec son père. Improbable construction ? Bien sûr, mais si pertinente qu’elle en devient crédible. Un débat trop intellectuel ? Comment oser penser que les gens simples ne comprennent pas ce qui s’y trame ? Manthia Diawara l’avait déjà montré dans son documentaire Bamako Sigi-kan (Le Pacte de Bamako) : les gens du peuple ne sont pas dupes, leur conscience est aiguë, leur réflexion sur le monde permanente. Ils comprennent parfaitement les mots et les problématiques de ce procès car ils les vivent tous les jours dans leur chair. Et même si les idées exprimées sont déjà connues de tous, il était nécessaire de les redire, de les transcender avec la force d’une expression artistique. La profonde émotion que l’on ressent si l’on veut bien s’ouvrir à ce film dépasse largement les discours ressassés sur les travers de la mondialisation et les rapports Nord-Sud. Sans doute parce que face à la complexité, il est essentiel de retrouver des idées simples, et que celles-ci s’ancrent davantage par le biais du sensible.

À la barre des témoins

2

Puisqu’il fallait argumenter et débattre, un procès avec avocats et témoins s’imposait, comme l’affectionne le cinéma américain ! Parce qu’il est urgent de se concentrer sur des idées force pour contrer aussi bien les démissions des appels au bon sens que les replis identitaires, des plaidoyers avaient leur place, avec la flamme et l’engagement de leur rhétorique. C’est à ce tribunal que nous assistons, où sera dénoncée la supercherie des pays du G8 qui clament leur bonne volonté par des remises de dette largement médiatisées alors que, pourtant amplement remboursée, elle continue de saigner des pays pris dans cet étau qui les empêche d’assurer les services sociaux. L’étau, c’était le titre d’un livre d’Aminata Traoré, ancienne ministre de la Culture du Mali qui est ici appelée à la barre des témoins. Accablant pour le cynisme et le mensonge des pays riches, ce procès accuse le viol de l’imaginaire autant que la destruction des services publics orchestrée par les plans d’ajustement culturel qui n’ont conduit qu’à un échec. La parole est donnée à des tribuns comme Aminata Traoré ou un brillant professeur, mais aussi et surtout à des gens simples. Le sommet d’expression et d’émotion est atteint lorsqu’un paysan, Zegué Bamba, ne peut plus contenir sa parole et, faisant tournoyer son chasse-mouches, se livre à une longue complainte parlée-chantée. Nous l’écoutons d’autant mieux que ses paroles ne sont pas traduites en sous-titres, échappant ainsi à toute projection exotique et à toute réduction. Déchirant et profondément digne, son cri a l’ampleur d’une Afrique qui souffre mais ne plie pas. Tourné en vidéo et en plans fixes qui en accentuent le cérémoniel, le procès fait appel à de vrais juges et de vrais avocats qui ont été libres de construire leur propos. Ils en sont d’autant plus sincères et crédibles. Ils ont le temps de leur démonstration et leur image n’est pas déchiquetée par la multiplication des plans, ce qui leur permet de convaincre. De temps en temps, des images tournées en film viennent enrichir plus qu’illustrer le propos. Celles des émigrés rejetés dans le désert ne sont pas le copier-coller du récit de celui qui est à la barre des témoins : en quelques plans plus mobilisateurs qu’accablants, Sissako résume la scandaleuse inhumanité du traitement de l’émigration. Ici, plus besoin de mots : tandis que résonne le beau chant mélancolique d’Oumou Sangaré, la teinture des femmes rejette une eau rougie et le tissu obtenu envahit l’écran.

Responsabilités partagées

3

En milieu de film, alors même que les avocats sont blancs et noirs dans les deux camps, un hilarant épisode de western spaghetti mettant en scène aussi bien l’acteur Dany Glover que les cinéastes Elia Souleiman ou Zeka Laplaine rappelle par sa facture mimétique et burlesque Le Retour d’un aventurier de Moustapha Alassane mais résonne comme une illustration des interventions des institutions internationales. Ce sont bien des Noirs qui éliminent « l’instituteur en trop » : loin de tout discours victimaire, Sissako rappelle la participation des Africains au suicide de leur continent. Mais le Nord ne peut être dédouané : sa responsabilité est incontournable alors même qu’il stigmatise aujourd’hui l’Afrique pour les maux qu’il a lui-même provoqués, confondant allégrement la cause et la conséquence, la paupérisation et la pauvreté. Les avocats de la société civile dénoncent ce bal des hypocrites qui entretient la vision d’une malédiction sur une Afrique vouée au malheur et à la corruption. Il y aura encore des pleurs, comme ceux si émouvants d’Aïssa Maïga qui chante si bien. Pour les conjurer, ne reste que l’utopie, ce bélier africain qui bouscule proprement Maître Rappaport, l’avocat des institutions internationales. Et cette utopie coûte que coûte serait de remettre celles-ci au service non du capitalisme libéral mais de l’homme, leur vocation de départ. C’est lumineux, comme ce film superbement lunaire où les femmes sont les principaux moteurs, où chaque image a sa beauté propre et ses strates de significations. Au-delà de la conscience aiguë du drame africain, corps solitaire que ne vient renifler qu’un chien, un bol d’air est possible, si l’on installe les ventilateurs au bon endroit. Encore faudrait-il le faire : c’est à cette utopie qu’appelle ce film magnifique qui laisse des milliers de belles et profondes traces en chacun.

4

O.B.

Plan de l'article

  1. À la barre des témoins
  2. Responsabilités partagées

Pour citer cet article

« Bamako d'Abderrahmane Sissako (Mauritanie) », Africultures, 2/2006 (n° 67), p. 222-223.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-2-page-222.htm
DOI : 10.3917/afcul.067.0222


Article précédent Pages 222 - 223 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback