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Africultures

2006/2 (n° 67)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2296005829
  • DOI : 10.3917/afcul.067.0224
  • Éditeur : Africultures

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Film de reconstitution historique avec une production de près de 15 millions d’euros, un an et demi de tournage et un an de postproduction, des violons enveloppants et de grands acteurs : Indigènes fait nettement le choix de toucher un large public. Il n’y a pas de quoi le mépriser pour autant : d’une part parce que ce qu’il veut dire, ce film le dit de façon profondément juste, et d’autre part parce qu’il n’a rien d’une production huilée et n’existe que grâce à beaucoup d’engagement des deux côtés de la Méditerranée. Ambition hollywoodienne, certes, à la façon Spielberg style Il faut sauver le soldat Ryan, mais ici, pas de happy end. Indigènes ne peut que déranger : à l’heure où la question de la mémoire coloniale fait enfin l’objet de débats exacerbés, le film tombe à pic pour rappeler avec quel mépris ont été traités les combattants africains qui sont morts pour sauver « la mère patrie ». Les photos d’époque qui défilent au générique montrent des gens ordinaires. Ce sont eux que l’on voit en 1943 s’enrôler dans l’armée française aux quatre coins du Maghreb (le film laisse de côté l’Afrique noire), un peu par idéal, surtout pour voir du pays, ou bien pour l’argent et quitter l’éternelle pauvreté. Ils seront 130 000 à le faire dans toute l’Afrique, ceux que la hiérarchie militaire voudra différencier des « hommes » en les appelant « indigènes ». Par un bel effet de déroulement, le noir et blanc fait place à la couleur : c’est par la fiction et l’émotion que Rachid Bouchareb tient à nous conter leur histoire. Il fallait pour cela de grands acteurs et leur prix collectif d’interprétation à Cannes est amplement mérité : Jamel Debbouze (Saïd), Sami Bouajila (Abdelkader), Roschdy Zem (Messaoud) et Samy Nacéri (Yassir), sans oublier Bernard Blancan qui campe un sergent Martinez ambigu et troublant, portent véritablement le film. Après avoir situé les différents personnages, Bouchareb les regroupe pour traverser la mer et débarquer en Italie. Les premiers combats sont épiques et dramatiques, mais c’est sur nos cinq héros qu’il se concentre pour rester sur l’humain. Bien que chair à canon dirigée par des planqués, ils s’en tirent et sont ovationnés et aimés à Marseille. On comprendra vite que tout est fait pour éviter que des couples ne durent ou que les tirailleurs prennent du galon. L’intégrité de la « mère patrie » ne souffre pas le métissage et on ne désire pas voir des Africains encore colonisés libérer l’Alsace pour ensuite triompher des Nazis en Allemagne. Pourtant, nos héros y contribueront, isolés mais jusqu’au-boutistes. Leur rêve de reconnaissance se perdra dans le guet-apens de leur sacrifice. Soixante ans plus tard, la mémoire française est toujours défaillante, les pensions incomplètement dégelées et l’immigré survivant seul dans sa chambre.

Portraits de résistants

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Tout cela est bien sûr construit pour bien signifier la trahison permise par les chimères coloniales et sa perpétuation dans le rapport aux immigrés. Mais si cette volonté pédagogique qui structure le scénario en tranches se sent un peu fortement, elle ne dérange pas outre mesure, tant l’ignorance des faits la justifie. L’histoire de ces gens simples est si méconnue que nos quatre héros sont des révélateurs. La qualité du cinéma de Bouchareb fait le reste : taillées au scalpel, les situations sont toutes signifiantes et bourrées d’épaisseur humaine. Quelques belles répliques posent aussi bien la résistance anticoloniale déjà à l’œuvre que la solidarité des combattants. Les trois valeurs cardinales de la République sont sans cesse mises à l’épreuve, et c’est le cœur qui est convoqué pour comprendre ce que peuvent ressentir aujourd’hui les descendants de ces soldats finalement remisés dans l’oubli. C’est l’histoire de leurs parents que réalisateur et acteurs nous racontent avec une impressionnante énergie et cette proximité, cet engagement se sentent à chaque image. La mobilisation pour la mémoire dépasse le cadre français : le Royaume du Maroc a fourni la logistique militaire tandis que le film était largement tourné à Ouarzazate avec 500 figurants eux-mêmes largement concernés. « Certains venaient avec le portrait de leur père », indique le réalisateur. Mais jamais ne domine le ressentiment : « S’ils avaient été pleins de violence ou de rancœur, je l’aurais mis dans le film. Mais ce n’est pas le cas. » Là est sans doute aussi la force de ce film qui ne s’oublie pas : ces hommes remarquables étaient des résistants. Ils avaient la conviction de libérer leur pays face à la barbarie nazie et l’injustice qui leur a été faite n’a pu gommer ce sentiment. C’est là qu’Indigènes trouve tout son souffle : notre histoire commune comporte les bases d’un devenir possible, encore faudrait-il le reconnaître aujourd’hui avant qu’il ne soit trop tard. Ce film qui réussit ses choix peut y contribuer.

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O.B.

Indigènes, de Rachid Bouchareb (Algérie), 2006. DR

Plan de l'article

  1. Portraits de résistants

Pour citer cet article

« Indigènes de Rachid Bouchareb (Algérie) », Africultures, 2/2006 (n° 67), p. 224-225.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-2-page-224.htm
DOI : 10.3917/afcul.067.0224


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