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Africultures

2006/2 (n° 67)

  • Pages : 248
  • ISBN : 2296005829
  • DOI : 10.3917/afcul.067.0226
  • Éditeur : Africultures

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Du 5 mai au 5 juin 2006, Dakar a accueilli la septième édition de la biennale de l’art africain contemporain. Malgré les ratés, un souffle nouveau s’y est fait sentir, confirmant la place de Dak’art comme rendez-vous incontournable de la création plastique d’un continent et de sa diaspora.

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« Dak’art est menacée, il faut tout faire pour sauver la biennale de Dakar ! » Ce cri d’alarme, relayé par d’autres, a été lancé par un auditeur lors de l’ouverture des séminaires de la 7ème édition de la biennale de l’art africain contemporain. D’aucuns disent qu’il revient comme un leitmotiv à chaque édition depuis la création de la manifestation en 1992, ce qui ne l’a pas empêchée de s’inscrire dans la durée. C’est un fait.

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Malgré tout, cette septième édition, pour la première fois thématique, organisée sous la férule du commissaire général Yacouba Konaté, se sera en partie déroulée sous le sceau du malentendu, terme récurrent dans toutes les bouches tout au long du déroulement de la biennale. Et pas simplement parce qu’il était inclus dans le thème même de Dak’art 2006 : « Afrique, entendus, sous entendus, malentendus », thème auquel se sont confrontées les œuvres sélectionnées et autour duquel se sont organisés les différents séminaires.

Une biennale récupérée

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« Nos responsables politiques ne savent pas ce qu’est une biennale. Ils n’en mesurent pas la portée ni les enjeux », pouvait-on entendre en confidence. Illustration faite, le jour même de l’inauguration officielle de Dak’art 2006 au théâtre national de Sorano.

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Sur la scène du théâtre, le spectacle attendu mettait en scène les principaux bailleurs de la manifestation en présence du chef de l’État sénégalais Abdoulaye Wade et de son ministre de la Culture et du Patrimoine classé, Mame Biram Diouf. Si chacun, légitimement présent, avait son rôle à jouer (lancement de la manifestation et remises de prix), la distribution est restée cruellement incomplète, « oubliant » deux figures majeures, si l’en est, de la biennale : son secrétaire général Ousseynou Wade et son commissaire général Yacouba Konaté. Exit les deux rôles phares de la manifestation, apparemment « écartés » de la scène au dernier moment.

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Même si nul n’est resté dupe du sens de cette exclusion programmée – bien que certains artistes à l’issue de la représentation déplorassent le « je-m’en-foutisme des organisateurs qui n’ont pas daigné se présenter sur la scène » (!) – et même s’il ne faut pas réduire la portée d’une manifestation d’envergure internationale à ces jeux de rôles mal distribués, le fait est suffisamment révélateur pour être noté.

Fadearo Ludovic, Bénin, les habitants du vide, 2003, installation de sculptures et de tableaux, carton, fils, bois

© Virginie Andriamirado
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Comment, à l’issue de cette tragi-comédie du pouvoir (politique et financier), ne pas s’inquiéter des dérives d’une manifestation « récupérée » par le politique ? Même si la biennale de Dakar reste avant tout une manifestation institutionnelle et que son secrétaire général, Ousseynou Wade, plaide en faveur d’une « manifestation qui resterait sous la tutelle du ministère auquel elle est attachée », elle doit impérativement préserver une certaine autonomie de fonctionnement, gage de sa crédibilité et de son bon fonctionnement.

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À deux mois de son ouverture, la tenue de la biennale n’était plus assurée, menacée qu’elle était d’être reportée pour d’obscures raisons trahissant la mauvaise volonté des pouvoirs publics, peu enclins à débloquer les fonds initialement prévus et nécessaires à la finalisation de son organisation. Comment s’étonner alors des couacs organisationnels qui, cette année plus que jamais, ont entaché le bon déroulement de cette édition 2006 ? La nuit qui a précédé son ouverture officielle, de nombreux artistes s’afféraient encore à l’installation de leur œuvre, courant à la recherche d’un clou, d’un câble ou simplement de bras de bonne volonté pour les aider à installer une œuvre parfois monumentale. Certains pleuraient de découragement, d’autres menaçaient de ne pas exposer, quand d’autres encore attendaient résignés une œuvre pas encore arrivée sur le lieu d’exposition. Le scénographe, l’artiste sénégalais Fodé Camara, ployait sous le poids d’une tâche de toute évidence trop lourde à porter pour un seul homme.

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Comment dans ces conditions, le jury censé passer voir les œuvres installées pour attribuer leurs prix pouvait-il jauger et juger les œuvres dans leur totalité ? « Ils ne pouvaient pas voir toutes les œuvres, puisqu’elles n’étaient pas toutes installées. La mienne avait beau l’être, ils ne s’y sont même pas arrêtés », déplore un artiste qui préfère garder l’anonymat.

Khalifa abacar dieng, Sénégal, Table En Rosace, 2005

© Virginie Andriamirado

Un souffle nouveau

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Et pourtant… Malgré tous ces ratés, la 7ème édition de la biennale de l’art africain contemporain aura été marquée par un souffle nouveau, impulsé par son commissaire général et surtout par la présence d’œuvres souvent fortes, témoignant du foisonnement créatif, d’artistes pluriels inscrits dans la contemporanéité d’une œuvre en prise avec la réalité d’un monde, d’une société, d’une Histoire qui les habite et qu’ils transcendent à travers leur art. Des œuvres qui ont pour beaucoup su dépasser le mimétisme imposé par le diktat du marché international. Mimétisme qui avait été reproché aux deux dernières éditions de Dak’art accusées de privilégier les arts numériques pour répondre aux tendances des pratiques occidentales.

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Si la créativité du continent africain n’est plus à démontrer, la maturité et la pérennité des œuvres qui en émanent – y compris dans sa diaspora – s’installent au fil des carrières qui évoluent et des œuvres qui s’y construisent. Pour cette septième édition, beaucoup d’artistes ont dépassé l’introspection, interrogeant la mémoire collective, les malentendus historiques, les problèmes d’environnement, les questions identitaires et les phénomènes liés à la mondialisation.

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Issus de trois générations nées des années 1940 à 1970, 87 artistes ont été sélectionnés – parmi 370 dossiers –, issus d’une trentaine de pays africains dont certains comme la Centrafrique (Ernest Wangué) ; la Guinée Bissau (Manuel Barreto), le Malawi (Bellie Zangewa) et la Zambie (Annie A. Haloba et Victor Mutelekesha) étaient pour la première fois représentés à Dakar. Sous l’impulsion du commissaire général, à la traditionnelle sélection des dossiers de candidatures parvenus au secrétariat général de la biennale, sept commissaires associés [1][1] Celestin Badibanga (pour l’Afrique centrale), Youma..., ont prospecté dans leurs secteurs géographiques et dans leur diaspora pour proposer d’autres candidatures et élargir ainsi la sélection. C’est ainsi que l’artiste marocain, Mounir Fatmir, lauréat du grand prix Léopold Sédar Senghor, s’est vu « candidaté » pour Dak’art 2006.

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Si certains, à l’instar du commissaire général Yacouba Konaté, se sont réjouis de ce premier prix pour une installation vidéo intitulée Sortir de l’histoire, mettant l’accent sur la force documentaire et la rigueur de la recherche, d’autres sont restés de marbre devant cette œuvre ambitieuse à laquelle ils reprochaient hermétisme et froideur. Quant au prix de la créativité et du design, attribué par la Délégation de la commission européenne au Sénégalais Khalifa Abacar Dieng, il restera « l’incompris » de cette édition 2006, se voyant reprocher son trop grand mimétisme avec le style seventies du design européen. Ce qui fera dire à un architecte brésilien qu’ « il n’y a pas de design en Afrique », à demi-mot relayé par la designer ivoirienne Valérie Oka, une des seules à avoir tiré son épingle du jeu en présentant au Salon du design des blocs-notes, portes-documents et agendas cartonnés, objets pratiques et ludiques, aisément reproductibles en série et destinés à un usage quotidien. Selon elle, « les designers africains restent encore prisonniers de la pièce unique, mi-sculpture, mi-objet d’artisanat amélioré. Nous aurions besoin d’être fédérés par une organisation professionnelle digne de ce nom, qui nous permettrait d’acquérir une visibilité auprès des entrepreneurs du continent car les jeunes générations ne demanderaient pas mieux que de faire appel aux designers locaux ».

Pélagie Gbaguidi, Bénin, Le code noir, détail, 7 toiles, techniques mixtes

© Virginie Andriamirado

Des prix tremplin

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Discutable, un prix l’est toujours. Cette édition, dotée d’un beau catalogue s’attachant à sortir les artistes de l’anonymat, aura totalisé 21 prix et aura surtout montré à quel point la biennale de Dakar reste vitale pour les artistes d’un continent, qui, hormis quelques artistes-phares, connus sur la scène internationale comme El Anatsui, Solly Cissé, Abdoulaye Konaté, Ingrid Mwangi, Solly Cissé et Romuald Hazoumé pour ne citer qu’eux, n’existent pas sur le marché de l’art, sur le champ duquel leur visibilité – quand elle existe – est souvent « accidentelle ».

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Malgré ses dysfonctionnements « politiques » et pratiques, et bien que cette année encore les populations – du moins les non-scolaires – ne semblaient toujours pas concernées par la manifestation, Dak’art reste un indéniable tremplin pour les artistes africains, dont beaucoup ont « fait carrière » après y avoir été primés ou sélectionnés. Ne serait-ce que la lauréate de la dernière édition, la jeune artiste congolaise Michèle Magéma qui, depuis 2004, enchaîne projets et expositions.

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Dak’art est une plate-forme unique sur le continent qui permet aux différents acteurs des arts visuels de se retrouver autour d’œuvres qui confrontent divers supports et diverses approches artistiques. Au cours de cette édition, le Res Artis, réseau des centres d’accueil d’artistes en résidence, a décerné 8 prix sous forme de résidences à l’étranger (voir encadré). La Fondation Jean-Paul Blachère a quant à elle primé l’œuvre « Congo l’ombre de l’ombre » d’Aimé Mpané.

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La multiplicité de ces prix atteste bien de l’intérêt croissant pour les expressions artistiques de l’Afrique contemporaine et du rôle de Dak’art comme vitrine essentielle à ces créations. Qu’elles soient émergentes, contrastées ou novatrices, elles existent et imposent des individualités dans leur rapport au monde, dont elles sont les témoins sensibles et dans lequel elles nous invitent à entrer, au risque de parfois nous heurter parce qu’elles nous renvoient de nous-mêmes, de notre mémoire collective et des incertitudes de notre futur.

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Si l’art africain contemporain ne saurait exister en tant que tel, les artistes d’Afrique écrivent au fur et à mesure de leurs créations, la contemporanéité complexe d’un continent dont ils sont sans doute les meilleurs ambassadeurs.

Nous reviendrons sur la biennale de Dakar dans notre prochain numéro.

Lauréats de Dak’art 2006

Prix Dak’art 2006 :

Mounir Fatmi (Maroc), Grand prix Léopold Sédar Senghor du président de la République

Claudia Christovao (Angola), Prix du ministre de la Culture et du Patrimoine historique classé

Soly Cissé (Sénégal), Prix du maire de la ville de Dakar

Khalifa Ababacar Dieng (Sénégal), Prix de la créativité et du design de la délégation de la commission européenne

Bill Kouelany (Congo), Prix de l’organisation internationale de la Francophonie

Guy Bertrand Lotchnange Wete (Cameroun), Prix Djamilatou Bikami pour l’amitié sénégalo-varoise (Groupe 30 Afrique, chantiers de la lune, résidence à la Seyne-France)

Annie Anawana Haloba (Zambie), Prix spécial franco-allemand

Joseph Bertiers (Kenya), Prix du sud du centre culturel Sarew Marseille

Lauréats des résidences Artis :

Bellie Zangewa (Malawi) lauréate du prix de A.I.R. Antwerpen (Belgique)

Pélagie Gbaguidi (Bénin) lauréate du prix de la fondation A.I.R. Krems (Autriche)

Anawana Annie Haloba (Zambie) lauréate du prix décerné par le Casula Power House (Australie)

Bill Kouélany (Congo) lauréate du prix décerné par le Montalvo Arts Center (Usa)

Bright Ugochukwu Eke (Nigéria), lauréat du Djerassi Resident Artists Program (Usa)

Les artistes Safaa Erruas (Maroc) et Missheck Masamvu (Zimbabwé) ont bénéficié de deux bourses de résidences offertes par le Thamgidi Studio Foundation des Pays-Bas

Amal El Kenawy (Egypte) primée par la Fondation Thami Mnyele des Pays Bas (Hollande)

Mamady Seydi (Sénégal) lauréat de l’assosiation Art Omi international (Usa)

Astou Diop (Sénégal) lauréate de la Fondation Albers (Usa)

Cheikhou Bâ (Sénégal) lauréat de l’association Kulttuuri Kauppila, Finlande

Prix de la Fondation Jean-Paul Blachère :

Sous la présidence d’honneur d’Abdoulaye Konaté, le Prix de la Fondation Jean Paul Blachère a été attribué à l’artiste Aimé Mpané de la RDC Congo pour son œuvre Congo l’ombre de l’ombre. Cinq autres artistes ont par ailleurs été choisis pour participer à une exposition reflet du Dak’Art 2006 au siège de la Fondation Blachère, à Apt (France) :

Dicko (Burkina Faso), Ibrahima Niang (Sénégal), Aimé Mpané (RDC), Safaa Erruas (Maroc) et Guy Wouété (Cameroun).


Annexe

Aimé Mpané, Congo, l’ombre de l’ombre, installation, tiges d’allumettes, planches taillées en bois d’aulne et sapin

© Virginie Andriamirado

Notes

[1]

Celestin Badibanga (pour l’Afrique centrale), Youma Fall (pour le Sénégal), Amy Horshack (pour la zone des Amériques), Abdellah Karroum (pour l’Afrique du Nord), Barbara Murray (pour l’Afrique australe), Marie-Luise Syring (pour l’Europe) et Olabisi Silva (pour l’Afrique de l’Ouest).

Plan de l'article

  1. Une biennale récupérée
  2. Un souffle nouveau
  3. Des prix tremplin

Pour citer cet article

Andriamirado Virginie, « Une biennale essentielle mais menacée », Africultures, 2/2006 (n° 67), p. 226-231.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-2-page-226.htm
DOI : 10.3917/afcul.067.0226


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