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Africultures

2006/3 (n° 68)

  • Pages : 216
  • ISBN : 2296012760
  • DOI : 10.3917/afcul.068.0109
  • Éditeur : Africultures

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La Géographie du danger[1][1] Paru aux éditions Naïve, Paris, 153 p, 2006., tel est le titre du dernier roman du grand écrivain et poète algérien Hamid Skif. Un livre qui brûle les doigts : plongée terrifiante dans la douleur et le quotidien d’un sans-papier.

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Qu’est ce qui vous a poussé à écrire ce roman ?

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Je le portais en moi depuis longtemps. En fait, l’idée d’écrire le livre de cette manière m’est venue en relisant le Journal d’Anne Frank.

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Adolescent, le Journal m’avait fortement impressionné. Aujourd’hui, les situations sont totalement différentes. Je ne veux pas faire de parallèle. Je ne sais pas ce qui pousse un écrivain à écrire tel livre et pas tel autre. Je suppose que c’est le fait d’être interpellé, d’avoir été troublé par tel ou tel aspect de la vie. J’avais le désir de plus en plus fort de parler de ces hommes et de ces femmes qui cherchent à quitter la misère dans laquelle on les enferme. Voilà ma motivation. Elle a rencontré une réalité à la limite du supportable pour peu que l’on ouvre les yeux sur ces milliers de gens, parfois des enfants, qui risquent leur vie pour rejoindre l’Europe : paradis rêvé, fantasmé, à quelques encablures de cette Afrique appauvrie, transformée en prison par des régimes dictatoriaux ou tout simplement incompétents. Mon protagoniste est Africain mais il pourrait tout aussi bien être Latino ou Asiatique. Son origine importe peu. Il s’agit avant tout d’un être humain qui lutte pour sa survie.

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C’est un livre d’une grande violence… une violence maîtrisée. Il est plein de hargne, de vindicte retenue. On vit la peur du personnage, son humiliation. C’est terrible…

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Je réfute cette impression. Ce n’est pas un livre violent. Il traduit la violence faite aux humains dans un contexte particulier. Je suis pacifiste mais il y a des situations où la violence se justifie par l’injustice qui est faite aux hommes, quelle que soit la latitude où ils se trouvent.

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Crever de faim est en soi une violence. Comment décrire ces situations extrêmes de dénuement, cette permanence du désespoir ? C’est la question que l’on peut se poser. Mais ce roman n’est pas là pour y répondre. La question de la violence me trouble. On dit souvent que j’ai une manière particulière, disons très forte, de peindre les situations. C’est vrai. Même à travers la poésie, je cherche à provoquer, à détruire des mythes, à remettre en cause des vérités acceptées et établies. Je suis moi-même une permanente provocation. Je fais mienne cette affirmation de René Char qui disait : « Celui qui est venu au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards, ni respect. » À quoi donc servirait la littérature si elle n’était que le prétentieux ronronnement de notaires de l’écriture ?

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Votre personnage, s’il a une identité, n’a pas de nom…

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Cela a été voulu pour mettre en lumière la différence entre Michel Delbin, l’étudiant qui le cache et le clandestin enfermé dans la chambre de bonne. Il n’a effectivement pas de nom même s’il révèle, au fil du récit, ses racines, son histoire, celle de sa famille, ses territoires d’origine. Il appartient au monde des clandestins rattrapés par le malheur que montrent les journaux télévisés.

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Le fait que vous viviez en Europe a-t-il joué un rôle dans votre perception des choses ?

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Peut-être… mais pas très important. Il ne faut pas nécessairement vivre dans un espace pour le décrire. Sinon que deviendrait l’imagination ? Cela aide bien sûr de sentir l’ambiance, mais aujourd’hui, avec les moyens modernes de transmission de l’information, tout devient plus facile.

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Avez-vous rencontré des clandestins pour les besoins du livre ?

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Bien sûr…On en côtoie tous les jours sans même parfois le savoir. J’ai du respect pour des gens qui, pour gagner un bout de pain, font preuve d’une audace et d’une intelligence peu communes. Imaginez le tonus qu’il faut avoir pour vivre pendant des années avec des faux papiers ou sans papiers du tout dans une société où, à chaque pas, il faut montrer patte blanche. Je connais peu de gens qui seraient capables de vivre ainsi dans la peur, et en même temps, avec une telle assurance… parce qu’ils n’ont plus rien à perdre. Comme disent les jeunes chez nous : « Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ! ». C’est terrible et, en même temps, quelle leçon de vie !

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La fin du livre met le lecteur face à un choix. C’est à lui d’imaginer comment l’histoire s’achève. Pourquoi cette fin ouverte ?

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Ce n’est pas une fin totalement ouverte. Elle est balisée par le narrateur qui indique à quelles questions devra répondre le lecteur. Cette fin a constitué, pour moi, un vrai dilemme. Quel sort peut être celui de ce jeune homme caché pendant des mois dans une mansarde et qui, en plus, rencontre l’amour ? J’ai fini par lui offrir la chance de survivre. J’ouvre une porte pour que le lecteur imagine le dénouement qu’il souhaite donner à cette terrible aventure.

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La révolte des banlieues françaises est présente en filigrane dans le livre. Vous avez réagi avec beaucoup de rapidité. Est-ce exact ?

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Il y a méprise. Pourquoi les lecteurs associent-ils mon roman à la révolte des banlieues de l’hexagone ? À aucun moment, cela ne m’est venu à l’esprit. Peut-être est-ce parce que j’ai repris l’horrible expression « nettoyer au Karcher » ? À l’origine, j’avais pensé situer l’action en Suisse. Mais aucun pays n’est cité, ni aucune ville. Pourtant beaucoup de lecteurs sont convaincus que je parle des banlieues françaises. J’ai une explication à cela : elle a de quoi étonner. Cela viendrait-il du fait que l’on associe banlieues et clandestins ?

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Pense-t-on que ces jeunes Français qui se révoltent contre la « mal vie » dans ces cités bâties sur les modèles coloniaux définis par Paul Delouvrier [2][2] Paul Delouvrier a été gouverneur en Algérie avant que... ont partie liée avec ces foules de sans papiers qui troublent le sommeil des gouvernants ? Il serait trop long d’épiloguer là-dessus mais c’est intéressant à noter. En septembre dernier, lorsque j’ai achevé le livre, j’étais loin de me douter que quelques jours plus tard, des centaines de clandestins africains allaient se lancer à l’assaut des murs de barbelés qui encerclent les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au Maroc. C’est à cela que renvoie le dernier chapitre. Était-ce de la prescience ? Je n’en sais fichtrement rien.

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Quelles seraient, selon vous, les solutions ?

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J’aurais beau jeu de dire « y’a qu’à ». Mais je ne suis ni tenancier ni client du café du commerce. Je n’écris pas de la littérature pour donner des recettes. Cela ne veut pas dire que je refuse de réfléchir aux solutions. Quel est l’état actuel du monde ? Une planète pouvant nourrir le double de sa population mais où, chaque année, meurent de faim des millions de gens… Pourtant, il y a de la place pour tous. Il y a donc urgence à mettre fin aux criantes inégalités entre un Sud de plus en plus pauvre et un Nord de plus en plus riche et arrogant. Dans les sociétés occidentales aussi, le fossé se creuse entre ceux qui travaillent et ceux, de plus en plus nombreux, à ne pas trouver de travail ou à qui l’on offre des petits boulots. Le capital qui cherche la globalisation à tout prix, qui se déplace d’un bout à l’autre de la planète, par delà les frontières, refuse que les humains en fassent de même. Il n’accepte le mouvement que dans un seul sens, celui à son profit. C’est avec cette situation qu’il faut en finir.

Notes

[1]

Paru aux éditions Naïve, Paris, 153 p, 2006.

[2]

Paul Delouvrier a été gouverneur en Algérie avant que De Gaulle ne lui confie la réalisation des grands ensembles destinés à résorber l’habitat précaire dans la France du boom économique.

Pour citer cet article

  Skif Hamid,  Storz Siegfried, « " Comment décrire ces situations extrêmes de dénuement ? " », Africultures, 3/2006 (n° 68), p. 109-111.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-3-page-109.htm
DOI : 10.3917/afcul.068.0109


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