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Africultures

2006/3 (n° 68)

  • Pages : 216
  • ISBN : 2296012760
  • DOI : 10.3917/afcul.068.0113
  • Éditeur : Africultures

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Pour Nuruddin Farah, écrire est une nécessité pour surmonter la douleur de l’exil. Aujourd’hui installé en Afrique du Sud, l’écrivain somalien refuse de se considérer comme un réfugié. Il a cependant consacré à la diaspora somalienne un ouvrage passionnant : Hier, demain.

Nuruddin Farah

DR
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Nuruddin Farah porte la Somalie en lui comme on porte une identité, une histoire. La Somalie : ce pays qui apparaît aux informations au gré de famines, d’épisodes de guerre civile, de débarquements de soldats américains et, plus récemment, de journalistes étrangers assassinés, ce pays présenté comme un cadavre donné en pâture à des hordes de milices et de « clans », ce pays à genoux devant tant de violences intestines – cette Somalie-là vibre dans les romans de Farah d’un cœur puissant, d’une vitalité à toute épreuve, forte d’individus dignes, la tête haute, décidés à forger leur propre destin et qui trouvent le temps de faire de la poésie et de philosopher.

Naissance d’un autre pays

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Ce pays de l’écrivain a une date de naissance particulière, hors de toute histoire officielle. Il est né un jour de 1975, à Rome, où le jeune écrivain s’apprêtait à prendre l’avion pour Mogadiscio. Ultime coup de téléphone de son frère avant son retour qui résonne tel un avertissement : « Tu dois oublier la Somalie et la tenir pour morte et enterrée : ce pays n’existe plus pour toi. » L’avion décollera sans Farah. Une autre histoire commence.

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« … À cet instant précis, un autre pays prit forme et vie, un pays avec sa logique et ses réalités propres. Ce pays nouveau, que des impératifs psychologiques avaient mis au monde, imprégna mes sens aussi furtivement qu’une phalène s’approche d’une fenêtre éclairée, en douceur – cette phalène, c’était mon équilibre mental. Puis la phalène se mua en papillon et commença à voleter autour du fruit sucré de mon exil : l’idée même de l’exil déclencha mes facultés d’imagination comme on démarre un moteur. » [1][1] Hier, demain. Paru en français en 2001, traduit de...

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Ce pays, c’est celui que connaissent les lecteurs de Farah. Contrairement à d’autres écrivains exilés qui font de la migration un des thèmes principaux de leurs œuvres, Farah se tourne vers son pays d’origine, comme pour mieux le chérir à travers ses romans. « Ce pays s’est longtemps occupé de moi, dit-il. Aujourd’hui, c’est à moi de prendre soin de lui, comme un enfant le fait avec son parent. »

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Écrire est une nécessité pour ne pas sombrer dans la déprime et la solitude de l’exil, la création devient un besoin. Farah se demande d’ailleurs comment font tous ceux qui n’ont pas cette échappatoire : « qu’advient-il d’un homme ou d’une femme dont l’imaginaire reste stérile, et qui, plongé dans l’obscurité, ne reçoit pas la visite d’une phalène ? (…) Qu’advient-il de ceux dont la situation professionnelle ou financière ne leur permet pas de créer, en réponse à leur sensation d’aliénation, un pays nouveau ? En d’autres termes, qu’advient-il d’un peuple qui ne peut trouver asile ni dans un chez-soi tout à fait hypothétique, ni dans son lieu de résidence ? Est-ce là la glaise dont on fait les réfugiés ? » [2][2] Idem, p. 103

Ni réfugié, ni migrant

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Hier, demain, où figurent ces phrases de Farah, est probablement l’ouvrage le plus personnel de l’auteur somalien. Ce livre, défini comme un essai, est autant une enquête auprès des Somaliens de la diaspora dispersée de par le monde qu’une réflexion sur le statut de réfugié, sur la nation, sur l’identité et la création.

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« J’ai mis du temps à l’écrire, explique l’auteur. Personne ne croyait à ce projet. Je l’ai réalisé au gré de mes déplacements, profitant d’une résidence ou d’une visite pour aller à la rencontre des réfugiés. » [3][3] Entretien avec l’auteur, Genève, avril 2006.

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Le résultat est un livre surprenant où Farah livre des clés de lecture de son œuvre, dénonce les conditions d’accueil des réfugiés, met en scène le désarroi des déplacés, laisse éclater ses sentiments contradictoires face à ces concitoyens exilés. L’ouvrage est traversé par l’interrogation de l’auteur qui refuse de se définir comme réfugié : « Je ne suis pas comme eux mais qu’est-ce qui me sépare d’eux ? » En toile de fond, la conscience que la différence est infime, peut-être une simple question de lieu, de temps. Quand, en 1991, sa sœur et son père fuient Mogadiscio avec des milliers d’autres Somaliens, échoués dans les camps de réfugiés de Mombasa, il se rend bien compte qu’il pourrait être l’un de ces êtres « sans avenir », « sans pays ».

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Farah ne se définit pas non plus comme exilé ou migrant : « Un migrant est une personne qui quitte son pays pour un autre, un pays qui n’est pas le sien mais qu’il fera sien. Moi, je n’ai pas encore migré. » Et cela malgré le fait qu’il ait passé des années en Europe, puis au Nigeria, et qu’il vive actuellement en Afrique du Sud : « Je vis sur le continent africain. Ce n’est pas différent de vivre en Somalie. » [4][4] Idem.

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Pourtant, il reconnaît que son écriture n’aurait pas été la même s’il n’avait pas dû quitter son pays. Il n’est pas non plus question d’y revenir : il définit la Somalie comme un « pays de l’enfer » où il ne pourrait pas écrire. S’il refuse obstinément de se définir comme réfugié, c’est peut-être parce qu’ « un écrivain n’est jamais un réfugié » : un réfugié est « une personne qui a perdu la capacité d’exprimer ce qu’elle est, et qui fuit de pays en pays (…) afin de donner forme et substance à sa nature d’être humain ». [5][5] Hier, demain, p. 104. Les doutes l’assaillent, pourtant : « je me demande si mes années d’exil n’ont pas été vaines, puisque je n’ai pas de ‘pays’ où revenir. » [6][6] Idem. p. 36.

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Mais si Farah n’a plus de pays où revenir, il a toujours le pays de son imagination, et la nationalité somalienne à laquelle il n’a pas l’intention de renoncer, même si cela lui coûte en péripéties administratives. Ce pays, qu’il porte en lui, est peut-être bien plus réel que la Somalie déchirée par la guerre qui jette des millions de ses citoyens sur les routes de l’exil. Tant que phalène muée en papillon continuera de voleter, tant que ses ailes frôleront les lecteurs, Nuruddin Farah ne sera pas un réfugié.

Hier, Demain, éditions Le Serpent à plumes

Notes

[1]

Hier, demain. Paru en français en 2001, traduit de l’anglais par Guillaume Cingal, éd. Le Serpent à Plumes, p. 102.

[2]

Idem, p. 103

[3]

Entretien avec l’auteur, Genève, avril 2006.

[4]

Idem.

[5]

Hier, demain, p. 104.

[6]

Idem. p. 36.

Plan de l'article

  1. Naissance d’un autre pays
  2. Ni réfugié, ni migrant

Pour citer cet article

Tervonen Taina, « Nuruddin Farah : " Un écrivain n'est jamais un réfugié " », Africultures, 3/2006 (n° 68), p. 113-114.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-3-page-113.htm
DOI : 10.3917/afcul.068.0113


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