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Africultures

2006/3 (n° 68)

  • Pages : 216
  • ISBN : 2296012760
  • DOI : 10.3917/afcul.068.0123
  • Éditeur : Africultures

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« Poser un acte, c’est mon principe de fonctionnement et d’existence dans tous les endroits où je pose mes pieds, ainsi qu’à Kinshasa., la ville où je vis et travaille. J’ai toujours aimé l’art, et ce n’est pas un héritage direct que m’ont légué mes parents (fonctionnaire de l’état et institutrice)... Mon père me voulait juriste, ma mère styliste, j’ai tranché : je suis journaliste ! Et de plus en plus « auteure écrivaine ». Les mots ont toujours eu pour moi une sacrée résonance humaniste qui peut faire du bien, faire mal, faire pleurer, faire crier, faire chanter, faire râler, faire rire, faire taire. D’où leur utilisation par ma plume ! Tout a commencé avec le décès de mon père en 1994 puis le changement de pouvoir et de président en 1997 en RDC, depuis ça ne s’arrête plus. Entre « Mes obsessions » et les suites, je demeure dans l’urgence de poser un acte, en cris ou en écrits, qu’importe. C’est mon acte de foi... »

Marie Louise Bibish Mumbu
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Comment est né ce texte « mes obsessions : j’y pense et puis je crie ! » ?

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De l’urgence de dire. De l’envie de raconter une ville, un quartier, un pays, un vécu. J’ai eu envie de prendre la parole et de poser un acte dans un espace géographique où rien ne va, à mon sens.

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Mes obsessions sont toutes ces choses sur terre qui m’empêchent de dormir. Les coupures intempestives d’électricité, les difficultés d’avoir un visa, la mort d’un parent, les accidents causés par les escortes présidentielles, les longues transitions politiques, les histoires de famille, etc.

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L’urgence de poser un acte, en cris et en écrits. De laisser des traces de mon existence dans ce coin assez spécial du globe, car la mort reste l’une des seules évidences que je trimballe partout avec moi. Si jamais elle arrive, il y a ces traces, ces cris silencieux…

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Partir, s’évader, en réalité ou par la lucarne d’une télévision, ce désir, qu’il soit intime ou collectif, traverse tout votre texte. « C’est la loi suprême de la nature » écrivez-vous. Et pourtant, on sait combien il devient de plus en plus difficile pour les jeunes congolais de voyager, notamment par-delà les mers. Comment, selon vous, la jeunesse Kinoise Vitelle cet empêchement, ces formes d’assignation à résidence ?

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Bien entendu, elle les refuse ! La preuve, elle continue de chercher des voies de sortie, par tous les moyens. Et la télévision le lui offre à deux cents pour cent… Quand je grandissais, on nous disait que la jeunesse était l’avenir. Aujourd’hui je me demande de quelle jeunesse il s’agit ?

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Celle dont les parents fonctionnaires n’arrivent plus à payer la scolarité, ou celle qui n’arrive pas à trouver de travail malgré les qualifications ?

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C’est vrai qu’il y a des problèmes de mobilité en Europe pour les Africains, entre les histoires de faux papiers et l’accueil des douanes dans l’espace Schengen. En plus, il y a Sarkozy en France. Mais ça n’empêche pas les gens de continuer de rêver d’ailleurs, de chercher à s’évader.

Marie Louise Bibish Mumbu

DR
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Et puis nos politiques ont tellement l’air d’« aliens » ! L’avenir de demain a plus envie de foutre le camp, même s’il faut aller vivre sans papiers juste à côté de Disneyland. Notre transition par exemple a duré seize ans, toute une adolescence de jeune fille ! C’est trop long. On en est encore au conflit du ventre…Parce que dans ce pays qui fait quatre-vingt fois la Belgique et six fois la France, scandale minier et géologique, dont le sol et le sous-sol sont d’une richesse inouïe, dont la monnaie de l’époque, le Zaïre, faisait deux dollars US, eh bien dans ce pays, oui les gens meurent de faim, de fièvre typhoïde et de paludisme en plus de la guerre…

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Pour beaucoup de jeunes africains, l’émigration dans un pays riche représente un rêve, un idéal, souvent éloigné des réalités de ces nations. Vous, qui voyagez régulièrement entre l’Afrique et l’Europe, quel est votre sentiment ? Rencontrez-vous parfois des jeunes qui vous envient, vous questionnent ?

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La société dans laquelle je vis est une société en crise de modèles. Hier, une grande partie de jeunes au bled étudiait les sciences politiques, le droit, polytechnique ou pédagogie. Aujourd’hui, ce sont les artistes musiciens congolais qui font la loi et les font rêver. C’est eux qui vendent désormais l’émigration à travers leurs clips. L’Europe rime alors avec voitures de luxe, femmes sexy, frigo plein, vêtements de marque. On appelle cela « le monde en couleur ». Pour beaucoup, c’est dur de croire qu’il n’y a pas d’arbres à sous dans cet ailleurs qui, pourtant, compte ses SDF, ses clochards et ses restos du cœur De là à dire ou penser que ces compatriotes soient des « envieurs », non !

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La politique congolaise, comme celle de beaucoup de pays africains, a créé un mal vivre tellement évident que l’on pense de plus en plus qu’ailleurs c’est sûrement mieux… En fait on me traite de folle de toujours revenir après un voyage à l’étranger, la comparaison en béton étant toujours « comment peux-tu voir le paradis puis revenir en enfer ? »

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Les jeunes de mon quartier, comme l’entourage des musiciens, n’ont pas envie de m’interroger. Hormis les clips de leurs stars préférées, l’Europe qui les intéresse défile tous les jours à la télévision, à travers les films ou les émissions comme « Star Académy » ou les « Z’amours ». La mémoire pour un galérien devient de plus en plus sélective ! Pour preuve, la France qui attire c’est celle de Zidane et non celle de Sarkozy, c’est la Tour Eiffel qui donne envie de voyager, pas les contrôles de police à Roissy ou Gare du Nord, etc.

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Je pense, comme eux, qu’il est plus percutant de connaître par soi-même. Comme je connais l’Europe aujourd’hui. Et cette connaissance ne me donne aucunement l’envie d’émigrer uniquement pour rouler sur une autoroute ou manger du « KFC »…

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En quoi vos voyages nourrissent-ils votre écriture ? Votre identité ?

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Mon identité, je la porte à fleur de peau et partout. Je ne parle pas de celle sur mon passeport. Je me considère comme citoyenne du monde, et l’univers est ma patrie. Mais au-delà de cette définition, voyager m’aide à regarder autrement mon intime chez moi (l’ex-Zaïre) et à l’aimer encore plus car Kinshasa reste ma muse. Partir de l’autre pour mieux se connaître comme on dit « le regard de l’autre me fait exister ! »

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Chacun de mes déplacements est fait de rencontres, de vécu, tant aux plans racial, politique, climatologique et alimentaire que vestimentaire. Ce sont des tranches de vie différentes qui me font vibrer d’une certaine manière à Kinshasa quand j’écris.

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Je dis Kinshasa non pas seulement par rapport à l’extérieur, mais aussi par rapport à mon intériorité. Car j’ai grandi dans une famille avec des parents qui m’ont appris à voyager, d’abord dans ma tête ensuite dans mon pays. Je suis née à Bukavu, dans l’Est congolais. Chacun de mes cinq frères aînés a vu le jour dans une ville différente du pays. Moi, j’ai grandi dans la capitale. C’est dans ce périmètre que je reviens toujours, car entre cette ville et moi c’est une histoire de cœur.

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Comme Paris. Si Kinshasa et Paris étaient des pays, j’en aurais pris la nationalité…

Pour citer cet article

  Bibish Mumbu Marie-Louise,  Mensah Ayoko, « " Comment peux-tu voir le paradis puis revenir en enfer ? " », Africultures, 3/2006 (n° 68), p. 123-125.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-3-page-123.htm
DOI : 10.3917/afcul.068.0123


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