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Africultures

2006/3 (n° 68)

  • Pages : 216
  • ISBN : 2296012760
  • DOI : 10.3917/afcul.068.0196
  • Éditeur : Africultures

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La dernière exposition d’Okwui Enwezor à l’International Center Photography de New York, a présenté une sélection de photographes venus d’Afrique. Loin des clichés occidentaux, ces artistes ont su s’imposer dans ce monde de l’« art actuel ». Ces « jugements à l’emporte-pièce » ont ils réussi leur pari ?

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Prenez neuf photographes sud-africains bien engagés. Joignez-y cinq artistes égyptiens, de préférence des femmes. Incorporez une bonne sélection d’Afrique de l’Ouest en privilégiant le Sénégal et le Nigeria. Harmonisez l’ensemble en ajoutant des photographes originaires des quatre coins du continent. Puis exposez le tout à l’International Center of Photography (ICP) de New York. Vous obtiendrez une exposition intitulée « Snap Judgments » (littéralement, « Jugements à l’emporte-pièce »), ayant pour sous-titre « New Positions in African Contemporary Photography ».

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Dix ans après le retentissant « In/sight : African Photographers, 1940 to the present », le critique d’art et commissaire d’exposition mondialement reconnu, Okwui Enwezor, reprenait dernièrement son bâton de pèlerin, pour défendre la production photographique du continent africain sur le sol américain [1][1] Hormis Seydou Keita, Malick Sidibé et Samuel Fosso,.... Sa recette, sans être originale [2][2] Dans la même veine, se tenait l’hiver 2005/2006 à l’Institut..., proposait de délaisser ce regard unilatéral sur l’Afrique imposée par les médias occidentaux, pour adopter un regard de l’intérieur, résolument contemporain.

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Sa sélection [3][3] Photographes ou plasticiens, certains étaient déjà... de quarante artistes du continent ou de la diaspora se voulait le portrait contrasté et dynamique d’une jeune photographie en plein renouveau. La moyenne d’âge des artistes ne dépassait pas trente-sept ans et la grande majorité des œuvres proposées avaient été réalisées après l’an 2000. Douze pays (sur la cinquantaine que compte le continent) étaient représentés : l’Égypte, le Maroc, l’Algérie pour l’Afrique du Nord, le Sénégal, le Nigeria, le Bénin et le Mali pour l’Afrique occidentale, l’Ouganda, l’Éthiopie et le Kenya pour l’Afrique orientale, le Mozambique et l’Afrique du Sud, pour l’Afrique australe. Par contre, l’Afrique centrale était étrangement absente.

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À l’arrivée, le quatuor gagnant (la photographie sud-africaine loin devant l’égyptienne, puis dans une moindre mesure, la sénégalaise et la nigériane [4][4] Historiquement, cela s’explique : le Sénégal et le...) s’attribuait plus des deux tiers de l’espace d’exposition. Les artistes présentés à l’ICP puis au Miami Art Central (MAC) étaient presque tous des talents confirmés, déjà insérés dans les circuits de l’art contemporain et représentés par des galeries. D’où cette impression frustrante que les organisateurs s’étaient contentés de faire leur marché dans plusieurs biennales internationales (Bamako, Dakar ou Photo España) et galeries occidentales. Une dizaine de photographes tout au plus n’avaient jamais exposé aux États-Unis, parmi lesquels l’une des grandes figures du photo reportage sénégalais, Boubacar Touré Mandémory.

Des choix politiquement corrects

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Quelles sont au juste ces « nouvelles positions » dans la photographie contemporaine africaine ? Nous ne reviendrons pas sur la nécessité de déconstruire les clichés occidentaux sur l’Afrique. Mais cette entreprise salutaire suffisait-elle à organiser une énième exposition rassemblant des artistes aux profils si variés sous le seul label « africain » ? La réponse se trouve probablement dans l’essai d’Okwui Enwezor qui introduit le somptueux catalogue publié pour l’occasion.

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Cette exposition, dans ses choix artistiques, donnait par ailleurs le sentiment de se conformer à certains critères qui pourraient être qualifiés de « politiquement corrects ». Ainsi, la représentation féminine était particulièrement pensée : au nombre de quinze, toutes les artistes de « Snap Judgments » s’étaient déjà distinguées lors d’expositions individuelles ou collectives, dont celle de l’Ima, l’hiver dernier (voir la note 2). Et plus de la moitié, huit exactement, travaillaient en Afrique du Nord. Parmi elles, Yto Barrada, ancienne étudiante de l’ICP (qui est aussi une école), aurait mérité à elle seule une exposition dans ce haut lieu de la photographie contemporain [5][5] Justice lui a été rendue peu de temps après : une galerie.... Idem pour Lara Baladi et ses montages et collages photographiques hauts en couleurs. Une autre particularité était de réunir, à l’exception des deux Sud-africaines, des artistes qui toutes vivent et travaillent dans des pays d’Afrique majoritairement musulmans.

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Trouver un équilibre dans cette profusion d’univers artistiques relevait du défi. Les vedettes incontournables de la photographie sud-africaine étaient bien sûr présentes : en tête, Guy Tillim, Zwelethu Mthethwa et Mikhael Subotzky et son travail magistral sur les prisons sud-africaines. Leurs travaux (restitués par des tirages couleur, pour certains, monumentaux) étouffaient la présence d’autres œuvres plus discrètes (moins d’espace et de photographies exposées). Ainsi, Luis Basto, qui fait partie de la relève de l’école mozambicaine, ou le talentueux collectif nigérian Depth Of Field (DOF) passaient-ils presque inaperçus, alors que l’option aurait pu être de les valoriser en tant que photographes émergents. Les travaux des six photographes de DOF étaient présentés en boucle sur quatre écrans LCD. Et même si dans le catalogue d’exposition, le travail de chaque artiste est mieux valorisé, la domination sud-africaine reste très nette, d’où cette question : pourquoi ne pas avoir plutôt organisé une exposition sur la photographie contemporaine sud-africaine ?

Affiche de l’exposition Snap Judgements à l’International Center of Photography de New York, en mai 2006

DR

Renouveau de la photographie sénégalaise

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Cet événement cachait aussi quelques belles surprises. Le travail de Mamadou Gomis, moins spectaculaire dans sa présentation, était l’une des découvertes les plus passionnantes de cette exposition. Comment un jeune photo reporter commente chaque jour l’actualité en images dans un quotidien sénégalais ? L’installation, réduite à l’étalage sous vitrine de plusieurs pages de son excellente rubrique Arrêt sur image, paraissant dans (feu) Le Journal de Dakar, témoignait sans doute avec le plus de force du renouveau de la photographie sénégalaise. Dans un tout autre genre, le travail vidéographique insolite et très poétique de Theo Eshetu sur un pèlerinage au Mont Ziqualla en Éthiopie valait pareillement le détour.

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Tous ces univers visuels, aux registres si variés, étaient investis de la même mission : changer l’image de l’Afrique et combattre l’afro-pessimisme ambiant. Mais le discours de chaque photographe pouvait-il être entendu dans cet inventaire trop chargé, qui parfois frôlait la cacophonie ? Sans doute aurait-il fallu plus d’espace, pour laisser respirer les œuvres. Les portraits de femmes algériennes de Zohra Bensemra, photographe chez Reuters, ou « Le grand sommeil » de Sada Tangara (dont le travail est issu d’un atelier artistique pour les enfants de la rue, Man-Keenen-Ki, à Dakar) perdaient un peu de leur puissance émotionnelle, au contact d’autres œuvres au contenu plus léger. Pour justifier cet ensemble très hétéroclite, les commissaires avaient d’ailleurs classé les œuvres selon quatre thèmes présentés comme récurrents dans la photographie contemporaine africaine : paysage et environnement, formations urbaines, corps et identité, histoire et représentation.

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Cet effort louable des commissaires d’éloigner le public des images-clichés du continent africain servies par les médias occidentaux cachait toutefois mal une absence de véritable discours novateur sur les œuvres exposées. Ainsi, il aurait été intéressant d’en savoir un peu plus sur le contexte particulier dans lequel ces photographes et artistes produisent : par exemple, l’absence de reconnaissance dans leur pays d’origine ou le diktat du marché de l’art occidental. Tous les artistes, qu’ils soient photo reporters, photographes ou plasticiens, dépendent d’abord de ce marché, et en être conscient peut nuancer la réception des œuvres, quelle que soit d’ailleurs l’origine des artistes.

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L’Afrique du Sud mise à part, la photographie contemporaine reste encore très marginalisée en Afrique. Ainsi, le festival de Bamako qui se veut une biennale internationale peine à s’ancrer localement. Okwui Enwezor a-t-il vraiment pris le temps d’aller voir ce qui se passait sur place ? Au final, cet événement, bien que louable dans ses intentions, avait un goût de « déjà-vu » pour ceux qui suivent de près l’actualité des biennales internationales et s’intéressent aux Rencontres de Bamako. Il faut également se demander si le concept d’exposition rassemblant des artistes d’un même continent est encore pertinent aujourd’hui. L’enjeu majeur de la photographie contemporaine n’est-il pas de faire dialoguer les œuvres au-delà des frontières ? Les photographes eux-mêmes se sont détachés de leurs origines, dans la mesure où la majorité d’entre eux est passée par des expériences internationales [6][6] Dans cet esprit, la galerie Flowers East à Londres....

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Snap Judgments. New positions in contemporary african photography

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Sous la direction d’Okwui Enwezor

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International Center of Photography (ICP),

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New York, 11 mars-28 mai 2006

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Miami Art Central (MAC), Miami, 30 juin-27 août 2006

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Catalogue (en anglais) paru chez Steidl, 384 pages, 280 photos, 68 €

Notes

[1]

Hormis Seydou Keita, Malick Sidibé et Samuel Fosso, les trois photographes africains les plus cotés sur le marché de l’art, qu’Okwui Enwezor ne manque pas de citer dans le texte qui ouvre le catalogue, et la récente tournée états-unienne de la collection Pigozzi, la photographie africaine semble moins souvent valorisée sur le continent américain qu’en Europe.

[2]

Dans la même veine, se tenait l’hiver 2005/2006 à l’Institut du monde arabe (Ima) de Paris, une exposition sur les « Regards des photographes arabes contemporains », nourrie des mêmes ambitions que « Snap Judgments ».

[3]

Photographes ou plasticiens, certains étaient déjà présents dans son exposition de 1996 au Musée Guggenheim de New York : Oladélé Ajiboyé Bamgboyé, Zarina Bhimji (présents aussi dans The Short Century en 2001, de même que les Sud-africains Zwelethu Mthethwa, Kay Hassan et Moshekwa Langa) et Lamia Naji.

[4]

Historiquement, cela s’explique : le Sénégal et le Nigeria sont deux pays où la volonté d’une modernité artistique s’est affirmée dès les indépendances.

[5]

Justice lui a été rendue peu de temps après : une galerie new-yorkaise, The Kitchen Art Gallery a accueilli du 7 avril au 20 mai dernier son très beau travail sur la ville de Tanger, A Life Full of Holes : The Straight Project.

[6]

Dans cet esprit, la galerie Flowers East à Londres a présenté du 11 août au 10 septembre 2006 une exposition internationale intitulée « the living is easy », rassemblant les travaux d’une sélection internationale de photographes émergents venus d’Afrique, d’Asie, d’Europe, d’Amérique du Nord et du Sud.

Plan de l'article

  1. Des choix politiquement corrects
  2. Renouveau de la photographie sénégalaise

Pour citer cet article

Nimis Érika, « Snap Judgments. New Positions in Contemporary African Photography. Une exposition au goût de déjà vu », Africultures, 3/2006 (n° 68), p. 196-199.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-3-page-196.htm
DOI : 10.3917/afcul.068.0196


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