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Africultures

2006/3 (n° 68)

  • Pages : 216
  • ISBN : 2296012760
  • DOI : 10.3917/afcul.068.0038
  • Éditeur : Africultures

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Juju Factory est une méditation selon les obsessions et le style désormais bien identifiés de Balufu Bakupa-Kanyinda : le rapport africain au pouvoir et à la création. Un écrivain fait face à son éditeur qui voudrait lui faire suivre des chemins commerciaux pour rendre compte de la réalité du quartier de Matonge, enclave congolaise en terre bruxelloise, seule cité européenne à porter un nom africain, un quartier de Kinshasa.

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Délibérément ancré dans la fiction, « Dans ma tête, l’imagination fait l’amour avec la réalité », le film ose des incartades dans le reportage documentaire pour capter en écho les rapports des habitants avec leur quartier : « À chaque rue, un peuple spécifique », dit l’un d’eux. Il s’efforcera de briser l’image globalisante d’une Afrique mythique.

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Cet écrivain admirablement interprété par Dieudonné Kabongo ne s’appelle pas par hasard Congo Kongo : son nom a la spécificité d’une culture et le rythme de la rumba. Autour de lui une constellation de personnages offre un panel de positions, les différentes « vérités » du quartier qui dialoguent avec sa propre histoire d’exil. Sa machine à écrire documente les confrontations des jeunes avec la police, ce qui fait dire à son éditeur que « l’inspiration est amoureuse de vous ». On pense au N’doep sénégalais qui affirme que l’esprit est trop amoureux de l’individu au point de lui occasionner les troubles que cherche à traiter cette thérapie de possession : c’est la place où se situe Balufu, celle d’un créateur qui se doit de parler à la première personne, torturé qu’il est par la réalité autant que par les projections sur les Noirs et sa vive conscience de l’état de l’Afrique.

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Cet éditeur (nommé Joseph Désiré, tiens donc !) est à l’image de cette Afrique qui ne trouve pas le temps de lire les contes de sa propre femme, qui rêve de toubabs battant du djembé dans sa tête, qui torture ses écrivains et sait mieux qu’eux, ce qu’attend le public. « Je sais que ce titre ne vous plaît pas mais c’est moi qui paye » : il est volontiers dictateur, ce Joseph Désiré, et éconduit vertement le président de l’Association d’aide à l’Afrique. L’ombre de Mobutu plane toujours auprès d’un peuple qui l’a « dansé, chanté, magnifié » tandis que le spectre de Lumumba erre dans la nuit de Matonge. Faut-il continuer de s’accrocher aux mythes ? Car ces gens vivent à Matonge au nom de leur Histoire coloniale, mais cette Histoire les hante pour y avoir participé. Matonge a bien commencé dans les tombes des expositions coloniales du musée de Tervuren mais c’est « Monseigneur » Léopold II que Joseph Désiré va consulter sur son différend avec Kongo l’écrivain. Double mouvement : en être et ne pas en être, dédoublement schizophrénique, à la fois victime et bourreau.

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Le monstre est en chacun, comment s’en protéger ? L’éditeur se rêve politicien, les maris trompent leur femme. La poésie est invendable, mais il faut pourtant poser l’imaginaire comme sujet pour que la parole « rappée » se fasse glaive. « Tant que le lion n’aura pas la possibilité de raconter, toutes les histoires de chasse seront à la gloire du chasseur » : commencer par prendre en charge sa propre histoire. Et le faire en croyant à l’humain : « Tu es homme parce que l’autre l’est » écrit Kongo sur son cahier. Tout se mêle parce que tout est lié, parce que tout est contradictoire : le politique et l’intime, tous deux à la fois universels et particuliers, une dualité infernale qui se nourrit mutuellement. Le foisonnement d’idées, l’humour, une caméra volontiers déjantée et un montage serré en tresses, des dialogues volontaristes et des errances nocturnes… Juju Factory est une usine à manifeste, un cri à la Soleil Ô où Le Damier aurait fait ses petits. Balufu Bakupa-Kanyinda semble y chercher le juju salvateur, ce talisman qui nous protégerait des monstres et qui doit bien se cacher quelque part là-bas, dans la culture relue à la sauce du présent. C’est le rôle des artistes torturés de s’y coller, dans la grisaille de leur exil intérieur, à l’écoute de leur exil d’immigré ou d’exclu. C’est le bonheur de ce fou de Balufu que de nous mettre sur la piste avec ce film foisonnant, lyrique, décapant, déchiré.

Tournage du film « Juju Factory »

© Anne Ransquin(C)Artspheres ».

Pour citer cet article

Barlet Olivier, « Juju Factory : une plongée déjantée dans le quartier congolais de Bruxelles », Africultures, 3/2006 (n° 68), p. 38-39.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-3-page-38.htm
DOI : 10.3917/afcul.068.0038


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