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Africultures

2006/3 (n° 68)

  • Pages : 216
  • ISBN : 2296012760
  • DOI : 10.3917/afcul.068.0048
  • Éditeur : Africultures

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Angleterre, Soudan, Danemark, Espagne... Les migrations sont au cœur du parcours de Jamal Mahjoub et de ses personnages de roman. Écrivain cosmopolite, il explore dans ses livres l’illusion d’une identité pure, questionne la notion d’une authenticité qui servirait de rempart contre la confusion du monde moderne. Ses héros, qu’ils soient contemporains ou du 16e siècle, refusent les définitions et les drapeaux pour se construire une autre identité, faite de métissage et d’influences diverses. Rencontre avec un écrivain pour lequel le mot « origines » renvoie à une éducation, pas à un lieu.

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La migration est un thème central dans tous vos romans. Est-ce un choix conscient ?

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Oui. C’est un des phénomènes les plus intéressants du monde moderne, et c’est aussi le phénomène qui m’a le plus affecté dans ma propre vie. Dans mon cas, la migration remonte à plusieurs générations. Les grands-parents de mon père étaient originaires d’un village nubien qui est maintenant sous les eaux du lac Nasser. Ils sont arrivés à Khartoum où mon père est né. Mon grand-père maternel est originaire d’Allemagne et a rencontré ma grand-mère anglaise à Londres. Cette série de déplacements se perpétue dans ma propre vie. J’ai grandi au Soudan, j’ai vécu ensuite en Angleterre et au Danemark où habitent toujours mes enfants qui sont avant tout Danois. Aujourd’hui, je vis en Espagne.

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La migration appelle à réfléchir sur les valeurs que l’on a, et qui ne sont plus évidentes, qui ne vont plus de soi. Quand on n’a plus de drapeau, de nation, de langue à défendre, il faut bâtir son propre héritage. C’est ce que font tous mes personnages, du premier au dernier roman qui vient de paraître en anglais [1][1] La Navigation du faiseur de pluie (Actes Sud, 1998,.... Comment tisse-ton son propre lien avec le lieu où l’on vit ? Comment y met-on du sens ?

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Vos personnages se sentent souvent un peu en dehors de la société dans laquelle ils vivent…

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C’est une technique que les romanciers ont toujours utilisé pour différencier le personnage principal, peu importent leurs motivations. Placer le personnage principal en dehors du champ principal illumine la société qui l’entoure.

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Mais pour vous, est-ce une technique littéraire ou quelque chose qui est en lien avec l’expérience de la migration ?

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Quand on quitte l’endroit où l’on a passé son enfance, il se passe quelque chose d’irréversible. On devient un étranger, et on le restera pour toujours, même si par la suite on revient. L’expérience d’être parti vous différencie à jamais de ceux qui sont restés. À partir de ce moment de départ, il y aura un sentiment constant d’être « en dehors ». C’est le cas pour moi, même si je suis étranger de façons différentes selon le lieu où je me trouve. Mais l’étrangeté n’empêche pas de s’enraciner. C’est cette façon dont les gens trouvent des dénominateurs communs entre eux qui m’intéresse. Comment est-ce que nous nous retrouvons ? Qu’est-ce qui nous rassemble ? Cela peut être le simple fait d’être humain et de vivre quelque chose ensemble.

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Aujourd’hui, les migrations sont omniprésentes, et cette expérience d’étrangeté est partagée par beaucoup de personnes, pas seulement par ceux qui viennent d’ailleurs mais aussi par ceux qui sont là depuis toujours. C’est le cas aux États-Unis par exemple, où l’on vient de traduire l’hymne national en espagnol.

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Mais est-ce vraiment un phénomène moderne ? Dans vos romans historiques, comme le télescope de Rashid[2][2] Paru en français chez Actes Sud, 2000. En poche dans... ou le train des sables[3][3] Paru en français chez Actes Sud, 2001. En poche dans..., vous racontez exactement la même histoire !

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Je ne sais pas à quel point c’était d’actualité à ces époques, à vrai dire. Je n’écris pas de romans historiques pour l’histoire. J’utilise le matériau de l’histoire comme un écho, pour raconter une histoire moderne. C’est un phénomène moderne dans le sens où c’est très répandu aujourd’hui. Nous connaissons tous l’aliénation, d’une façon ou d’une autre. Bien sûr, dès le 16e siècle, il existait des personnes qui se déplaçaient, comme c’est le cas du personnage principal dans Le Télescope de Rashid. Mais c’était plus rare à cette époque. De plus, la plupart voyageait en groupe, ce n’était pas un phénomène individuel comme c’est le cas aujourd’hui.

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Vos romans, historiques ou modernes, reviennent sur la question d’une identité pure, pour démontrer qu’elle est une illusion, et que cela l’a toujours été, même quand certains veulent à tout prix en trouver une, dans la religion par exemple – autre thème récurrent de vos romans.

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Cette idée de complétude, d’intégrité est intéressante. Dans la littérature, je suis fasciné par les personnages qui ne veulent pas se définir, qui refusent d’accepter tels quels le drapeau, la nation, la religion qu’on veut leur imposer. Ils se battent pour savoir qui ils sont – c’est ce processus qui m’intéresse. Mais ces thématiques restent assez peu populaires dans la littérature. Là d’où je viens[4][4] Paru en français chez Actes Sud, 2004. qui explore ces questions a été très peu chroniqué en Angleterre. Ce roman dérangeait, les critiques ne savaient pas où le placer. Il ne suivait pas les règles d’exotisme ni d’authenticité, puisqu’il consistait justement à dire qu’il n’y a pas d’authenticité possible. J’ai souvent l’impression que les critiques cherchent le romancier qui rentrerait dans le moule de l’exotisme et s’en tiendrait là, pour être ensuite proclamé comme la voix de l’authenticité. Ils ne savent pas où me ranger : suis-je écrivain africain (mais je ne suis pas assez noir !), arabe (mais je n’écris pas en arabe !), anglais (mais j’écris sur l’Afrique !)… On m’a même appelé « écrivain espagnol » parce que je vis en Espagne ! C’est étrange que même la littérature soit à ce point prise dans ces paradoxes. Ce retour vers la notion d’authenticité me questionne, comme si la littérature était incapable de traiter de ce que nous vivons aujourd’hui, de toutes ces personnes dans nos sociétés qui ne savent pas vraiment ce qu’elles sont, ni d’où elles viennent. Y aurait-il des réticences politiques qui influenceraient le monde littéraire ? J’ai l’impression qu’il y a une vague de nostalgie pour l’empire colonial, pour les temps anciens.

Là d’ou je viens, actes sud, Getty images

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Pourquoi cette notion de « non-authenticité » dérange-t-elle à ce point, selon vous ?

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En Angleterre, il y a ce besoin de savoir si on est « avec eux » ou « contre eux », surtout depuis les attentats terroristes. Les gens sont de plus en plus intolérants et suspicieux.

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En même temps, on assiste à une redécouverte du judaïsme. On se revendique du judaïsme, comme d’autres se revendiquent de l’islam. En un sens, c’est la défaite de la société séculaire. On ne dit plus que l’on peut vivre ensemble comme simples citoyens. On vit ensemble en tant que communautés religieuses radicales. Cela nous renvoie de nouveau à l’empire colonial, où les villes étaient partagées en quartiers selon les communautés religieuses. Même le Premier ministre britannique se prononce en faveur des écoles religieuses ! Pour nous, qui ne voulons pas faire partie de cette société radicale et segmentée, c’est une défaite.

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Cette radicalisation n’est-elle pas aussi une réaction à la stigmatisation dont les migrants musulmans ont souvent souffert dans les sociétés d’accueil ?

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C’est souvent une réaction mais pas seulement. Il y a aussi la confusion du monde moderne, la difficulté de vivre le déracinement qu’implique le fait de quitter son pays pour l’Europe. Le retour à l’islam est aussi une façon de se trouver une identité.

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L’Europe a un rôle important à jouer dans le monde musulman d’aujourd’hui. Contrairement aux pays majoritairement musulmans comme l’Égypte, l’islam cohabite en Europe avec d’autres religions et avec des croyances non religieuses. L’Europe apprend à accepter l’islam et l’islam apprend à accepter d’autres religions. C’est une évolution très intéressante.

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Qu’est-ce que le mot « origines » veut dire pour vous ?

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« Origines », c’est un savon bio… (rires) Sérieusement, « origines » ne veut pas dire grand-chose pour moi. Les seules origines que j’aies sont mes parents qui m’ont donné une éducation, des livres à lire, des valeurs. Ils étaient de cultures, de milieux et d’éducations très différents mais ont vécu ensemble pendant trente ans. Les gens que nous côtoyions à Khartoum étaient des intellectuels et des artistes qui m’ont transmis une idée de l’histoire du Soudan, de ce que ce pays pouvait être, de l’importance de la tolérance et de l’ouverture d’esprit. C’est tout cela qui m’a construit, c’est de là que je viens.

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Mais les origines dans le sens de me sentir attaché à un lieu… je ne peux pas me définir comme cela. Je peux éprouver de la nostalgie en regardant un palmier ou en mangeant une goyave. Mais mes origines, c’est mon éducation, ce milieu à Khartoum dans lequel j’ai grandi.

Notes

[1]

La Navigation du faiseur de pluie (Actes Sud, 1998, en poche dans la collection « Babel », 2006), The Drift Latitudes (Chatto & Windus, 2006).

[2]

Paru en français chez Actes Sud, 2000. En poche dans la collection « Babel », 2001.

[3]

Paru en français chez Actes Sud, 2001. En poche dans la collection « Babel », 2004.

[4]

Paru en français chez Actes Sud, 2004.

Pour citer cet article

  Mahjoub Jamal,  Tervonen Taina, « " L'étrangeté n'empêche pas de s'enraciner " », Africultures, 3/2006 (n° 68), p. 48-50.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-3-page-48.htm
DOI : 10.3917/afcul.068.0048


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