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Africultures

2006/3 (n° 68)

  • Pages : 216
  • ISBN : 2296012760
  • DOI : 10.3917/afcul.068.0057
  • Éditeur : Africultures

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On a pu voir au dernier festival d’Avignon, le comédien congolais Dieudonné Kabongo interprèter seul sur scène le texte de Philippe Blasband L’Invisible dans une mise en scène de la Congolaise Astrid Mamina. Cette pièce traite de la face cachée de l’immigration, cette part d’absence qui caractérise le vécu de tout émigrant devenu immigré. Entretien avec Dieudonné Kabongo qui vit en Belgique depuis plus de trente ans et y mène sa carrière au théâtre et au cinéma.

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Comment le désir de ce spectacle est-il arrivé ?

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J’ai découvert ce texte avec le Manège de Mons. Le projet, soutenu par la Communauté française de Belgique dans le cadre d’une coopération culturelle, consistait à faire intervenir un metteur en scène du Congo sur un texte qui n’est pas forcément africain. C’est Astrid Mamina qui avait été retenue pour monter L’Invisible. Mais pour ma part, je n’étais pas convaincu par le texte de Philippe Blasband. Au départ, j’avais l’impression d’un langage qui ressemblait à du petit-nègre. Même si l’histoire pouvait être intéressante, la déconstruction de la langue me renvoyait trop à des préjugés coloniaux.

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Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

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Un jour, par hasard, une petite fille qui était chez moi s’est emparée du livre et a commencé à lire quelques pages à haute voix en chantonnant. C’est lors de cette lecture dépourvue de tout à priori que j’ai vraiment entendu le texte et perçu la relation réelle que l’auteur instaurait avec la langue. La première astuce qui a retenu mon attention correspond au moment où le personnage fait parler les villageois dans la langue de chez lui et où tout d’un coup la grammaire est parfaite, les incorrections qui émaillent son discours quand il s’adresse aux spectateurs ont disparu. C’est à partir de là que j’ai découvert toute la magie de ce texte qui traite avec simplicité et poésie de la souffrance du déracinement, de la perte de l’identité.

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Philippe Blasband, l’auteur de l’invisible, n’est pas africain mais d’origine iranienne. Le texte a d’ailleurs été monté en 1990 par un acteur belge d’origine italienne. Pourtant vous vous l’êtes réapproprié au point qu’on est persuadé qu’il a été écrit pour vous.

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Je n’ai pas changé une ligne au texte. Mais j’ai demandé à Philippe Blasband de modifier simplement la ponctuation. C’était une question de respiration et de rythme. J’avais besoin de réinsuffler « ma » musique dans le texte.

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Il y a beaucoup d’humour dans le spectacle, mais ce que vous jouez est souvent pathétique et tendre. Voilà un registre que l’on ne vous connaissait pas, vous qui êtes plutôt un comique. Vous montrez là toute la palette de votre art de comédien.

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Depuis longtemps, le cinéma m’a permis d’aborder des rôles sérieux. Mais il est vrai qu’à la scène, c’est le premier texte qui m’a amené à ne plus être catalogué seulement comme humoriste, comme comique. Car, au théâtre, on me ramenait toujours sur le terrain de la blague. Ce texte-là m’a donné plus de complexité : celle du rire et de la souffrance. Cette histoire a un côté dur. Pouvoir vivre cela sur scène en tant que comédien sans tout de suite basculer dans la dérision est une expérience essentielle pour moi. Ce texte m’a beaucoup apporté. Il m’a même fait réfléchir sur ma propre expérience d’émigré.

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Vous avez le sentiment d’avoir vécu une expérience proche de celle du personnage que vous jouez ?

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Quand je suis rentré chez moi après avoir fait trente ans en Belgique, ma mère que j’ai retrouvée avec des rides mais toujours le même sourire pensait que pour me faire plaisir il fallait que l’on me prépare des frites. Bien sûr, c’était très affectif. Mais voilà qui en dit long sur le regard de ceux qui sont restés et l’incompréhension qui se dresse soudain. Car moi j’aurais plutôt voulu retrouver l’odeur du poisson fumé que préparait si bien ma mère… Ce sont des choses finalement très intimes.

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Cette histoire m’a interpellé dans mon trajet, dans mon vécu. C’est une histoire que j’ai rencontrée. Ce n’est pas une histoire africaine, c’est une histoire de migration qui concerne tous ceux qui ont dû quitter leur pays natal ou qui sont tout simplement transplantés, comme ces Flamands qui vivent dans la partie francophone en Belgique et qui sont venus un soir me trouver tant le spectacle les avait touchés, parce qu’ils se sentaient directement concernés… Beaucoup se retrouvent dans cette perte du frère.

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Le déracinement est toujours lié à quelque chose que l’on abandonne, qu’on laisse derrière soi et qui participe du secret. Ce frère qui devient invisible raconte l’enfouissement nécessaire à la construction d’une nouvelle identité.

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Oui, l’immigré porte toujours un secret, quelque chose qu’il cache comme une honte, une maladie inavouable. Un immigré est quelque part et en même temps, il n’y est pas pleinement : je suis quelque part et là ou je suis je ne suis pas. Je reviens là d’où je viens et je n’y suis plus non plus. C’est la situation de quelqu’un qui porte un virus : tout un ensemble de secrets que l’on porte pour ne pas être désigné comme tel. Car l’immigré ne veut pas qu’on le repère comme tel. C’est pourquoi il vit sa situation comme une clandestinité, même si ses papiers sont en règle. Quelque chose en lui ne sera jamais en règle. Et le regard des autres est terrible pour l’immigré.

Dieudonné Kabongo, dans l’Invisible de Philippe Blasband

DR

Pour citer cet article

  Kabongo Dieudonné,  Chalaye Sylvie, « " Le regard des autres est terrible pour l'immigré " », Africultures, 3/2006 (n° 68), p. 57-58.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-3-page-57.htm
DOI : 10.3917/afcul.068.0057


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