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Africultures

2006/3 (n° 68)

  • Pages : 216
  • ISBN : 2296012760
  • DOI : 10.3917/afcul.068.0071
  • Éditeur : Africultures

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Journaliste et historienne d’origine française, née Jacqueline David, Zakya Daoud a fait l’essentiel de sa carrière au Maroc. En 1966, elle fonde le mensuel de réflexion, Lamalif, dont elle assure la rédaction en chef jusqu’à l’interdiction de la revue par le gouvernement marocain en 1988. Aujourd’hui cette femme, dont l’engagement reste exceptionnel, vit à Paris. Elle travaille à la Documentation française et contribue à diverses publications (Arabies, Le Monde diplomatique, Panoramiques...). Son parcours et son engagement professionnel en font une observatrice hors pair des pays de part et d’autre de la Méditérrannée.

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Vous avez pris la nationalité marocaine et écrivez sous le nom de Zakya Daoud, comment avez-vous opéré ces choix ?

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Je suis arrivée au Maroc en 1958 pour y travailler en tant que journaliste. J’avais alors un mari et un enfant marocains. J’ai voulu m’impliquer et m’installer dans ce pays dont l’indépendance avait à peine deux ans. En 1959, le code de nationalité marocaine fut promulgué. Mon mari, né à Casablanca de mère marocaine et de père algérien, réclama une régularisation pour lui et pour son fils selon la loi. Les autorités décidèrent de m’inclure dans cette régularisation et m’accordèrent la nationalité marocaine sans attendre les deux années normalement nécessaire pour une Française. C’était à la fois un privilège, dans la mesure où l’attribution de la nationalité marocaine était et est, je crois, restée très rare, et un cadeau empoisonné. À chaque période de tensions politiques, auxquelles j’étais exposées en tant que journaliste, on me reprocha l’irrégularité de ma naturalisation. Souhaitant m’expulser, les autorités découvraient opportunément que je n’étais pas devenue marocaine selon les normes.

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Zakya Daoud est un pseudonyme journalistique que j’ai pris en 1963, sur la demande de Jeune Afrique, lorsque je suis devenue officiellement correspondante de ce journal au Maroc. C’est une traduction de mon nom de naissance, Jacqueline David, mais je reste pour l’état civil Jacqueline David, épouse Loghlam, dite Zakya Daoud.

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Le Maroc vous a-t-il « adopté » ou est-ce vous qui avez « adopté » ce pays ?

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J’ai certes adopté le Maroc pour y avoir vécu sans interruption pendant trente ans. En tant que Marocaine, je me refusais à utiliser ma nationalité française. Je me suis impliquée dans les luttes politiques et journalistiques de ce pays comme une citoyenne à part entière. Quant à savoir si le Maroc m’a adoptée, je pense que cela s’est fait sur le long terme. Mais je n’ai jamais eu l’illusion d’être considérée par tous les Marocains comme une Marocaine à part entière. Disons que je le suis pour beaucoup mais pour d’autres je demeure une citoyenne avec un statut spécial. Ce statut se banalise aujourd’hui du fait des identités et des liaisons multiples entre les deux pays.

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Avoir une double nationalité, une double culture est souvent perçu comme problématique, notamment pour les jeunes issus de l’immigration. Vous qui vivez cette double appartenance, quel est votre sentiment ?

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Le problème de la double identité est relativement bien assumé par les Marocains de l’immigration, peut-être mieux que par d’autres Maghrébins. Pour eux, les repères sont doubles et le resteront tant l’attachement à leur pays d’origine est fort. Mais cela dépend des cas. Cela n’exclut pas le désarroi des deuxième, troisième, voire quatrième générations. C’est normal.

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Je pense que le problème est en train de se régler dans le cadre de la mondialisation. Désormais, les gens ont des identités multiples. Le problème qui se pose actuellement est le statut social et professionnel des immigrés dans leur pays d’accueil. Cela ne se pose pas pour moi : je suis Marocaine au Maroc, Française en France et avant tout une journaliste et une intellectuelle. Mais la vie telle que je la pratique entre deux pays est néanmoins difficile.

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Quelles incidences votre vécu a-t-il eu sur l’éducation de vos enfants ? La question de la transmission s’est posée à vous de manière aiguë ou s’est-elle opérée naturellement ?

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L’éducation des enfants est le problème le plus grave que doivent affronter les mariages mixtes. Mes deux enfants sont Marocains et Français. Il faudrait leur demander comment ils s’arrangent avec ces identités qui ne sont pas faciles à concilier dans la vie courante. Mon mari et moi avons tenté de leur transmettre notre expérience et notre vécu, nos valeurs et nos acquis culturels qui sont naturellement doubles. Nous avons à cet égard les mêmes limites que tous les parents. J’ai un petit-fils qui a huit ans. Il sait qu’il appartient à deux univers, mais je ne sais pas encore comment il pourra les concilier.

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Aujourd’hui, avec le recul, comment vivez-vous cette double culture ?

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Je ne peux ni oublier ni occulter que l’essentiel de ma vie professionnelle et de ma vie tout court s’est déroulé du Maroc.

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La double appartenance a guidé l’essentiel de ma vie professionnelle. Si je considère les livres que j’ai écrits, ils concernent soit le Maroc, soit les relations entre les deux rives de la Méditérrannée. Je ne peux pas imaginer quelle aurait été ma vie intime et professionnelle sans cette double appartenance qui me constitue. Je suis entre les deux. Je suis chez moi entre les deux. Je suis double.

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Aujourd’hui l’émigration, notamment celle des pays du sud vers le nord, est de plus en plus stigmatisée. Comment pourrait-on changer le regard des sociétés riches sur ces populations migrantes ?

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Le regard des sociétés ne peut être dissocié des contextes politiques qui les conditionnent. Les phénomènes d’émigration sont normaux par les temps présents, ils sont dans l’ère du temps, mais ils sont instrumentalisés à des fins politiques. Ils l’ont d’ailleurs toujours été. C’est malheureux mais c’est un fait. Il faut l’assumer. Pour changer les regards, il faudrait un bouleversement politique à l’échelle mondiale. Ce changement est d’ailleurs en train de se faire dans la souffrance et dans le sang. Je ne me risque plus à penser que les choses pourraient être différentes. Cela se réglera sans doute avec le temps, comme cela s’est fait pour les Européens. Cela dépend des périodes de crise économique et sociale qui engendrent la fermeture. Nous vivons une de ces périodes.

Zakya Daoud, entre deux rives

Parmi ces nombreuses publications, Zakya Daoud relate, dans deux de ces livres, l’histoire d’immigrés engagés dans l’action associative en France et au Maroc, un entre-deux au cœur du bassin méditerranéen : Marocains de l’autre rive (Éditions Paris Méditerranée-Tarik, 2004) raconte l’itinéraire de Jamal Lahoussain, immigré en France dans les années 1960. Il revient au Maroc au début des années 1980. Son retour au bled est le début de son engagement dans le milieu associatif. En 1987, il fonde « Migrations et développement » dans la région de Taroudant. À travers le destin de cet homme, Zakya Daoud retrace, le possible retour au pays et l’engagement citoyen d’immigrés comme acteurs du développement durable.

Travailleurs marocains en France, mémoire restituée (éditions Tarik, 2003) est l’histoire d’immigrés maghrébins de la première génération avec des étudiants progressistes, des syndicalistes et des exilés politiques. Cette rencontre donne naissance dans les années 1970, à l’Association des travailleurs marocains de France, devenue en 2000 l’Association des travailleurs maghrébins de France. Ce mouvement citoyen prendra position contre les lois implacables de l’économie de marché.

Marocains des Deux Rives, Éditions Tarik

Pour citer cet article

  Loghlam dite Zakya Daoud Jacqueline,  Claeren Karine, « Zakya Daoud : Quand une journaliste française prend la nationalité marocaine », Africultures, 3/2006 (n° 68), p. 71-73.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-3-page-71.htm
DOI : 10.3917/afcul.068.0071


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