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Africultures

2006/4 (n° 69)

  • Pages : 248
  • ISBN : 9782296015975
  • DOI : 10.3917/afcul.069.0190
  • Éditeur : Africultures

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Au Mali, les festivals se sont multipliés. À l’instar de celui de Ségou, ils développent un tourisme de rencontre et d’écoute en valorisant les valeurs locales.

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Lorsque Mamou Daffé découvre la ville de Ségou, il songe à Moïse et à sa terre promise : « J’ai été séduit par ce fleuve Niger. » Aujourd’hui, il est l’organisateur du festival de Ségou qui est en passe de devenir, avec le festival des déserts dans la région de Tombouctou, l’un des plus importants du Mali. Avant de présider l’association des hôteliers et des restaurateurs de Ségou et de diriger l’hôtel Savane et l’agence de voyage Savane-tour, cet entrepreneur, originaire de Nioro-du-Sahel, a travaillé dans l’audiovisuel, l’engineering frigorifique, le management et le marketing.

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« Ce festival est pour moi un rêve qui a trois dimensions : locale, nationale et internationale. Nous souhaitons à la fois sauvegarder les expressions artistiques de la région de Ségou et faire venir des artistes du reste du Mali et d’autres pays », explique Mamou Daffé. « Nous avons des sites fabuleux. Il fallait faire quelque chose pour fixer les touristes, tant au plan des services – hôtellerie et restauration, – que dans le domaine de l’attraction. Nous voulons avoir chaque année pendant quatre jours un concentré d’Afrique de l’Ouest. »

« Nous ne souhaitons pas être sous perfusion »

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Pour Cheik Oumar Sissoko, cinéaste et ministre de la Culture, « tourisme, culture et économie sont liés ». Encore faut-il organiser ce festival de façon à être à la hauteur des ambitions. Les chiffres annoncés par Mamou Daffé sont assez remarquables : « La première année, on a évalué la présence d’étrangers à 1 000 personnes. En 2006 le chiffre a doublé, certains sont même venus d’Australie. Pour loger les touristes, il y a bien sûr les hôtels mais cela ne suffit pas. Aussi, soixante familles les ont accueillis, leur permettant ainsi de se frotter à la réalité africaine et de nouer des contacts, un peu à la façon des chambres d’hôtes en Europe. L’organisation est assez simple tant les traditions d’hospitalité sont ancrées dans les mentalités. »

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La première année, le budget global était de 75 millions de Fcfa, dont 10 millions apportés par le ministère du Tourisme et 10 autres par celui de la Culture dont les contributions en nature et en service ont été comptabilisées. Le reste fut apporté par la billetterie et les sponsors parmi lesquels le voyagiste Point Afrique, RFI, Africable, Castel beer, Total, Caisse d’épargne et de crédit, la banque du Mali… « Nous ne voulons pas de bailleurs, insiste Mamou Daffé, car nous ne souhaitons pas être sous perfusion. Nous tenons à garder une logique d’entreprise en étant efficients. Nous utilisons beaucoup Internet et notre site est un bon moyen d’information pour communiquer avec l’extérieur. »

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En 2006, le budget a atteint 120 millions de Fcfa avec une augmentation des participations des ministères qui sont passées à 15 millions de Fcfa chacun. « Cela dit, ce n’est pas facile tous les jours. Cela fait trois ans que l’on s’endette », confie Mamou Daffé. Sa belle maison, un peu à l’écart de la ville sur les bords du fleuve parmi les jardins maraîchers, est hypothéquée. Il faut dire que l’organisation du festival est une grosse machine : toute l’année, vingt-sept permanents travaillent à l’organisation et 582 emplois sont créés pendant le festival. Les retombées économiques sont difficiles à calculer, mais elles touchent tous les secteurs : transport, artisanat, restauration, hôtellerie… et l’aide d’un comité de la diaspora très actif n’est pas de trop.

La tradition au premier plan

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Sur le plan du contenu, l’essentiel du festival se déroule sur le quai des Arts, au bord du fleuve. Les festivaliers paient un forfait de cent euros pour l’ensemble de la manifestation. Ils portent alors un bracelet qui évite une logistique contraignante de billetterie.

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Les spectacles de l’après-midi sont gratuits, ce qui alimente une joyeuse animation lors de la déambulation des dix-sept groupes traditionnels, placés dans leur contexte populaire. Ainsi, on peut rire aux éclats avec les Koré dugaw qui occupaient une grande place dans la société d’initiation bamanan du Koré. À la fois comiques et gloutons, ils aiment se travestir en femme avec des seins postiches et des coiffures féminines.

À Ségou, un membre du groupe d’artistes Bogolan Kasobane applique une couche de peinture végétale sur un tissu.

© Catherine et Bernard Desjeux
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Les chasseurs, les donsow, paradent en mimant des actions de chasse, tirent des coups de fusils de vieilles pétoires au son du donson goni, du ngényème et de la flûte. Dans leur tenue en bogolan, ils sont couverts de gris-gris en tout genre : de la tête de serpent séchée au téléphone portable. Les marionnettes bozo de Kirango et de Tiongoni et celles bamanan de Pélengana offrent un spectacle géant sur le fleuve pour finir sur la berge. On peut d’ailleurs voir une magnifique exposition sur les Sogow au centre Badjigila dont l’architecture en terre traditionnelle accueille également pendant l’année des artistes en résidence.

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La course de pirogues est aussi l’un des moments forts de ce festival. Plus contestable est le passage sur la grande scène des groupes qui deviennent ainsi « folkloriques ». Loin de leur public vivant, leur prestation se réduit souvent à une gesticulation désincarnée devant les officiels.

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En revanche, une petite scène sert de tremplin à de nombreux groupes de qualité et se transforme en « bal poussière » assez facilement. Une grande scène, pourvue d’une excellente sonorisation, est installée sur le fleuve même, tandis que la pente des quais fournit une salle naturelle en plein air, sous les étoiles, pour des concerts géants de rêve. En 2005, sur quatre jours, on a pu voir et écouter de fabuleux musiciens avec leur groupe : Habib Koité, Baba Salah, Neba Solo, Amadou et Mariam, le Super Biton de Ségou, Babani Koné, Abdoulaye Diabaté, Sekouba Bambino.

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Sur le quai des Arts, au milieu des petits restaurants, se trouve le hall des Arts : une exposition d’art contemporain présente les œuvres d’artistes plasticiens venus de Ségou, de Bamako, du Burkina Faso, du Togo et de Mauritanie. Lors de la dernière édition, l’exposition avait pour thème : l’eau. Les artistes étant présents, c’est l’occasion de les rencontrer et de bavarder. Rencontres et échanges sont aussi la dominante des 103 stands de la foire artisanale où se côtoient, bien sûr, les différentes facettes de l’artisanat du Mali – potiers, forgerons traditionnels, menuisiers, artisans du cuir, cordonniers, teinturiers, bijoutiers… – mais aussi des ONG et des associations.

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Ségou est également connue comme le berceau du textile contemporain en couleurs naturelles : basilan, bogolan ou encore indigo (gala). C’est à l’espace Ndomo, d’une belle architecture soudano-sahélienne, que l’on peut appréhender ces techniques en s’y essayant soi-même sur les conseils de Boubacar Doumbia. Il est un peu dommage que la rencontre avec tous ces artistes et ces artisans présents à Ségou se réduise aux quatre jours du festival, d’autant plus que les moyens de transport ne sont pas très aisés et les navettes vers les hôtels aléatoires. Pourquoi ne pas organiser des stages sur une durée d’une semaine par exemple ? On pense à des stages avec des musiciens comme Camel Zekri ou René Lacaille. Ce festival deviendrait un lieu de création magnifique tant son cadre est propice au développement de l’imagination. Il est également dommage que les musiciens n’envahissent pas davantage les rues du centre de Ségou, provoquant des échanges avec les musiciens de passage.

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Mamou Daffé reste très attaché au forum qu’il organise à l’occasion de ce rassemblement, même si les conditions d’écoute se révèlent difficiles dans une salle à l’acoustique déplorable. En 2005, le forum s’attachait aux problèmes du fleuve Niger : manque d’eau, pollution, bilharziose… Ségou fut le centre d’un des projets d’aménagement les plus importants du temps de la colonisation française, un vaste programme hydraulique qui visait à faire de la région l’un des principaux greniers à riz d’Afrique de l’Ouest. Construction du barrage de Markhala, irrigation de milliers d’hectares : les résultats sont aujourd’hui pour le moins « contrastés ». On peut espérer que les réflexions au sein de l’association Loire-Niger apportent des solutions cohérentes, tout en préservant le plus beau fleuve d’Afrique de l’Ouest d’aménagements lourds qui le condamneraient, en croyant le sauver.

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À chaque festival Mamou Daffé prend des notes, écoute les remarques des uns et des autres afin d’améliorer son festival. En 2007, le thème du forum sera « Tourisme et emploi, culture et emploi » avec une exposition Bogolan. Du 1er au 4 février, Ségou résonnera à nouveau de notes festives, pour un hommage à l’un des plus grands musiciens contemporains : Ali Farka Touré, mort en 2006. Un artiste qui a su conquérir le monde tout en restant lui-même, bien enraciné dans son village des bords du fleuve Niger, à Niafounké.

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Pour tout renseignement concernant le festival et le programme de l’édition 2007 : http://www.festivalsegou.org/index.htm

Plan de l'article

  1. « Nous ne souhaitons pas être sous perfusion »
  2. La tradition au premier plan

Pour citer cet article

Desjeux Bernard, « Culture et tourisme : accord parfait à Ségou », Africultures, 4/2006 (n° 69), p. 190-192.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2006-4-page-190.htm
DOI : 10.3917/afcul.069.0190


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