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Africultures

2007/2 (n° 71)

  • Pages : 232
  • ISBN : 9782296045033
  • DOI : 10.3917/afcul.071.0030
  • Éditeur : Africultures

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D’hier à aujourd’hui, les médias ont partie liée avec l’état de la démocratie. Ce constat peut, en Afrique, faire l’objet de réflexions désenchantées. Comme le souligne dans cet entretien le philosophe sénégalais, hier « se battre contre l’autoritarisme et la censure, c’était mener un combat clair, pour les libertés, le progrès, la modernité. Aujourd’hui, une culture de la débrouille individuelle (...) s’est développée en corrodant la foi en des lendemains que le politique aurait le pouvoir de rendre meilleurs. »

Souleymane Bachir Diagne

© DR.
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Africultures : l’histoire de la presse et des médias est étroitement liée à l’avènement de la démocratie, et cette dernière reste comme la « rumeur » de fond qui accompagne le développement médiatique, et fonde les jugements souvent critiques formulés à son encontre. Le mythe de la démocratie reste-t-il selon vous une référence valable en ces temps de mondialisation « marchandisée » ?

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Souleymane Bachir Diagne : Vivant en Amérique, je construirai ma réponse autour du cas concret que j’ai pour ainsi dire sous les yeux avec le rachat du Wall Street Journal par le magnat australien de la presse, Rupert Murdoch. Cette affaire soulève de nouveau la question de l’indépendance de la presse et donc de la démocratie face à l’emprise des « puissances d’argent » et de leurs intérêts.

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Dans le cas présent, nous avons affaire à un conglomérat médiatique de chaînes de télévision et de plus d’une centaine de journaux sur trois continents. Je lisais, il y a peu, l’excellent reportage qu’un récent numéro du New Yorker, sous la plume de Ken Auletta, a consacré à cette affaire. Il y est montré comment la logique des intérêts économiques fonctionne par-dessus les exigences d’indépendance ou de l’exigeante conscience d’être au service du public.

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L’auteur du reportage rappelle une affaire similaire, dans laquelle il était lui-même un des principaux acteurs, lorsqu’il avait essayé de contrecarrer le plan de Murdoch d’acquérir le magazine New York, il y a une trentaine d’années. A la tête d’une délégation représentant les différentes professions travaillant pour le magazine, raconte-t-il, il était allé trouver un conseil du magnat avec l’idée que la perspective d’une démission collective ferait reculer ce dernier. Après avoir écouté poliment, le conseil lui avait fait cette réponse : « Vous ne comprenez pas. Si vous partez, Rupert vous remplacera comme il remplace le mobilier. » Que vaut le principe de l’indépendance face à cette tranquille certitude des puissances d’argent que le cours des choses et donc aussi le flot de l’information doivent suivre les intérêts qu’elles ont déterminés ? Promesse est donnée, publiquement, que ce principe sera respecté ? Auletta rappelle utilement que la même a été faite souvent, dans le passé, à d’autres, puis brisée. Monsieur Murdoch ne se cache pas d’avoir un agenda politique qu’il entend voir servi par ses journaux.

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Cela étant, la déclaration d’indépendance du Wall Street Journal - dont un récent sondage a indiqué qu’il est, pour les Américains, le journal le plus crédible -, mérite d’être elle aussi soulignée. Le 6 juin dernier, dans son éditorial, ce titre avait rappelé son histoire, centenaire, d’une ligne indépendante avec laquelle la famille qui possède aujourd’hui encore l’essentiel du journal n’aurait jamais eu l’idée d’interférer. Nous entendons, indiquaient les journalistes, quel que soit l’acheteur demain, continuer de tenir ferme ces convictions. De puissants intérêts face à des convictions qui se proclament inébranlables. Le combat est-il au moins égal ? En tout cas, oui, il y va de la démocratie et de la liberté face à cette autre « liberté » chantée à satiété par les sirènes de la mondialisation : celle de faire marchandise de tout, partout.

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Les médias en Afrique ont suivi un cours spécifique, sans qu’on puisse dire qu’il y ait une « déconnection » d’avec le reste du monde. Ils ont eu leur rôle dans l’émergence du pluralisme, ou du moins en ont été les principaux illustrateurs. Comment voyez-vous la situation actuelle, qui inspire parfois de grandes désillusions ?

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La démocratisation des États africains a été, pour une part essentielle, l’œuvre des médias. C’est lorsque journaux et radios indépendants ont connu le développement spectaculaire qui a été le leur que la marche vers des sociétés ouvertes, pluralistes, a été enclenchée : les médias ont obligé les pouvoirs à fonctionner sous le regard et la surveillance du public, en même temps qu’ils ont donné à entendre des voix dissidentes, des démarches alternatives.

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On peut mesurer la qualité d’une démocratie en Afrique, aujourd’hui, à la qualité et à l’indépendance de sa presse. La presse en général, les radios libres qui parlent la langue des populations en particulier, ont très certainement contribué de manière décisive aux alternances politiques qui ont eu lieu ici et là et qui constituent, comme on le sait, le test ultime des mécanismes démocratiques. On peut multiplier les exemples. Mais les choses ne sont jamais acquises définitivement. On peut craindre que la pauvreté et l’absence de perspective d’une jeunesse, pour qui demain est ailleurs, ne corrodent la foi démocratique, que le cynisme et l’indifférence ne viennent remettre tout en question.

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Alors, quel rôle l’argent joue-t-il ? Car la question de l’argent se pose aussi, dans les jeunes démocraties africaines, quand il s’agit de la consolidation ou au contraire de l’érosion de l’indépendance des médias. Pas dans les mêmes termes que pour l’exemple du Wall Street Journal que j’ai évoqué, bien entendu, mais avec une terrible acuité. Dans un paysage médiatique encombré où la presse écrite est souvent à un niveau de simple survie, la recherche effrénée du sensationnel, mais aussi la corruption et le chantage deviennent facilement une réalité. La multiplication de plumes mercenaires est aujourd’hui un phénomène que l’on constate malheureusement et qui va de pair avec une perte générale de qualité.

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Une génération de journalistes talentueux formée dans les années 1980, et qui savait être libre et irrévérencieuse avec élégance, a accompagné les avancées démocratiques décisives au Sénégal, pour prendre l’exemple que je connais le mieux. Aujourd’hui, sauf exceptions rares, il est difficile de trouver chez les plus jeunes la même exigence déontologique que chez ces pionniers, la même patience pour donner une information fiable et fondée et aussi d’ailleurs, il faut l’ajouter, le même niveau de langue. Il faut dire que des « journalistes » autoproclamés sont nombreux à faire de cette profession, essentielle à la démocratie, une nuit où tous les chats sont gris.

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Beaucoup d’observateurs s’intéressent à l’évolution des médias d’Afrique. Mais on a le sentiment qu’on examine assez peu ce que les médias - ou ce que l’état actuel des médias - ont à nous dire sur la société et son évolution ? Or, les progrès, comme les failles, constatés dans ce secteur ne sont-ils pas relatifs à une configuration sociopolitique elle-même difficile à cerner ?

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C’est vrai que les médias reflètent dans leurs évolutions les transformations à l’œuvre dans les sociétés africaines, et j’ai déjà commencé à parler de ces transformations. Je partirais d’un mot que j’ai lu sous la plume, désabusée, d’un journaliste sénégalais, Samboudian Kamara, déclarant à propos de la presse aujourd’hui (il fait la comparaison entre la période autoritaire et l’actuelle phase « démocratique ») : « on dénonçait la censure ; maintenant c’est la bêtise qui est traquée. » Une phrase terrible, mais qui exprime avec une grande justesse la manière dont les médias aujourd’hui reflètent aussi les évolutions sociopolitiques les plus négatives intervenues dans la période des démocratisations et des ajustements structurels. Se battre contre l’autoritarisme et la censure c’était mener un combat clair, pour les libertés, le progrès, la modernité. Aujourd’hui, une culture de la débrouille individuelle, qui n’est pas incompatible d’ailleurs avec l’affichage d’appartenances ethniques ou religieuses, s’est développée en corrodant la foi en des lendemains que le politique aurait le pouvoir de rendre meilleurs. Regardez, par exemple, le monde de l’université, traditionnellement animé par les Idées - je mets une majuscule - dans sa volonté de transformer la société. On voit trop souvent aujourd’hui, dans tel ou tel pays africain et avec des conséquences plus ou moins graves, le mouvement étudiant perdre la générosité universaliste qui le caractérisait et barboter dans les identités ethniques et religieuses, pendant que des universitaires prêtent leurs plumes et donnent leur caution à des discours identitaires dont on peut constater les mortels effets. Le même journaliste sénégalais que j’ai cité demandait : « Doit-on laisser la presse ‘s’informaliser’ ? » C’est la bonne question en effet, mais il faut voir quel état de choses cet état des médias reflète. Il s’agit plus largement de s’opposer au mouvement d’affaissement dans l’informel de sociétés que ne travaillerait plus la foi en l’action politique, en demain, et dans le bien public.

1ere de couverture du Wall Street Journal

© DR
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Est-ce qu’il vous arrive de rêver à ce que pourraient être des médias réellement porteurs de l’intérêt public, et soucieux d’un approfondissement de la démocratie ?

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Je rêve en effet de voir des médias qui contribuent à l’édification d’une réelle opinion publique, qui seule garantit la pérennité des démocraties, et cela en remplissant simplement leur mission : informer juste, vrai et large. Une opinion publique véritable : voilà la clef.

Notes

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Souleymane Bachir Diagne, ancien élève en France de l’École normale supérieure, agrégé et docteur en philosophie, a enseigné pendant vingt ans la philosophie à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, au Sénégal. Il a ensuite été professeur de philosophie et de religion à Northwestern University et vient d’être nommé Professeur d’Etudes francophones et de philosophie à Columbia, New York. Ses travaux s’inscrivent dans les domaines de l’histoire de la logique, de la philosophie, en particulier dans le monde islamique et en Afrique. Il est l’auteur d’un ouvrage consacré à l’algèbre de la logique créée par George Boole et intitulé Boole, l’oiseau de nuit en plein jour (Belin, 1989), d’une traduction française des Lois de la pensée de cet auteur (Vrin, 1992) et, dans le domaine de la philosophie islamique, d’un livre d’introduction à l’œuvre du poète et philosophe Muhammad Iqbal : Islam et société ouverte, la fidélité et le mouvement dans la pensée de Muhammad Iqbal (Maisonneuve & Larose, 2001). Il prépare actuellement un ouvrage sur la philosophie de l’art de Léopold Sédar Senghor (à paraître aux Éditions Riveneuve), et un second sur la philosophie dans le monde islamique (Éditions du Panama).

Pour citer cet article

 Perret Thierry, « Les médias et la " mesure " de la démocratie. Entretien avec Souleymane Bachir Diagne », Africultures, 2/2007 (n° 71), p. 30-32.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2007-2-page-30.htm
DOI : 10.3917/afcul.071.0030


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