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Africultures

2009/2 (n° 77-78)

  • Pages : 248
  • ISBN : 9782296093966
  • DOI : 10.3917/afcul.077.0223
  • Éditeur : Africultures

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Si l’art de notre époque est passé du tragique au ludique, la pratique artistique en Afrique reste attachée à la gravité et au sérieux. Ainsi les artistes choisis pour le prix de la Fondation Jean Paul Blachère ont tous en commun ce trait de caractère.

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Devant le travail de Ngoor, on est saisi par un sentiment étrange. Des personnages apeurés, laissant s’échapper un cri éternel, émanant de la profonde détresse de la condition humaine. Ce n’est certes pas l’artiste peintre qui va se charger de représenter les malheurs de la société mais la détresse l’enveloppe et lui insuffle la souffrance indicible d’une terre qui n’a cessé de voir les malheurs se produire en son sein. La profonde détresse de l’artiste, celle des prophètes esseulés, le transforme et le livre à une méditation ardue. « Mes personnages sont porteurs de la sagesse de l’épreuve, et c’est très normal car sans épreuve, point de sagesse, point de compréhension », me dit-il pour esquiver une question qui lui semblait relier son travail à la condition humaine.

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À son âge et à son époque, Ngoor devrait être un heureux jeune homme, un artiste contemporain qui joue, détourne avec humour et joie, sans se soucier des heurs et malheurs comme le font bon nombre de ses semblables à travers la planète. Mais il est préoccupé par la terre africaine. Il ne la peint pas, il ne la représente pas, il en fait l’épreuve en tant que vaste terre de la créature abandonnée à son sort.

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Samba Fall semble poser ce problème d’une autre manière. S’il ne parvient pas à séparer l’esthétique de l’Idée, il avoue donner la primauté à cette dernière. Sa série de toiles intitulée Dara baxoul (Ça ne va pas), est composée de dessins et de peintures à base de collage et matériaux divers. Il est habité par ce mouvement qui, selon lui, manque aux sociétés sénégalaise, subsaharienne ou nord-africaine. Cette volonté de voir le mouvement advenir se traduit par une tête en céramique qui fait irruption au milieu du tableau et qui tourne sans cesse à l’aide d’un moteur placé au dos de la toile.

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Le travail est très soigné la technique est irréprochable ; malgré cela, Samba Fall préfère mettre l’accent sur ce qui le préoccupe et qui a partie liée avec le devenir d’une nation entière ; l’Afrique. « Mon travail est de poser des questions et de comprendre comment nos sociétés en sont arrivées là. Est-ce un problème d’éducation ? Est-ce dû à un manque de volonté ? Ou bien est-ce tout simplement de l’ignorance », s’interroge-t-il avec une inquiétude certaine.

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Aujourd’hui Samba Fall vit dans un désert blanc fait de glace et de neige, dans les pays scandinaves, mais la question métaphysique du devenir qui a pétri ses yeux ne le quitte guère.

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Les interrogations des deux peintres sénégalais sont les mêmes que celles du Capverdien Tchalé Figueira. Après s’être penché sur sa société, dans un genre néoexpressionniste seul en mesure, à ses yeux, d’exprimer ses propositions politiques et intellectuelles, il stylise aujourd’hui ses formes et les épure au point de rappeler un certain surréalisme.

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Le travail pictural est soumis à une sorte d’ascèse chromatique où la couleur disparaît complètement au profit du gris et du blanc. Cette démarche est rattachée à l’ambition de l’artiste de donner une existence artistique à un monde qui disparaît chaque jour. C’est un retour sur l’inconscient individuel qui parle au nom de la collectivité.

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Les figures proviennent directement de l’environnement de l’artiste. Des visages réels, d’autres rêvés ou fantasmés, des postures, des combinaisons… tout cela rendu dans cette ambiance grise où le manque de couleur fait régner une atmosphère d’absence ou de mort. L’artiste semble ici proposer son corps comme miroir, ou canal par lequel transitent les choses de la vie éphémère et s’inscrivent ainsi dans le registre éternel de l’art.

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Ces mêmes choses traversent le canal technologique de l’appareil photographique, sous le contrôle du regard alerte de Boubacar Touré Mandémory. Un artiste qui ne se laisse pas obnubiler par l’anecdote ou le folklore. Il faut avoir une volonté forte pour ne pas céder à cela en Afrique. Le cliché de la photographie occidentale du Paris-Dakar est si ancré dans la rétine, que peu de photographes y échappent. Boubacar Touré Mandémory regarde la vie suivre son cours normal. Il regarde les humains, les animaux et les objets tels qu’ils sont et non pas tels qu’on les pense. Pour accéder à ce degré de regard, il faut tout d’abord se débarrasser d’un acquis culturel qui catalogue chaque chose. Il faut purifier son regard. Lorsque l’on atteint ce stade, on devient philosophe. On voit les choses telles qu’elles sont apparues au premier jour, dans leur primeur.

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Boubacar Touré Mandemory capte les choses ordinaires et banales, celles que le monde oublie et dont il se détourne. À partir de ces choses, il crée un monde auquel il donne vie. Il inscrit dans la mémoire visuelle les vies qui passent et requièrent notre attention. Seuls les poètes les voient, les saisissent et leur donnent une existence. Un photographe poète : voilà ce que nous pouvons conclure en regardant les photographies de Boubacar Touré Mandémory. Une tendresse particulière se dégage des sujets photographiés et une envie de les garder, voire de les sauvegarder contre la tempête de la globalisation qui ravage tout, uniformise tout, même la pauvreté matérielle et spirituelle. Un travail acharné contre l’oubli.

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L’oubli est aussi mis en cause dans le travail du vidéaste sud-africain Breeze Yoko. Dans un travail à mi-chemin entre le documentaire et la création vidéo, il interroge notre époque sur sa propre mémoire. Une histoire toute proche est mise en miroir avec l’état actuel des choses. Les Enfants de Biko, c’est le titre de la vidéo. L’artiste s’est proposé d’aller demander à notre société ce qu’elle a gardé dans sa mémoire des héros qui, par le passé, ont essayé de transformer le cours de l’histoire.

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Steve Biko, l’étudiant noir sud-africain, leader de la Conscience Noire, qui a péri dans les geôles de l’apartheid, commence à disparaître de la mémoire des jeunes. Le travail de Breeze Yoko est une interrogation artistique profonde sur la manière dont on traite aujourd’hui notre mémoire collective.

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Ce qui se dégage des démarches des cinq artistes est une préoccupation politique majeure. La société africaine demeure le souci premier. Leurs œuvres ne sont pas uniquement un objet de délectation, elles donnent sérieusement à réfléchir. Nous n’avons pas encore le droit de céder à la dérision, notre temps est tragique et non pas comique, semblent dire tous les artistes que nous avons choisis.

Pour citer cet article

El Aroussi Moulim, « L'art sous le signe du tragique », Africultures, 2/2009 (n° 77-78), p. 223-224.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2009-2-page-223.htm
DOI : 10.3917/afcul.077.0223


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