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Africultures

2012/2 (n° 88)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782296557598
  • DOI : 10.3917/afcul.088.0007
  • Éditeur : Africultures

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Ce dossier se veut un état des lieux [1][1] Il y a dix ans Africultures consacrait un premier dossier... de la photographie telle qu’elle se développe aujourd’hui en Afrique, ainsi que dans les différents points du globe où elle est exposée, publiée, glosée, collectionnée, avec l’idée d’en faire ressortir ses enjeux actuels et futurs. Et ce, à travers la plume de différents contributeurs qui l’expérimentent dans leur propre pratique artistique, l’étudient ou la promeuvent [2][2] Il n’est pas rare que, dans le contexte actuel, une..., de quelque façon que ce soit.

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Toutefois, cet état des lieux ne fait qu’ouvrir des pistes de réflexion et, partant de là, nous avons tenu à ce que des expériences et des parcours qui demeurent parfois méconnus et négligés trouvent ici un écho. En ce sens, il est significatif que ce dossier « commence là où Bamako se termine », pour reprendre une expression fort à propos, tirée de la contribution des chercheuses Jennifer Bajorek et Erin Haney.

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En effet, du chemin aura été parcouru depuis 1994, année de la première édition de la biennale de Bamako, dans la mise en lumière d’une photographie longtemps restée dans l’ombre (lire les contributions de Dakin, Lortie et Gilsoul sur la dernière édition de ce festival). Depuis, cette photographie commence à se voir reconnaître une histoire, construite par des commissaires et chercheurs vivant, pour la plupart, à l’extérieur du continent (Moore). Si ces études restent déterminantes pour sa reconnaissance et pour sa compréhension, l’on commence à s’apercevoir aujourd’hui qu’elles ont leurs limites et doivent être repensées et parfois même réécrites (Peffer, Angelucci). Une question se pose dès lors : malgré le mouvement d’intérêt grandissant [3][3] Depuis la première édition du festival de Bamako, cette... et venant de milieux les plus divers, ainsi que la multiplication d’événements tous azimuts, pouvons-nous affirmer que notre connaissance de la photographie telle qu’elle a été produite depuis ses débuts en Afrique, dans ses multiples formes, s’est pour autant beaucoup approfondie ?

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La bonne nouvelle que ce dossier rend manifeste est qu’aujourd’hui, de plus en plus de jeunes – et moins jeunes – photographes tentent de s’approprier cette histoire inachevée, de la développer et de sauvegarder ce qui reste d’un riche patrimoine en voie de disparition. Cette nouvelle donne réjouissante ne doit toutefois pas cacher les énormes difficultés auxquelles ces artistes-chercheurs se heurtent aujourd’hui pour aller de l’avant : indifférence générale de la part des institutions et des bailleurs nationaux ou internationaux et, par conséquent, manque chronique de moyens et de compétences techniques solides pour faire face aux enjeux de conservation ; disparition progressive, à la fois, des acteurs et témoins de l’époque de l’appropriation de l’outil photographique par les populations locales (dans le contexte pré et post-indépendance) et du « matériau premier » sur lequel fonder ces recherches ; tournées de marchands, pas toujours scrupuleux, à l’affût de vintages susceptibles d’alimenter le marché des collections en Occident… Autant de freins au travail de recherche, de conservation et de mise en valeur du patrimoine au niveau local. Ces différentes thématiques résonnent lourdement dans plusieurs textes (Micheli, Rajaonarison, Moussala, Bikoko). Si elles reçoivent ici un certain écho, ces démarches mériteraient d’être davantage appuyées et développées.

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Cet intérêt aigu pour le patrimoine, relativement récent et, surtout, la tentative de l’envisager et de le présenter au public dans le contexte historique du pays et de sa production, est manifeste également dans le travail de quelques activistes pionniers qui promeuvent la photographie sur le continent. Ainsi, les derniers efforts de Bisi Silva, fondatrice et directrice du CCA, Lagos portent sur un projet d’exposition d’envergure, Moments of beauty, consacré au photographe J. D.’Okhai Ojeikere dont on n’avait montré jusqu’à présent que le travail consacré à la coiffure au Nigeria. Cette exposition, et le catalogue qui est en cours de réalisation, se proposent de remettre les pendules à l’heure, en présentant une sélection de l’ensemble de son travail contextualisé comme il se doit (Seikkula - Silva).

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Depuis le milieu des années 1990, parallèlement à cette progressive mise à jour de la photographie sur le continent africain, est survenue une révolution déterminante avec laquelle nous composons désormais au quotidien : le numérique et le développement de nouveaux médias, grâce auxquels il est désormais possible de découvrir les œuvres de photographes de n’importe où dans le monde, pour peu que l’on ait accès à une connexion Internet. Au-delà de l’aspect artistique du médium, pour saisir toute l’ampleur du phénomène, il n’est qu’à penser au rôle joué par les réseaux sociaux et la photographie dans les mouvements populaires qui ont secoué les pays d’Afrique du Nord durant l’année 2011…

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Ainsi, ce dossier s’intéresse de près à la façon dont les images sont vues, échangées, agencées, stockées et valorisées à travers les outils numériques (Bajorek - Haney, Schneider - Mazuela, Libong, Mercier). Mais… que voit-on sur la toile ? La surface visible de l’iceberg ? Le problème de la fracture numérique est loin d’avoir été résolu, comme celui des frontières qui se referment, alors qu’elles devraient s’ouvrir davantage dans ce monde de plus en plus connecté (Bikoko).

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Si l’environnement numérique et l’internet contribuent à étendre les espaces où ces photographies sont vues et appréciées, qu’en est-il du rôle de Bamako et des instances culturelles qui ont bâti sa renommée (Minga, Bajorek - Haney) ? Quels autres projets se mettent en place aujourd’hui ? Où, par qui et pour qui ? Si les ramifications se sont étendues, affinées, consolidées et les événements photographiques multipliés sur le continent (Lagos, Addis-Abeba, Antananarivo, Lubumbashi, Harare), pouvons-nous pour autant affirmer qu’ils s’émancipent du modèle bamakois, lui-même calqué sur un modèle importé du Nord ?

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Autre question que ce dossier pose : si le numérique gagne du terrain en Afrique, facilitant grand nombre d’échanges et de pratiques, quels effets cela pourrait-il engendrer dans les décennies à venir sur la conservation des archives, à la fois argentiques et digitales (Schneider - Mazuela) ?

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Enfin, la question de la valorisation (dans toutes les acceptions du terme) de la photographie et de l’économie de sa circulation est au centre de ce dossier qui n’oublie pas le rôle des collectionneurs et les initiatives visant à l’insérer dans le marché globalisé (cf. les entretiens avec Godeau, Montague, Aka).

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Ce dossier souligne par ailleurs le rôle phare de l’Afrique du Sud sur la scène photographique internationale, seul pays d’Afrique subsaharienne – il est vrai, à la trajectoire historique particulière – à connaître ce sort, avec des figures telles que Santu Mofokeng dont le travail a récemment fait l’objet d’une rétrospective au Jeu de Paume, institution parisienne de renom (cf. la critique de Crenn), et Guy Tillim qui continue d’explorer avec exigence les possibilités de représentation intrinsèques au médium (cf. son entretien).

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À noter dans ce pays l’existence de véritables structures de formation et de lieux de diffusion désormais suffisamment solides pour se positionner sur l’échiquier mondial de l’art contemporain, alors que tant reste à faire ailleurs sur le continent… À commencer par la nécessité de baliser l’histoire de la photographie in situ, de la légitimer de l’intérieur afin de se réapproprier un passé gommé par les turpitudes des régimes autoritaires successifs, mais aussi un présent soumis aux aléas de la mondialisation.

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Ne pas se sentir coupé de sa propre réalité ; résister à l’extraversion produite par les instances de légitimation de la photographie (qui font que sa valeur artistique, documentaire, patrimoniale et marchande dépend largement de l’extérieur), en bâtissant des projets qui puissent s’enraciner localement et trouver un écho significatif chez ses concitoyens ; accroître la formation sur place dans l’ensemble des professions liées au médium, à commencer par celle des photographes eux-mêmes, dont les « talents ont besoin pour la plupart d’être canalisés, guidés, soutenus à travers des espaces d’apprentissage sérieux et dynamiques », comme l’écrit Siddick Minga, avant de poursuivre : « C’est ainsi qu’on pourra arracher la photographie des jeunes africains à l’emprise inhibitrice d’un formalisme creux et insipide pour lui offrir le vaste champ de l’imagination (…) ». Voilà autant de défis à relever aujourd’hui pour les photographes et ceux dont le but est de promouvoir leur travail. Photographie célébrée au Nord et photographie telle qu’elle se pratique et circule au pays en dehors de grand-messes ponctuelles… Toujours deux mondes séparés ? Comment se rejoindre pour œuvrer ensemble et s’inscrire dans une histoire partagée totalement assumée ?

Notes

[1]

Il y a dix ans Africultures consacrait un premier dossier à la photographie : Photograph-i-es d’Afrique (n°39, 2001), sous la direction d’Érika Nimis.

[2]

Il n’est pas rare que, dans le contexte actuel, une seule personne cumule ces trois activités à la fois.

[3]

Depuis la première édition du festival de Bamako, cette photographie n’a cessé de gagner en visibilité, à tel point que, après le Lion d’or attribué au photographe malien Malick Sidibé lors de la biennale de Venise en 2007 – qui fit couler beaucoup d’encre en son temps –, l’édition 2011 de la désormais célèbre foire mondiale Paris Photo a été consacrée à l’Afrique subsaharienne « de Bamako à Cape Town », selon la formule employée. Cela après avoir, en 2009, mis à l’honneur la photographie moyen-orientale, l’Afrique du Nord incluse.

Pour citer cet article

Nimis Érika, Goni Marian Nur, « S'inscrire dans une histoire partagée », Africultures, 2/2012 (n° 88), p. 8-11.

URL : http://www.cairn.info/revue-africultures-2012-2-page-8.htm
DOI : 10.3917/afcul.088.0007


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