2003
Afrique contemporaine
Dossier
La Côte d’Ivoire : plusieurs lectures pour une crise annoncée
[*]
Philippe Hugon
[**]
La Côte d’Ivoire est au cœur d’un conflit latent depuis 1999 qui, depuis la tentative de coup d’Etat du 19 septembre 2002, peut dégénérer en guerre civile exacerbée, voire en conflagration régionale. Ce processus s’inscrit dans la longue durée. Il peut être mis en regard à la fois de la trajectoire nationale d’épuisement du modèle de développement et des autres conflits africains. Les facteurs explicatifs sont nombreux. L’intelligibilité de la crise suppose de restituer les facteurs économiques au sein de processus d’enchevêtrement de plusieurs logiques et de différents terrains d’affrontement.
With a last coup attempt on 19th September 2002, a conflict latent in Côte d'Ivoire since 1999 has possibly turned into a fierce civil war or, even more, a regional conflagration. This is resulting from a long historical process. It could be associated with an exhaustion of the domestic development model and also with some other African conflicts. Explanatory factors are indeed numerous. But understanding this crisis can only be achieved by reintegrating economic factors into several intricate strategies and confrontation fields.
“Au lieu de fortifier la justice, on justifie la force.”
Blaise Pascal
La crise ouverte de Côte d’Ivoire est le résultat d’un long processus. Elle renvoie fondamentalement à l’épuisement du modèle des "vingt glorieuses" (1960-1980) fondé sur la combinaison d’économie de plantation, de fronts pionniers, de dynamiques démo-économiques, de fortes dépendances vis-à-vis des facteurs de production extérieurs (immigrés, cadres expatriés, capitaux, technologie), d’un capitalisme d’Etat et d’un volontarisme, et de compromis" à la Houphouët "combinant clientélisme et redistribution sur des bases régionales. Un déclassement s’est opéré au niveau international, sur le plan tant économique – par érosion des préférences – que géopolitique. L’économie n’a pu se diversifier en profondeur alors que les terres se raréfiaient et que la forêt s’épuisait. En 2000, le revenu par tête était deux fois plus faible qu’en 1980. La pauvreté et le chômage ont crû. L’indice de pauvreté a triplé entre 1985 et 1993. Les politiques de libéralisation et de privatisation, qui visaient à gagner de l’efficience, n’ont pu conduire à un système économiquement plus performant ni réellement favoriser la confiance. Elles ont plutôt aggravé les instabilités et profité aux oligopoles privés étrangers aux dépens des sociétés d’Etat (Losch et al. 2002). Les réformes ont en même temps remis en question le modèle redistributif et clientéliste ainsi que les politiques d’aménagement du territoire. Les conflits fonciers sont devenus déterminants avec l’épuisement des rentes foncières. Les réformes internes, fondées sur les principes de l’autochtonie (loi foncière de 1998), de l’ivoirisation des postes et de l’"ivoirité" (code de nationalité), ont instrumentalisé les clivages ethno-linguistiques. Les tensions sociales se manifestent à travers un prisme ethnique attisé par les factions politiques ; elles utilisent un registre religieux et ont conduit à des conflits violents.
Depuis 1999, la crise ouverte résulte d’un engrenage de facteurs politiques avec déficit de légitimité et de gouvernance, de facteurs économiques et sociaux. La rhétorique ethno-nationaliste des médias a instillé le poison de la xénophobie. La dépression économique a accentué la crise sociale et politique. Celle-ci a rétroagi négativement sur l’économie (perte de confiance et de crédibilité, détour de trafic, chute de la production, montée du chômage et de la pauvreté, faillites de petites et moyennes entreprises (PME), fuite des capitaux et départ ou attentisme des cadres expatriés). Le conflit est devenu militaire avec le contrôle du nord par les forces du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI), elles-mêmes soutenues, selon toute vraisemblance, par les pays voisins avec des appuis extérieurs
[1]. Les mouvements à l’ouest sont fomentés par des mercenaires et groupes armés venant du Liberia, pays connaissant lui-même un conflit alimenté par le diamant. Le conflit ivoirien est régionalisé avec notamment l’appui aux forces gouvernementales de l’Angola et de mercenaires sud-africains et libériens.
Au début de l’année 2003, la gestion de la crise s’est faite par la force d’interposition française, à défaut de celles de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et des Nations unies. Les accords de Marcoussis (janvier 2003), obtenus à la hussarde, puis ceux d’Accra, ont conduit à une rémission précaire. Plusieurs perspectives demeurent envisageables aujourd’hui : un respect des accords de Marcoussis, un maintien des tensions pouvant conduire à une guerre civile voire à une "congolisation" ou à une pacification incomplète avec partition territoriale de fait (Banegas, Losch 2002).
Il importe de dépasser cette chronologie impressionniste. L’analyse des facteurs de conflictualité pose toutefois des problèmes méthodologiques délicats. Il s’avère nécessaire de se dégager de l’événementiel et de l’analyse subjective en termes de querelles de politiciens ou de facteurs simples pour expliquer des processus complexes. A l’inverse, il s’avère impossible, face à un engrenage de facteurs, d’employer la méthode quantitative et les tests économétriques utilisant des indicateurs statiques et supposant, de plus, des séries longues, établies à des échelles territoriales plurielles. Seules des méthodes indirectes sont mobilisables. L’analyse distanciée peut se faire en en combinant trois : la mise en perspective historique permet de resituer l’enchevêtrement des facteurs de conflictualité dans la longue période en montrant l’épuisement du modèle de développement ; la méthode comparative permet d’analyser les facteurs de conflits ivoiriens au regard des autres conflits internationaux en montrant leur spécificité partielle ; l’économie politique de la conflictualité permet d’analyser les processus non régulés des conflits ivoiriens en les resituant dans un cadre régional.
La rétro-prospective : les conflits ivoiriens au regard de l’épuisement du modèle de développement à long terme
Les conflits armés apparaissaient, à la fin du deuxième millénaire, comme un des scénarios possibles voire probables, en l’absence de stratégies proactives, au regard de l’épuisement du modèle de développement.
L’épuisement du régime de croissance ivoirien
Le modèle de développement économique passé de la Côte d’Ivoire a été polarisé, déséquilibré et dépendant, largement soutenu par la France et par les intérêts économiques français ; il a correspondu à un système "démo-économique" expansionniste.
Le "miracle" ivoirien des vingt glorieuses avait présenté, après l’indépendance, plusieurs spécificités. La forte croissance du PIB (taux de croissance annuel de l’ordre de 7 % en vingt ans) résultait d’une utilisation extensive des terres et d’un fort appel à des facteurs de production étrangers (main-d’œuvre immigrée, cadres expatriés, capitaux, technologies). Le modèle de croissance économique était très ouvert avec un taux élevé de dépendance extérieure. Les politiques étaient libérales mais l’État et le secteur public jouaient un rôle déterminant. Une croissance démographique très rapide (+3,8 % de taux annuel), une croissance urbaine proche de 10 % par an entre 1960 et 1975 (dans la capitale et dans un réseau de villes secondaires), des migrations internes vers les terres à coloniser et les fronts pionniers de l’ouest (croissance de la population rurale de l’ordre de 10 % par an) ainsi qu’une immigration nette de 1,3 % par an caractérisaient une économie en voie de peuplement et de changement d’occupation du territoire. Un accent prioritaire était mis par l’État sur les infrastructures et sur la formation du capital humain.
Ce mode de développement a connu une crise à la fin des années 1970. L’environnement international moins favorable a infléchi la croissance d’une économie ouverte. L’Etat a joué alors un rôle croissant de substitut au secteur privé en absorbant les diplômés et en créant des sociétés publiques ou parapubliques. Le service de la dette est passé de 5 % des exportations (1970) à plus de 50 % (1993). A partir de 1985, et jusqu’à la dévaluation de janvier 1994, la crise économique et financière a conduit à la mise en place de politiques de stabilisation et d’ajustement en termes réels. Le poids de la dette, des arriérés de paiements et des déséquilibres financiers a conduit à des ajustements aux coûts élevés en termes de déflation, de désinvestissement, de baisse du pouvoir d’achat et d’accès aux services sociaux. On a observé dans un contexte récessif une forte augmentation de la pauvreté surtout urbaine. Le secteur informel a joué le rôle de secteur refuge.
La reprise de l’économie, observée après la dévaluation de janvier 1994, résultait du triple effet de l’ajustement de change, de la hausse des cours du cacao, café et coton, et des appuis financiers extérieurs. Les contraintes financières s’étaient desserrées : on avait observé une hausse du revenu par tête, une amélioration des finances publiques et une reprise de l’investissement public et surtout privé. On a alors assisté à une fuite en avant et à une programmation de dépenses sur la base d’une croissance du PIB à deux chiffres. La privatisation a été réalisée avec peu de transparence et avec une efficience limitée face aux coûts sociaux. Elle a été perçue par les mouvements nationalistes comme une reprise du contrôle du capital public national par des intérêts privés étrangers, notamment français et américains. L’économie ivoirienne ne pouvait durablement repartir sur les deux bases anciennes : rôle de l’État et croissance agricole. Elle supposait un relais de l’investissement privé, un secteur national et étranger dynamique, et une intégration croissante de l’informel et des secteurs modernes (sous-traitance, agriculture contractuelle, etc.). Elle impliquait une importante diversification des exportations, et reposait sur le passage à un modèle intensif avec de forts progrès de productivité des facteurs dans les différents secteurs de l’économie. Une intensification de l’agriculture était nécessaire face à la forte contrainte de l’accès à la terre pour les jeunes générations. L’économie de plantation s’est caractérisée par une diffusion dans l’espace se réalisant en strates sociales différentes selon les générations. Elle a été progressivement source de fractionnements et de tensions sociales.
Une inversion de la tendance s’est opérée en 1999 avec une interdépendance entre la fin des compromis socio-politiques (réformes de la propriété foncière ou du droit de nationalité et de la Constitution 2000), la faible crédibilité interne et externe des Etats (auprès des bailleurs de fonds), les dysfonctionnements redistributifs et la récession économique. La loi foncière a été mise en œuvre sous la pression de violents conflits opposants les "autochtones" aux "étrangers". Elle a remis en question la sécurisation des droits transmis ou acquis par ceux qui exploitaient les terres. Elle a favorisé la stigmatisation des exploitants immigrés notamment burkinabés comme boucs émissaires. L’idéologie de l’"ivoirité" s’est renforcée ; des mesures ad hominem ont été prises pour empêcher la candidature d’Alassane Ouattara (élections d’octobre et décembre 2000). La guerre de succession, commencée à la mort d’Houphouët Boigny en 1993, s’est accentuée avec six putchs ou tentatives de putchs en deux ans. L’arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo "dans des conditions calamiteuses" selon sa propre expression, avec l’inégibilité des deux principaux opposants (responsables du PDCI et du Rassemblement des républicains [RDR]) et 62 % d’abstention, s’est réalisée avec une faible légitimité et une montée des ressentiments. Un enchaînement de facteurs a alors conduit à une crise armée, celle-ci paraissant depuis longtemps un scénario vraisemblable à défaut de stratégies proactives.
Les perspectives envisageables à la veille du XXIe siècle
Nous reprenons, à titre illustratif, certaines conclusions des scenarii que nous avons élaborés au sein d’une étude de prospective rédigée en 1999 (Tapinos et al. 2002). Elle cherchait notamment, à la demande du ministère du Plan ivoirien, à mettre les réformes du droit de nationalité et la loi foncière (1998) en regard des perspectives économiques et démographiques futures. "La recherche des futurs possibles et souhaitables renvoie évidemment à une pluralité de variables ; devenir des Etats et des régulations socio-politiques, évolution des référents identitaires, préventions des conflits et des catastrophes. A défaut d’actions proactives, préactives ou réactives, des feux de brousse peuvent se propager à partir de quelques étincelles et modifier des trajectoires. Le devenir de la Côte d’Ivoire est ainsi largement déterminé par la prévention des risques systémiques et des contagions et par des attitudes ré ou proactives en termes de transparence, de jeux des contre-pouvoirs et de démocratie. La crise socio-politique est-elle une bifurcation conduisant à un changement de trajectoire de la société ou un choc provisoire sans effets significatifs sur les variables de long terme ?" (Tapinos et al. 2002, p. 471).
Le scénario 1, le plus vraisemblable à défaut de stratégies pré ou proactives, de croissance démographique non maîtrisée, d’économie de rente, voire de repli nationaliste, était mis en regard de deux autres scénarios plus optimistes et plus volontaristes : un scénario de croissance ouverte maîtrisée entraînant des transformations démographiques et un scénario de croissance démographique maîtrisée au développement endogène, équitable et durable. Selon le scénario 1, devenu hélas le plus probable à moyen terme, "le maintien d’une croissance démographique relativement rapide résulterait de l’absence d’amélioration de l’efficacité du système de santé et du développement trop faible des services de planification familiale […] la pauvreté pouvant être alors à la source de mouvements sociaux d’envergure. Sous l’effet de la crise sociale et économique, l’instabilité matrimoniale devrait progresser et les systèmes de solidarité familiaux et lignagers voir leur capacité à amortir les difficultés financières s’épuiser" (Tapinos et al. 2002, p. 473). Au plan économique, ce scénario traduirait l’incapacité à construire de nouveaux avantages comparatifs, à diversifier le système productif et à permettre une croissance intensive. On observerait une dynamique informelle forte et un développement des activités tertiaires. Le niveau de vie de la population se maintiendrait relativement grâce à la généralisation de l’informel et des liens entre le monde rural et le monde urbain.
"Une variante de repli identitaire ou de nationalisme est envisageable dans le cas de crise socio-politique durable, de montée de l’ivoirité, d’absence de mécanismes redistributifs et de compromis socio-politiques. Elle pourrait exacerber des conflits du fait de repli nationaliste vis-à-vis de la région ouest-africaine et de l’économie internationale. Sur le plan international, il y aurait perte de la crédibilité rétroagissant sur les financements publics et sur les investissements privés. Dans un contexte de spécialisation appauvrissante, de rareté des terres, d’absence de progrès de productivité et de disparition des appuis extérieurs préférentiels, il y aurait enlisement dans la crise. Les tensions sociales pourraient résulter de la mise en œuvre d’un cadastre concernant les droits de propriété ou d’un non-accès à la nationalité. Elles se traduiraient sur le marché du travail par des discriminations qui concerneraient tant le salariat que l’informel. Les inégalités entre le Nord et le Sud du pays pourraient s’accentuer. Des conflits de générations se développeraient face à la montée des jeunes cherchant à trouver leur place dans un contexte de rareté d’emplois. Ce scénario de crise économique est compatible avec une transition démographique de crise où la baisse de la fécondité serait liée à la dissolution des foyers et des solidarités intergénérationnelles et où l’on observerait une montée de la mortalité (baisse des dépenses de santé, effet du sida et d’autres maladies émergentes)" (Tapinos et al. 2002, p. 474).
Cette mise en perspective historique ou rétro-prospective en termes d’histoire raisonnée et de scénarios vraisemblables permet de prendre le recul de la longue durée, de hiérarchiser les facteurs lourds qui pèsent sur la société, de dégager des tendances profondes en termes de trajectoires et de bifurcations et de resituer les conflits armés et socio-politiques au regard des tendances lourdes démo-économiques.
Un autre éclairage complémentaire est celui du comparatisme et de l’analyse des conflits ivoiriens au regard des autres conflits africains, montrant à la fois la spécificité et le caractère commun des facteurs de conflictualité et la dimension régionale du conflit.
Les facteurs de conflictualité ivoirien au regard des conflits internationaux
Les affrontements ivoiriens s’inscrivent dans la montée de la conflictualité africaine et mondiale. En 2003, 20 % de la population africaine et 15 pays sont concernés par la guerre. Le nombre de réfugiés est estimé à 7 millions et celui des déplacés à 10 millions. Aux conflits de la période de la guerre froide, caractérisés par des oppositions idéologiques et des soutiens des grands blocs, ont fait place des guérillas multiformes davantage intra-africaines avec retrait partiel des grandes puissances. Les conflits internes (guerres civiles, rébellions) se différencient de moins en moins des conflits externes (guerre internationales) depuis la chute du mur de Berlin (Kaldor 1999). Les guerres internes s’articulent autour des réseaux régionaux et internationaux. De nouvelles formes de guerres permanentes se font jour sans qu’il y ait nécessairement ni vainqueur ni vaincu.
L’enchevêtrement des facteurs de conflictualité armée
Les facteurs explicatifs des conflits armés sont évidemment multiples et jouent différemment selon les contextes. On ne peut les réduire au modèle clauzewitzien supposant que la violence est un moyen pour aboutir à des fins clairement définies par des stratèges. La polémologie implique des approches pluridisciplinaires : sociologiques (action violente des masses, propagande), politiques (antagonismes de puissances rivales, conflits de pouvoirs ; jeux des représentations et replis identitaires réifiés), économiques (intérêts économiques, modes de financement des conflits), psychologiques (théories du conflit frustration/agression).
Les facteurs culturels et civilisationnels jouent évidemment un rôle. On ne peut certes accepter la vision manichéenne de Huntington (2000). En revanche, les crises sont des facteurs de renforcement des appartenances identitaires ethniques ou religieuses et celles-ci sont instrumentalisées par les pouvoirs. Dans un monde multipolaire et multicivilisationnel, les identités culturelles sont la forme immédiate que revêtent de nombreuses luttes armées de l’après-guerre froide. L’Afrique est moins concernée par ces conflits "intercivilisations" même si les conflits internes au Soudan et au Nigeria avec la charia islamique, entre l’Erythrée et l’Ethiopie, voire en Côte d’Ivoire, peuvent apparaître en partie comme opposant chrétiens et musulmans. Au cours des processus de crises, les identités ethniques ou religieuses deviennent dominantes dès lors qu’elles sont les seuls référents de la rhétorique politique et que la complexité des situations est réduite à des identités réifiées ou à des combats entre les forces du bien et du mal. Les guerres sont d’autant plus probables que l’on assimile le religieux et le politique, l’absolu et le relatif. Cette instrumentalisation du religieux s’est accentué depuis le 11 septembre 2001. En Côte d’Ivoire, elle s’est développée dans les discours d’influence pentecôtiste du président Gbagbo ou dans ceux de certains imams du Nord développant la thèse de l’autochtonie.
Les facteurs politiques, le plus souvent mis en avant, sont évidemment importants, que ce soit en termes de déficit de légitimité des pouvoirs en place, de disparition des compromis socio-politiques, de querelles de chefs pour l’accès au pouvoir, de décomposition des citoyennetés ou de volonté de nouvelles configurations territoriales. La guerre peut avoir ainsi une finalité politique, accéder au pouvoir par la force. Le risque de conflit ouvert est accru lorsque les responsables politiques remettent en question les compromis et s’appuient sur certains clans, factions ou ethnies. L’Etat, extraverti et affaibli par l’endettement et par l’ajustement, compte sur une société civile faiblement organisée. Les référents identitaires, communautaires, tribaux, ethniques ou claniques favorisent, dès lors, des logiques de fractionnement. Les liens transnationaux par les diasporas, les conglomérats ou les puissances régionales s’appuient sur ces factions. Les comportements belligènes jouent dans des conditions politiques données : absence d’Etat de droit, souveraineté des Etats en déshérence, inexistence de jeux démocratiques. Dans le cas ivoirien, la lutte pour le pouvoir entre les trois grandes forces politiques : le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, le RDR d’Alassane Ouattara ou le PDCI d’Henri Konan Bédié ont conduit, à défaut de règles démocratiques et du fait de mesures ad hominem en termes de code de nationalité et de constitution, à une délégitimitation du pouvoir, à un enchaînement de frustrations et à une absence de compromis socio-politiques. Les accords de Marcoussis puis d’Accra de début 2003 essayent avec peine de mettre en place un compromis acceptable par les différentes parties, par un partage équitable des portefeuilles et une remise en question des lois foncières et du code de nationalité.
On observe sur le plan militaire une prolifération des armements peu coûteux et à diffusion rapide allant de la kalachnikov à la machette. Les vendeurs d’armes sont liés aux circuits mafieux. Les guerres sont d’autant plus aisées que le trafic des armes légères s’est développé : recyclage, vente des surplus des pays de l’Est. Le coût des armes a fortement chuté ; dans certains pays africains un AK-47 coûte 10 euros. On observe un faible coût d’opportunité des activités militaires notamment pour les enfants soldats du fait du chômage et de leur déscolarisation. Les armées régulières et les forces de maintien de l’ordre sont souvent en déshérence et se développent un mercenariat, des clivages claniques voire des milices traduisant une décomposition des armées nationales. On trouve ainsi certaines similitudes avec les guerres pré-westphaliennes caractérisées par l’absence de statuts des civils, le caractère mercenaire et privé des armées. Dans le cas ivoirien, les accords militaires avec la France ont, lors de l’indépendance, transféré une partie des pouvoirs régaliens à Paris. Ils avaient réduit les risques de coups d’Etat militaires et interdit la formation d’une armée nationale pouvant être le creuset d’une citoyenneté. Ils ont conduit, depuis le coup d’Etat de 2002, à la mobilisation de milices privées, de mercenaires voire d’enfants soldats venant du Liberia dans les deux camps. Les appuis militaires extérieurs proviendraient de l’Angola pour les armes et de l’Afrique du Sud pour les mercenaires (Society executive outcomes) en ce qui concerne les forces gouvernementales. Les fourniture d’armes pour les "rebelles" viennent, selon toute vraisemblance, des pays d’Europe de l’Est et transitent par le Burkina Faso. La France intervient comme force d’interposition.
Les facteurs géopolitiques pèsent. La fin de la guerre froide et de la bipolarité s’est traduite par un retrait partiel des puissances hégémoniques et par une apparition de conflits désinternationalisés. Les dividendes de la paix n’ont pas été affectés à la réduction des guerres. Il existe de nouveaux enjeux hégémoniques. De multiples réseaux organisés de pouvoirs et d’interactions se chevauchent et s’entrecroisent avec des interrelations entre les quatre principales sources de pouvoirs idéologiques, économiques, militaires et politiques. De nombreux conflits africains sont liés, à la fois, à une fragmentation de l’espace national non contrôlé par un Etat fort et aux réseaux transnationaux (diasporas, conglomérats, puissances régionales, etc.) avec des jeux d’alliance ou d’allégeance qui interdisent d’opposer le territoire national contrôlé par l’Etat et le système international. La Côte d’Ivoire a perdu, ainsi, son rôle de relais de l’Occident de l’époque de la guerre froide. Elle demeure un enjeu régional important comme pôle de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) : elle représente 40 % du PIB de l’union. Principale gagnante de l’intégration régionale à long terme, la Côte d’Ivoire a eu, durant les périodes de crise économique, tendance à ne pas assumer les coûts de l’intégration en termes de redistribution régionale ou de gestion des flux migratoires. Il en est résulté une montée des tensions avec les pays limitrophes. Elle est également insérée dans un environnement caractérisé par les conflits du Liberia alimentés par le trafic des diamants, par les réfugiés venant de l’ouest et par les liens avec les financements mafieux des pays sahéliens.
Les facteurs économiques jouent à la fois comme enjeu et modes de financement des luttes armées. Les guérillas vivent de soutiens extérieurs, de prédation sur les productions ou sur les aides extérieures ou de captation des ressources naturelles. Si toutes les guerres n’ont pas une explication économique, toutes ont besoin de financement ("le nerf de la guerre"). Il existe, dans le cas ivoirien, une grande opacité sur ces sources de financement. La quasi-totalité des guerres en Afrique sont liées au contrôle des richesses (diamant, pétrole, narcodollars), aux conflits fonciers ou hydrauliques, au pillage ou à la recherche de protection contre rémunération. Elles s’appuient sur la pauvreté et le chômage pour le recrutement des milices. Elles renvoient aux sentiments nationalistes face au contrôle du capital par des intérêts privés étrangers.
Les facteurs économiques des conflits armés
On observe, face à la nécessité de penser les nouveaux conflits postérieurs à la chute du mur de Berlin, de nouvelles analyses des conflits qui privilégient les facteurs économiques et qui questionnent les analyses anciennes des politistes ou des polémologues. Un débat violent est apparu entre analystes à propos de la légitimité d’un éclairage économique (Marchal et Messiant 2002). Deux principales analyses économiques sont mobilisées : la première, utilitariste, repose sur des tests empiriques, mobilise les comparaisons internationales à partir d’analyses factorielles et privilégie les facteurs internes aux Etats en opposant les gouvernants et les rebelles ; la seconde, plus qualitative et diachronique, se situe dans le paradigme de l’économie politique liant pouvoirs privés, publics et militaires, et prend en compte les relations entre acteurs locaux, nationaux, régionaux et internationaux.
Les tests empiriques et les approches utilitaristes au niveau international
Nous privilégierons, dans la littérature "explosive" consacrée aux conflits, notamment sous l’impulsion de la Banque mondiale, les travaux de Collier et Hoeffler (2000) qui opposent, à l’intérieur d’une nation, la rébellion, forme de criminalité organisée caractérisée par l’avidité (greed) et le gouvernement supposé légitime et recevant les doléances (grievance). Ils ne s’intéressent pas aux motivations des conflits mais à leur faisabilité. Ils supposent que les pays ont les mêmes aspirations au pouvoir ou les mêmes doléances et que l’on peut dès lors les différencier du seul point de vue des logiques ou non de prédation des rébellions. Le mouvement rebelle se comporte comme un agent économique rationnel qui choisira d’entrer en guerre si les bénéfices escomptés sont supérieurs aux coûts.
Les principaux résultats des tests reposant sur des comparaisons internationales et utilisant des indicateurs quantifiés sont les suivants :
- La variable la plus significative est le revenu par tête. Son effet est monotone et décroissant (le revenu au carré est non significatif). Pour un revenu par tête égal à la moitié des revenus moyens par tête, la probabilité d’occurrence d’une guerre, toutes autres variables égales à la moyenne par ailleurs, est de 65 %, alors que, s’il est de deux fois la moyenne, cette probabilité baisse à 15 %. L’effet des coûts d’opportunités de la guerre est donc prédominant sur l’effet des gains potentiels conditionnés par la victoire. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, le fait que le revenu par tête ait chuté de moitié depuis 1980 et que le pourcentage en deçà du seuil de pauvreté soit passé de 11 à plus de 39 % peut apparaître comme facteur explicatif de la probabilité de conflits. En revanche, dans ce contexte régressif, la montée des inégalités entre le nord et le sud ne paraît pas prouvée.
- La part des matières premières et son carré sont significatifs. L’effet est non monotone, un pays avec peu de ressources naturelles étant une incitation faible à la guerre (faible espérance de gain). C’est également le cas si ces ressources sont en quantité suffisamment importantes pour assurer la sécurité de l’Etat, la probabilité de victoire de la rébellion étant alors affaiblie. Le risque maximum de guerre, toutes autres variables étant à leurs valeurs moyennes, survient pour une part d’exportation de 27 % du PIB. Il est alors de 56 %, alors que sans ressources naturelles le risque est réduit à 12 %. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, les conflits concernant le partage de la rente cacaoyère ou caféière peuvent être mis en avant. Le diamant finance vraisemblablement en partie les rebelles du nord et les forces légalistes et sûrement ceux de l’ouest. On observe un développement important de la culture de cannabis dans les zones cacaoyères et une insertion dans les circuits des narcodollars. En revanche, a priori, il ne semble pas y avoir d’enjeux pétroliers majeurs même si des chiffres très élevés circulent sur les réserves pétrolières ivoiriennes
- La taille de la population : l’effet de la taille de la population est monotone et favorise le risque de guerre et sa durée. Un pays avec une forte population aura un risque plus grand de sécession. Pour une population de deux fois la moyenne, la probabilité d’occurrence d’une guerre est supérieure de 56 % à un pays ayant une taille de population moyenne, avec une durée supplémentaire de 12 mois, toutes autres variables étant égales à la moyenne. La Côte d’Ivoire a vu sa population passer entre 1975 et 2000 de 6,7 à 16,5 millions d’habitants. La taille de la population reste moyenne. En revanche, son rythme de croissance a été un des plus élevés du monde, avec toutefois une transition démographique opérée dans les années 1990 et l’on observe une forte densification notamment au sud. Il faudrait tester ces deux variables, dans les comparaisons internationales. A défaut, on ne peut qu’émettre des hypothèses. La pression démographique peut apparaître, face aux raretés des terres, comme un facteur explicatif des conflits fonciers. On observe de même dans le nord des affrontements croissants entre les pasteurs, les producteurs de coton et les éleveurs. Le fait que la Côte d’Ivoire ait connu un taux de croissance démographique très élevé, avec ses effets en terme de conflits inter-générationnels, peut également être mis en avant.
- La fragmentation ethnique et son carré sont significatifs pour la durée de la guerre (et plus faiblement pour l’occurrence de la guerre). L’effet de la fragmentation ethnique est donc non monotone. Une population très homogène comme une population très fragmentée réduisent le risque d’occurrence d’une guerre et sa durée, ceci en raison des coûts de transaction associés. Une bipolarisation de la société favorise la rébellion en diminuant les coûts de transaction. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, on peut considérer que la fragmentation ethno-régionale est intermédiaire et donc, au regard des tests empiriques, aggrave les risques de conflits armés.
Certains auteurs ont complété ce modèle et les test empiriques en supposant que l’activité de l’opposition est une fonction croissante des activités de prédation et de répression du gouvernement et une fonction décroissante des activités de redistribution. Selon le modèle de J.-P. Azam (2000), largement inspiré de la situation ivoirienne, les compromis crédibles redistributifs réduisent les opportunités de conflits ; le gouvernement promet un transfert vers ses opposants potentiels pour ne pas s’engager dans une guerre civile. Deux causes de guerres civiles sont identifiées : la crédibilité imparfaite qui accroît le coût du transfert requis ; l’information asymétrique qui conduit à un trade off entre l’efficience et la guerre civile.
Dès lors, la paix apparaît si : d’une part on baisse la prédation, on améliore la redistribution et la crédibilité des processus redistributifs de l’Etat, par exemple par des quotas de fonctionnaires et dans l’armée, des contre-pouvoirs ou un rôle accru de la société civile ; et d’autre part on améliore l’information du gouvernement sur les actions des groupes exclus.
D’autres modèles économiques et tests empiriques prennent en compte les facteurs internationaux, les dimensions temporelles des conflits (durée, résurgence, etc.) en liaison avec les situations de récession économique (Blomberg et Hess 2002). La crise économique de long terme est un facteur déterminant de la conflictualité.
L’économie politique et l’enchaînement de la conflictualité
Plusieurs limites apparaissent dans ces tests empiriques réalisés au niveau international en analyses transversales. Ces modèles font abstraction des facteurs historiques, sociaux ou politiques et réduisent la réalité complexe à des motivations principalement utilitaristes ou praxéologiques (adéquations des moyens aux fins). Les phénomènes sociaux sont réduits à des indicateurs replacés dans une fonction mathématiquement testable au lieu d’être appréhendés comme des processus résultant d’interactions complexes. Les indicateurs statistiques et statiques, correspondant à des périodes prédéterminées, ne peuvent ainsi prendre en compte les processus historiques dans lesquels se déroulent les conflits ni les engrenages non contrôlés. Ces tests, généralement conçus en économie fermée, sous-estiment les interdépendances entre les facteurs internes et les facteurs régionaux et internationaux. Ils réduisent les conflits armés à des oppositions entre gouvernants et rebelles. Les facteurs économiques en termes d’inégalités, d’asymétries de pouvoirs ou de discriminations ne sont pas pris en compte.
L’analyste, recherchant une certaine intelligibilité du désordre et une compréhension des processus complexes, doit ainsi intégrer à la fois le jeu des intérêts économiques et celui des enjeux politiques ou géopolitiques plus larges. Le jeu des passions ou de la recherche du bien commun s’ajoute à celui des intérêts et à l’avidité des belligérants. Il importe également de contextualiser les conflits et de dégager les facteurs spécifiques aux économies africaines dans un nouveau contexte de fin de la guerre froide. Les affrontements africains, notamment ivoiriens, sont liés à la fois à des histoires propres de constitution des Etats-nations, au contexte de sous-développement, à une fragmentation de l’espace national non contrôlé par un Etat fort et à des modes spécifiques d’insertion des post-colonies dans l’économie mondiale avec une forte dépendance vis-à-vis des intérêts économiques étrangers et un poids particulier des mafias régionales ou internationales.
On pourrait évidemment resituer le conflit ivoirien en regard de typologies et différencier avec P. Chaigneau (2002) les guerres selon des critères dominants : d’annexion (RDC), de sécession (Sud-Soudan), identitaires (Sahrahouis), ethniques (Burundi, Rwanda), claniques (Somalie), de prédation (Liberia, Sierra Leone), jacqueries (Casamance), mais ces typologies sont très réductionniste. Trois principales caractéristiques permettent de spécifier les contextes africains en général et ivoiriens en particulier.
Économies de rentes et conflits de captation de richesses
Les économies africaines demeurent dominées par des logiques de rentes. L’enrichissement résulte davantage de la captation de richesses que de leur création. Les facteurs premiers des guerres sont les richesses naturelles qui permettent le financement des conflits tout en en étant un des principaux enjeux. On peut ainsi différencier les guerres liées aux : rentes pétrolières (Angola, Congo, RCA, Tchad), au diamant (Angola, Liberia, Guinée, Sierra Leone, RDC), aux narcodollars, aux enjeux fonciers (Moyenne vallée du Sénégal, Burundi, Côte d’Ivoire, Rwanda) ou au contrôle de l’eau (moyenne vallée du Sénégal, fleuve Niger, riverains du Nil). La guerre permet de légitimer des actions qui seraient considérées comme des crimes en période de paix. La victoire peut ne pas être souhaitable pour se partager les rentes. Les avantages économiques attendus de la guerre civile sont le pillage, la protection moyennant rémunération (Liberia, Somalie), les profits liés au commerce des armes, des aliments ou des narcodollars, l’exploitation de la main-d’œuvre (captation d’esclaves), le contrôle des terres, le vol de l’aide étrangère ou les avantages des combattants "se payant sur la bête". Les conflits armés africains résultent également d’une interdépendance entre le contrôle des produits illicites, les trafics d’armes et la mobilisation des milices. Les sociétés africaines sont insérées dans une économie mondiale informelle ou un "monde sans loi" (Maillard 1998). D’un côté, les organisations terroristes ou guerrières supposent un financement important et une mobilisation des ressources sur des marchés financiers mondialisés (paradis fiscaux). De l’autre, les réseaux mobilisent des agents en s’appuyant sur le terreau de la pauvreté et de la frustration. La Côte d’Ivoire est insérée dans un environnement régional où les narcodollars, le trafic du diamant et des armes et le blanchiment de l’argent jouent un rôle croissant.
La faillite du contrat social et la défaillance institutionnelle
Plusieurs explications de la rupture du contrat social peuvent être données. L’Etat ou autorité est peu crédible et peu légitime ; il est souvent opportuniste. Les équilibres de pouvoirs nécessaires pour que l’autorité soit bienveillante sont limités. Dans les sociétés africaines, la construction nationale demeure en cours et la citoyenneté reste embryonnaire. L’Etat africain post-colonial se caractérise par sa faiblesse menant au quasi-effondrement d’institutions telle l’armée ; lui-même est faiblement connecté à une société civile faible. La faillite du modèle étatique post-colonial, auquel s’est ajoutée la dévalorisation de l’Etat par l’idéologie libérale, ont conduit à des fractionnements territoriaux et à une montée en puissance de factions s’appuyant sur des identités claniques, communautaires, ethniques ou religieuses. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, la combinaison de la rhétorique ethnonationaliste, de l’instrumentalisation de l’ivoirité et de la difficulté de se projeter dans une construction d’Etat-nation en liaison avec le développement économique et social a renforcé les référents ethniques autour des groupes Akan (sud-est), Mandé du Sud, Krou (sud-ouest) et Voltaïque et Mandé du Nord (nord). Chacun de ces groupes renvoie largement aux clivages des partis politiques respectivement : PDCI de K. Bédié, l’Union pour la démocratie et pour la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) de Robert Guéi (assassiné en 2002), FPI de L. Gbagbo et RDR de A. Ouattara.
La question doit être également posée en termes de transition d’Etats autoritaires à parti unique vers la démocratie – et donc le multipartisme – et vers le marché. Les risques de guerre civile ne sont pas amoindris par des réformes libérales partielles dans un contexte déficient (optimum de second rang). Les pays en transition vers la liberté de l’information ne disposent pas des mécanismes institutionnels garants de la démocratie, d’où des campagnes ethnicides dans la presse et sur les ondes, faute de déontologie des journalistes et en raison d’une très forte politisation des médias.
Pertes de confiance, systèmes de représentation et croyance
Il semble intéressant de mettre en relation le contexte économique de crise et les représentations belligènes en mobilisant notamment les concepts keynésiens, eux-mêmes influencés par Freud. Les représentations dépressives liées à des pertes de confiance traduisent, comme pour les marchés financiers, des comportements irrationnels en incertitude radicale de type keynésien. On peut prendre pour hypothèse que le repli identitaire, le déploiement d’un imaginaire ethnique, les comportements de haine sont des pertes de confiance à la fois dans les autres et dans l’avenir dont l’horizon apparaît bouché. Les situations de détresse conduisent à la recherche d’un bouc émissaire et à la dialectique du persécuteur/persécuté. L’ennemi devient l’étranger qui soit est envié et détesté du fait de sa puissance, soit rentre en concurrence pour le contrôle de la terre ou pour l’emploi dans les petites activités. Les frustrations sont d’autant plus fortes que la richesse des nantis s’étale avec insolence et que des comportements néocolonialistes perdurent. La création, acte de projection dans le futur, cède la place à la destruction. La sympathie ou l’empathie se transforment en haine de l’autre et de soi. Le futur devient l’actualisation des ancêtres, la réinterprétation d’une histoire mythique justifiant le retour à la terre ancestrale, aux valeurs authentiques. Ces systèmes de représentation se développent d’autant plus que les agents sont en situation de forte vulnérabilité liés à des facteurs tels que la baisse des cours des matières premières ou l’aggravation des tensions pour l’accès à la terre ou à l’emploi. La non-scolarisation ou la formation idéologique sont des facteurs essentiels de remplacement des connaissances par des croyances, états portant à donner son assentiment à une certaine représentation dont le statut épistémique est incertain ou douteux. On observe alors un retour du refoulé (Freud), une montée de la haine "la plus tragique des passions tristes conduisant à un empêchement de la connaissance" (Spinoza).
Les pouvoirs peuvent contribuer par des manipulations à renforcer ces représentations en jouant sur les croyances. Les conflits armés apparaissent lorsque les intérêts se transforment en passions et que la pluralité des référents des agents se transforme en une identité réifiée et unidimensionnelle : son ethnie, sa religion, son appartenance nationale, sa caste. Là encore, ces facteurs généraux observables en Afrique se retrouvent peu ou prou en Côte d’Ivoire.
Au regard des autres conflits africains, la montée des zones de luttes armées en Côte d’Ivoire résulte à la fois de la résurgence des référents identitaires ethniques, religieux ou nationalistes, de la défaillance de l’Etat de droit et de souveraineté en déshérence, des immixtions des puissances régionales et internationales, et d’une montée en puissance des organisations criminelles internationales. Elle renvoie également au rôle des facteurs économiques en terme à la fois de financement des conflits et d’enjeux de contrôle des ressources rares.
La combinaison des approches historique, comparative et d’économie politique présentée précédemment permet de définir certains facteurs généraux et spécifiques de conflictualité et de donner une certaine intelligibilité au désordre.
L’éclairage de la longue durée, mettant en perspective la crise actuelle au regard de l’épuisement du modèle de développement, montre un engrenage rendant de plus en plus probable le scénario pessimiste. Les conflits rétroagissent eux-mêmes sur la récession économique et conduisent à un processus involutif. La perte de confiance, l’attentisme ou le départ des cadres et des capitaux, les incertitudes sur les récoltes cotonnières, caféières ou cacaoyères conduisent la Côte d’Ivoire dans une spirale économique baissière qui renforce le chômage et la pauvreté, et attise les tensions sociales. Elle risque de spécialiser davantage la Côte d’Ivoire dans des productions illicites. En même temps, la crise du pôle ivoirien rétroagit sur les pays voisins enclavés (retour des immigrés au Mali et au Burkina Faso, difficultés de transit) et sur le fonctionnement de l’UEMOA et de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO).
Ces facteurs historiques et régionaux s’enchaînent pour conduire à des processus cumulatifs et à des engrenages non régulés. Malgré les risques d’usage métaphorique pour comprendre le désordre, les conflits armés peuvent être définis comme des processus résultant d’interactions cumulatives et conduisant à un chaos entropique. D’où la nécessité d’introduire de l’incertitude, de l’indéterminisme dans des systèmes non linéaires déterministes ou de l’aléatoire. La guerre est un chaos résultant d’un enchevêtrement non maîtrisé de processus qui s’enchaînent avec rupture des modes de régulation. Elle concerne différents acteurs, différents enjeux et différents terrains d’affrontement ayant chacun leur propre logique. Elle est une incertitude systémique, éventualité non probabilisable d’apparition de situations dans lesquelles les réponses des acteurs aux risques perçus conduisent à accroître le phénomène au niveau collectif.
Les conflits se développent quand il y a défaillance des systèmes de décision, c’est-à-dire de prise de risque (selon une probabilité subjective), dans un univers incertain (non probabilisable) qui coordonne les informations (désinformation), des représentations (fausses représentations) et des actions (défaillance de logistique ou de volonté). Les acteurs peuvent être négatifs (favoriser la crise), passifs (la subir), réactifs (éteindre les incendies), préactifs (anticiper), proactifs (agir pour provoquer ce que l’on désire) ou interactifs (agir en interrelation avec les événements par un pilotage).
Certains politistes considèrent que les guerres africaines sont inévitables ; elles permettraient de construire les Etats-nations selon l’adage "l’Etat fait la guerre ; la guerre fait l’Etat". Elles conduiraient à une reconfiguration des frontières artificielles héritées du partage de Berlin. Les forces étrangères n’ont pas à faire acte d’ingérence néocoloniale. Nous pensons au contraire que l’histoire ne bégaye pas. Les conflits africains ont des formes à la fois moyenâgeuses et post-modernes. Ils s’insèrent notamment dans une économie régionale et mondiale officielle et criminelle. Ils participent largement de la décomposition de l’Etat, de la vulnérabilité des populations et du sous-développement économique, qui, ensemble, rétroagissent sur la rupture du contrat social, sur la montée des comportements belligènes et sur l’engrenage des conflits. Dès lors, le rôle de médiateur, de tiers garant du respect du contrat social doit être également assuré, face à des Etats défaillants, par des organisations internationales ou régionales, voire par des puissances étrangères.
Les solutions de prévention et de réduction des risques de conflits sont évidemment complexes et diverses. Dans la mesure où l’analyse factorielle est dans l’impossibilité de définir une hiérarchie de facteurs identifiés, on ne peut ordonner les mesures. Celles-ci supposent toutefois des réformes séquencées et doivent se situer dans une perspective de court, moyen et long terme. Elles renvoient, du fait de l’enchevêtrement des facteurs, à des échelles territoriales plurielles : au niveau local, national, régional et international. Nous ne pouvons donner ici que quelques pistes à débattre.
En ce qui concerne les séquences, la priorité est d’ordre militaire, diplomatique et politique pour stopper et réguler le processus d’engrenage des facteurs de conflictualité. Le désarmement des forces irrégulières suppose des mesures d’incitation et d’insertion des militaires désarmés dans des activités officielles. Il s’agit de trouver de nouveaux compromis nationaux, de mettre en place une réforme constitutionnelle réductrice des conflits comme le prévoit les accords de Marcoussis et d’Accra, de passer de logiques d’affrontements des forces politiques et militaires à des confrontations de projets politiques portés par des partis politiques et une société civile. Ce processus est d’autant plus difficile que certaines forces politiques sont dans l’incapacité de contrôler leurs bases et que les milices manipulées par les factions politiques tendent à s’autonomiser ou sont appuyées par des réseaux régionaux. La politique est, en inversant la formule célèbre de Clausewitz, la continuation de la guerre par d’autres moyens. Elle implique la mise en place d’institutions assurant confiance et crédibilité et des systèmes d’informations crédibles. La démocratie est la forme de gouvernement qui limite les conflits à la condition de ne pas la réduire au multipartisme ou à la liberté de la presse. L’essentiel concerne les jeux de contre-pouvoirs et la constitution d’une société civile forte, complémentaire d’un Etat fort, et la gestion adéquate des rythmes conduisant vers la démocratie dont la forme est à innover par les Africains eux-mêmes et qui est un processus endogène construit par les acteurs.
Les compromis politiques n’auront de légitimité et de durabilité que si les facteurs profonds explicatifs de l’engrenage de la conflictualité sont modifiés. Ceci implique un processus de croissance économique réducteur des inégalités et s’insérant dans un projet collectif à la fois national et régional. A moyen et long terme, les trois déterminants économiques de la croissance sont le taux d’épargne, les capacités d’importation et les progrès de productivité des facteurs. Les principes généraux de François Perroux restent d’actualité "[les conflits] ne peuvent être réduits que dans un projet collectif, la mise en avant des avantages collectifs d’une nation en train de se faire, d’un régionalisme en voie de se construire" (Perroux 1961). Ceci suppose de satisfaire la "couverture des coûts de l’homme" : éduquer, soigner, nourrir. La réponse durable à la prévention des conflits renvoie à la réduction des "trappes à pauvreté", au passage de logiques de captations de rentes en logiques de création de richesses et donc à la mise en œuvre des scénarios 2 et 3 cités précédemment : intensification de l’agriculture, priorité à la santé et à l’éducation, diversification des exportations, liens croissants entre l’informel et le secteur industriel.
Elle implique plusieurs volets :
- mettre en place, au sein des grandes filières agroalimentaires, des arrangements contractuels entre les différents acteurs permettant de stabiliser les prix, d’allonger les horizons temporels des acteurs, de favoriser la transparence dans le partage de la valeur ajoutée. Ces arrangements doivent être conçus dans une politique d’aménagement du territoire avec des mécanismes de péréquation ;
- assurer le respect des cahiers des charges avec transparence de la part des opérateurs privés ayant bénéficié d’une délégation de service public ;
- reconnaître une pluralité des droits d’usage de la terre et le droit d’exploitation à ceux qui cultivent les terres ;
- reconstituer les systèmes financiers permettant de transformer l’épargne à court terme en investissement à long terme. Cette reconstitution suppose, outre la restructuration du système officiel, un développement des systèmes de financement décentralisés et des liens entre les systèmes officiels et les systèmes dits informels.
A plus long terme, la reprise économique ivoirienne suppose plusieurs réformes :
- favoriser des procédés plus capitalistiques dans les secteurs agricole et informel tout en cherchant à économiser du capital dans les secteurs public, parapublic et moderne privé ;
- inciter une intégration des grandes unités et des micro-unités par des relations de sous-traitance, le développement d’une agriculture contractuelle ou la mise en place de "clusters" ou de districts industriels conduisant les firmes étrangères à externaliser une partie de leurs activités vers les micro-entreprises et les PME locales ;
- construire de nouveaux avantages comparatifs permettant une meilleure spécialisation internationale en jouant sur les trois volets : avantages comparatifs territorialisés (dotations factorielles, coût des facteurs, effets d’agglomération), avantages comparatifs transférés par les firmes multinationales (brevet, marques, organisation, logistique, etc.) et avantages construits par les décideurs publics (règles, environnement institutionnel, politiques économiques).
L’enchevêtrement des facteurs et des terrains d’affrontements implique des actions à différentes échelles territoriales.
- A l’échelle internationale, un plan de reconstruction économique de la Côte d’Ivoire s’impose avec l’appui des bailleurs de fonds dès lors que les conditions de compromis sociopolitiques et d’arrêt de la violence armée sont mises en œuvre. Une coopération internationale suppose de limiter le trafic des armes, de réguler le commerce des produits finançant la guerre (diamants, pétrole, drogues) et de contrôler les "offshores" liés aux économies mafieuses, avec mobilisation des différents acteurs publics, firmes, société civile.
- A l’échelle régionale, dès lors qu’il y a interdépendances de facteurs internes et internationaux, conduisant à un engrenage incontrôlé, le rôle de médiateur extérieur ou de forces d’interposition s’impose. La légitimité en Afrique de l’Ouest est celle de l’ECOMOG (Economic Community of West African States [ou ECOWAS] Monitoring Group) au sein de la CEDEAO. Les forces des Nations unies ou des puissances européennes ne doivent intervenir qu’en substitut. L’intégration régionale est une manière de faciliter le dialogue et de contourner les antagonismes politiques à la condition que jouent des mécanismes compensateurs entre les gagnants et les perdants de l’intégration régionale. Une sortie par le haut de la crise ivoirienne serait un renforcement de l’intégration régionale au sein de l’UEMOA d’une part et de la CEDEAO de l’autre, notamment par la mise en place de structures renforcées dans le domaine de la mise en œuvre du Nepad (Nouveau partenariat pour le développement africain, New Partnership for Africa’s Development) et de la sécurité (l’ECOMOG).
- A l’échelle nationale, la priorité est de relégitimer l’Etat et de lui permettre de remplir ses fonctions régaliennes notamment en matière de sécurité et de compromis sociopolitique, ce qui suppose le respect du droit des gens et du contrat social. La priorité est de reconstituer les capacités des systèmes éducatifs et de santé ainsi que de l’administration. Dans la mesure où la guerre civile renvoie en partie à des intérêts économiques, des mesures économiques s’imposent : ainsi, réduire le coût d’opportunité de la guerre pour les jeunes suppose qu’ils reçoivent une formation scolaire qui structure leurs esprits et développe l’esprit critique, des activités qui les occupent et des symboles qui les motivent ; avoir des actions préventives suppose que les mécanismes redistributifs aux minorités soient respectés sous formes de quotas, d’accès à l’éducation et à la santé. Les questions d’aménagement du territoire et de compensation des régions défavorisées sont fondamentales (modification du code foncier, etc.).
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[*]
Nous remercions les deux référés, Alain Dubresson et Naïma Pagès pour leurs remarques pertinentes. L’auteur reste seul responsable des erreurs que cet article pourrait contenir.
[**]
Professeur à l’université Paris X-Nanterre
[1]
Les conflits sont créateurs de propagandes et de rumeurs attisant eux-mêmes les affrontements. Selon la presse du sud, ce seraient au contraire les "réseaux" français qui auraient financé les rebelles tout en se positionnant comme force d’interposition leur interdisant d’aller jusqu’à Abidjan, ce qui supposerait des pratiques pour le moins contradictoires (Doza 2003).