Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
264 pages

p. 129 à 150
doi: 10.3917/afco.206.0129

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Dossier

no 206 2003/2

2003 Afrique contemporaine Dossier

La crise ivoirienne et son impact régional : regard sur l’actualité et scénarios pour l’avenir

Equipe Jumbo  [*]
Cet article présente les premières estimations de l’impact macroéconomique de la crise ivoirienne en 2002 tant en Côte d’Ivoire que dans le reste de la zone UEMOA. Pour 2003-2004, plusieurs scénarios sont envisagés et quantifiés à l’aide de la maquette Jumbo de l’AFD. En 2002, si les dommages ont été grands socialement, humainement et politiquement, il apparaît que le coût macroéconomique immédiat de la situation aura été finalement assez limité. Les perspective sont bien différentes en 2003 : en Côte d’Ivoire, le PIB devrait diminuer sensiblement. Au Sahel, les limites des capacités d’adaptation sont maintenant atteintes. Burkina Faso et Mali devraient alors pleinement subir les effets de la crise... This paper gives a preliminary estimate for the year 2002on the macro-economic cost of the political crisis in Côte d’Ivoire for this country and in the other WAEMU members. Using the AFD’s Jumbo model, different scenarios are tested and quantified for the years 2003 and 2004. Even if the damages have been very serious in 2002 with regards to social, human and political aspects, it appears that the immediate economic cost of the situation was finally rather limited during this year. In 2003, however, recession should be much stronger: in Côte d’Ivoire, GDP would significantly fall. For Sahelian countries, adaptation ability would progressively vanish. Both Burkina Faso and Mali would therefore endure stronger negative effects from the crisis.
La zone franc, hélas, a déjà connu des troubles civils graves [1] et des conflits armés [2], mais ces troubles n’affectaient pas véritablement l’économie d’autres Etats de la zone. La seule conséquence externe en était parfois ces migrations de réfugiés que les organisations humanitaires internationales accompagnent d’une aide encore insuffisante et qu’il convient d’améliorer. Tel n’est pas le cas avec la crise prolongée que connaît la Côte d’Ivoire, pays carrefour de l’Afrique de l’Ouest, base arrière pour la maintenance industrielle de toute la sous-région, couloir d’approvisionnement des pays enclavés et, pays le plus riche de la zone, terre d’accueil depuis des décennies de nombreux émigrés des pays voisins.
Face à cette crise et à ses effets directs et indirects, il y a chez ses voisins des pays affectés positivement (Togo, Ghana et dans une moindre mesure Bénin), des pays affectés plus négativement (Mali, Burkina) et des Etats peu affectés (Sénégal, Guinée, Guinée-Bissau, Niger et Liberia).
Il n’y a certainement pas de proportionnalité directe entre la durée de ce conflit et l’ampleur de ses effets sur les pays de la sous-région : il semble clair que plus le conflit perdure, plus la détérioration de la situation s’accélère et plus les fondements de la croissance sont atteints. Il faut souligner que le plus grand dommage, au-delà de l'effet sur la réputation de la zone, est l’accroissement des incertitudes (instabilité politique et militaire, hypothèque des déplacements de masse, insécurité et entrave à la libre circulation des personnes et des biens) dont on connaît les effets psychologiques ravageurs sur la croissance (limitation de la consommation et accroissement de l’épargne, arrêt des investissements, absence de perspectives de moyen terme, arrêt des déplacements, arrêt des échanges, déstockage et paupérisation).
Le présent article s’appuie sur les analyses des macro-économistes de l’Agence Française de Développement (AFD), qui, depuis 1995, effectuent chaque semestre des projections macro-économiques et financières pour les pays africains de la zone franc [3] réalisées à l’aide de la maquette Jumbo [4]. Cet instrument modélisé s’appuie conjointement sur les données statistiques publiées par les pays membres, sur le contenu des programmes élaborés en lien avec le Fonds monétaire international (FMI), sur les analyses développées par les différents observateurs (universitaires ou institutionnels, notamment au sein de l’AFD) et sur le résultat des missions macro-économiques sur le terrain. Ce travail périodique sur la conjoncture et les perspectives de court terme conduit à recenser les facteurs qui gouvernent la conjoncture mais aussi à développer une analyse plus structurelle des économies de la zone. L’actualité de la zone, dominée depuis septembre 2002 par la crise ivoirienne et ses conséquences, a suscité plusieurs missions de l’équipe pour analyser la situation : en décembre 2002 au Sénégal et à Bamako (séminaire régional de l’Observatoire économique et statistique d’Afrique subsaharienne [Afristat] sur la conjoncture en Union économique et monétaire ouest-africaine [UEMOA]) ; en février 2003 au Burkina Faso, au Mali et dans les ports du golfe de Guinée (Lomé, Cotonou, Tema).
 
Les leçons de l’année 2002 dans l’UEMOA
 
 
A regarder les résultats et les premières estimations concernant l’année 2002, si les dommages ont été grands socialement, humainement et politiquement, il apparaît que le coût macro-économique immédiat de la situation aura été finalement assez limité. La croissance du produit intérieur brut (PIB) ne devrait en effet ne diminuer que de moins de 2 points en 2002 par rapport aux précédentes prévisions Jumbo de septembre 2002 réalisées juste avant la crise. La prise en compte des différents chocs ayant affecté la zone UEMOA en 2002 conduit à une croissance de 2,7 % en 2002, soit un ralentissement de la zone par rapport à l’exercice 2001 mais recouvrant une récession en Côte d’Ivoire et des croissances soutenues dans les pays cotonniers (voir plus loin).
La situation observée sur la fin de 2002 en UEMOA est une nouvelle illustration de la capacité d’adaptation des économies sahéliennes, habituées aux chocs externes (climat, prix internationaux). La recomposition des circuits d’approvisionnement a été rapide et sans heurts majeurs, et – plus remarquable – sans réelles pénuries et donc sans tensions notables sur les prix (sauf rares exceptions). Il faut y voir les marges de manœuvre permises par des stocks traditionnellement importants, des échanges informels de substitution et parfois des mesures fiscales d’exonérations compensatoires. En revanche, les campagnes vivrières ont été assez décevantes (notamment Sénégal et Mali) et se révèlent globalement déficitaires.
L’impact sur la sous-région en 2002 est par exemple inférieur à celui de la crise de 1999-2000 – qui en Côte d'Ivoire avait précédé de quelques mois le coup d’Etat du général Gueï en décembre 1999 – pendant laquelle la sous-région avait connu une quasi-stagnation. En effet la crise actuelle est intervenue au dernier trimestre de l’année 2002 et, de ce fait, son importance est relativisée quand on raisonne sur 2002 "en année pleine". De même, la hausse des prix est restée limitée dans la sous-région à un peu plus de 3 %, juste au-dessus du critère de convergence communautaire, malgré l’accumulation des difficultés : coup d’arrêt porté aux communications régionales et réorientation chaotique des échanges, couvre-feu dans le grand Abidjan, chômage technique important et durable tant dans le Sud ivoirien que tout au long du chemin de fer menant à Ouagadougou.
Les recettes fiscales, bien qu’inférieures aux objectifs des programmes, sont partout – y compris en Côte d’Ivoire – en progression par rapport à l’année précédente. La récolte de cacao au dernier trimestre 2002 en Côte d’Ivoire dépasse 600 000 tonnes. Elle est donc précisément égale à la moyenne des cinq dernières années (comme si les troubles n’avaient pas lieu). Elle se déroule dans un contexte de forte hausse des prix internationaux, hausse qui se transmet finalement au prix bord champ versé aux planteurs. Les exploitants de Côte d'Ivoire, qu’ils soient autochtones, immigrés d’hier ou de longue date, ivoiriens ou étrangers, connaissent donc des rentrées financières record comme lors de la précédente campagne (qu’ils thésaurisent à nouveau en grande partie).
Au Sahel, le déroulement de la campagne cotonnière 2002-2003 (collecte, égrenage, évacuation des dernières balles de la précédente campagne et des premières de l’actuelle) n’est pas non plus trop perturbé. Les résultats globaux en baisse (en volume) sont à imputer avant tout au climat et, de façon plus marginale, à la baisse généralisée des prix payés au producteurs. Les ruptures de stocks et les pénuries sont limitées. Il y a peu de destruction de capital.
Le commerce régional, déjà en cours de diversification suite aux premiers troubles ivoiriens de 1999, se recompose via d’autres circuits routiers vers les autres ports de la région. Fin 2002, les réserves internationales de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) sont à un niveau jamais atteint du fait : des rentrées cacaoyères (volume inchangé pour des prix élevés) et cotonnières (volume global en forte hausse pour des prix en légère baisse) ; de la faible croissance des importations (les importations en euros de l’UEMOA en provenance de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) – hors matériel militaire – augmentent de 1 % en 2002) ; et du non-paiement d’une partie de la charge de la dette ivoirienne.
 
Côte d'Ivoire en 2002 : les rendez-vous manqués de la croissance et de la réconciliation
 
 
Réflexion sur les limites d’un exercice de prévision modélisée en Côte d'Ivoire
Avant de rentrer dans une analyse quantitative, il convient de s’interroger sur les forces et limites de notre démarche. Jumbo est une maquette permettant de fabriquer des comptes économiques rapides d’un pays pour l’année en cours et l’année suivante sur la base des comptes nationaux des années précédentes, lesquels sont fondés sur le principe de l’intégrité territoriale (par exemple ce qui est "produit à l’intérieur du territoire national", ce qui est "importé sur le territoire en provenance du reste du monde").
Comment traiter le cas d’une partition de fait du territoire national ivoirien ? En supposant que le flux d’échanges est marginal entre le nord et le sud de la Côte d'Ivoire, la poursuite d’une référence à la comptabilité nationale en ces temps de crise revient à procéder, d’une part, à une assimilation brutale entre sud de la Côte d'Ivoire et totalité du pays et, d’autre part, à négliger le nord du pays. Ainsi, la comptabilité nationale mesure-t-elle la valeur ajoutée des administrations au coût salarial des fonctionnaires ce qui revient à compter en production la paye de tous les fonctionnaires alors même que tous les agents rapatriés du nord vers le sud ne sont pas occupés.
Au sud, les événements n’ont jusqu’à présent que très marginalement affecté la collecte et l’exportation du cacao et des fruits (voir plus loin). Dans le même temps, la plupart des entreprises et institutions dont l’implantation en Côte d'Ivoire couvrait la sous-région ont commencé à délocaliser leur représentation (au Sénégal, au Ghana, au Mali). Ce phénomène de relocalisation est d’ailleurs déjà perceptible au travers de la hausse des prix sur le marché immobilier des autres capitales de la région.
L’absence d’information conjoncturelle sur l’activité au nord et l’arrêt du fonctionnement des administrations et de l’activité bancaire (BCEAO et banques privées sont fermées) rendent plus énigmatique encore l’activité économique au quotidien dans un contexte de faible mobilité des personnes et des biens, d’assèchement des liquidités monétaires et d’activité administrative réduite. Il paraît évident qu’une partie des importations du Mali et du Burkina (et sans doute aussi du Liberia, de la Guinée et du Ghana) sont en fait destinées au marché nord-ivoirien, de même qu’une partie du coton malien et burkinabè est d’origine ivoirienne.
Malgré toutes ces limites et ces fragilités, l’appréciation de l’impact macro-économique de la crise en utilisant la maquette Jumbo demeure selon nous encore pertinente sur l’exercice 2002 et le début de l’année 2003, au moins pour fixer les ordres de grandeur et identifier les enjeux.
Au-delà de la fragilité des indicateurs, peu d’effets immédiats de la crise
L’année 2002 devait être celle de la normalisation avec un Forum pour la réconciliation nationale finalement conclusif (retour des opposants), le retour des bailleurs de fonds (programme triennal avec le FMI), l’achèvement de la mise en place des institutions de la IIe République (élections départementales en juillet), la relance de l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE) et la bonne tenue des cours du cacao. Malheureusement, même si l’impact macro-économique de la crise apparaît limité sur le taux de croissance ivoirien, la Côte d’Ivoire enregistrerait en 2002 sa troisième année consécutive de récession.
Selon les enquêtes menées à Abidjan, les prix à la consommation ont connu une faible hausse dans la capitale sur la fin 2002 sauf pour la viande (+50 %), l’huile et plus récemment le manioc.
S’agissant du tableau des opérations financières de l’Etat (TOFE), la Côte d'Ivoire s’est trouvée avec d’une part des recettes en excédent par rapport aux prévisions (hausse des droits uniques de sortie [DUS] intervenues en août, récolte cacao inchangée, bonne performance de recouvrement), des dépenses officielles en retrait du fait de l’arrêt fin 2002 des programmes d’investissement, de l’arrêt des remboursements d’échéances sur certains créanciers (notamment bilatéraux) : au total, la trésorerie de l’Etat s’est trouvé relativement détendue en fin d’année 2002 au prix d’arriérés, d’une part, et de la remise en cause des facilités accordées en Club de Paris en avril 2002, d’autre part. Il faut préciser qu’il ne semble pas y avoir eu d’arriérés sur les salaires et qu’il faut également prendre en compte les financements de l'effort de guerre, non comptabilisés.
Les exportations et importations des pays enclavés qui transitaient via la Côte d'Ivoire ont cessé en septembre 2002 et n’ont que très marginalement repris sur la fin de l’année, via des itinéraires très détournés (Abidjan/Accra/Ouagadougou/Bobo Dioulasso/Bamako). Compte tenu de la concentration des volumes sur le premier semestre (engrais et consommations intermédiaires à la montée, coton-fibre et bétail à la descente), la baisse des échanges ne ressort qu’à –20 % en moyenne annuelle. Le coût pour la Côte d’Ivoire de cette baisse se concentre sur la production directe et indirecte de la chaîne des transports (port, route, rail, carburants et activités induites). Il faut y ajouter l’effet similaire affectant non plus le transit, mais l’ensemble des productions ivoiriennes exportées vers les pays enclavés du nord (ciment, hydrocarbures raffinés, sucre, farines). Au total, c’est une baisse du commerce extérieur très prononcée qui affecte l’économie ivoirienne.
Des conséquences très différentes selon les secteurs
Dans certains secteurs, l’activité économique a été relativement épargnée par les événements, notamment le cacao, l’hévéaculture (avec un investissement de Michelin sur des plantations à l’est d’Abidjan) et le secteur fruitier. La récolte cacao s’est déroulée "comme si la guerre n’avait pas eu lieu" à la nuance près que le prix mondial des fèves n’est pas resté insensible à la crise (l’importance de la production ivoirienne pesant 40 % de l’offre mondiale, le bas niveau des stocks et l’inquiétude des industriels travaillant à flux tendus sont venu rappeler que la Côte d'Ivoire est un price maker sur ce marché). Paradoxalement, il n’y a jamais eu autant d’argent dans les campagnes ivoiriennes du sud (résultat de deux très bonnes campagnes de suite thésaurisées, voir encadré).
Parmi les secteurs qui continuent à fonctionner plus ou moins correctement malgré la crise, il faut signaler le cas de la production et de la distribution de l’électricité (au sud comme au nord, semble-t-il) quoiqu’un net ralentissement soit intervenu début 2003. Le café ne produit guère, mais c’est sans doute plus l’effet d’un bas prix mondial que celui de la crise. De même, au nord de la Côte d'Ivoire, les industries cotonnière, sucrière et textile s’efforcent de travailler dans un contexte très difficile, combinant approvisionnement aléatoire, administration a minima, difficultés d’évacuation et absence de perspectives immédiates.
Enfin, certains secteurs ont été brutalement confrontés au choc de la partition ivoirienne et ont alors été quasiment paralysés ou en considérable réduction d’activité depuis le mois de septembre. Il s’agit du chemin de fer Abidjan-Ouagadougou (totalement fermé), de l’hôtellerie, des cimenteries et du BTP [bâtiment et travaux publics], du port autonome, du réseau des banques commerciales au nord du pays. Il en est résulté des fermeture d’entreprises et du chômage technique dans nombre d’activités industrielles et de transformation à destination des pays enclavés (savon, huile, café, ciment, hydrocarbures).
Ces impacts différenciés posent la question de l’importance économique relative du nord de la Côte d’Ivoire qui concentre pour l’essentiel les activités cotonnières. La partie occupée par les rebelles représente environ 45 % du territoire national, mais seulement environ 15 % des recettes fiscales et moins de 5 % des exportations. Aucun de ces ordres de grandeurs n’est pertinent pour mesurer l’importance des événements en cours, mais cela permet d’expliquer comment le taux de croissance 2002 n’a été que marginalement affecté par la crise.
Encadré 1 Crise ivoirienne : la faute au cacao ?
Evolutions de la filière depuis la dévaluation de 1994
Si l’on replace la crise actuelle en perspective sur la dernière décennie, on constate que la filière cacao avait atteint une production record de 1,4 Mt pour la campagne 2000-2001 et que, depuis, elle n’a pas dépassé 1,2 Mt. Du point de vue des prix au producteurs, après une forte embellie en 1997-1998, les prix se sont effondrés en 2000-2001, puis se sont redressés sur les deux dernières années pour atteindre et se maintenir aujourd’hui à des niveaux jamais atteints depuis vingt ans [1].
Du point de vue institutionnel, depuis les années 1970 et jusque dans les années 1990, la filière cacao était largement contrôlée par l’Etat, structurée autour d’un organisme public d’achat et de commercialisation (la CAISTAB). Le réel succès agro-industriel de la politique ivoirienne du cacao (prix garanti, ventes à terme, agrément d’exportations) a permis dans un premier temps une forte croissance de la production assortie de prix rémunérateurs pour les exploitants et les intermédiaires. L’emprise de l’Etat sur la rente cacaoyère a parallèlement conduit à une gestion clientéliste de la filière, conduisant à l’émergence d’une réelle notabilité du cacao, socle politique et électoral du régime de Félix Houphouët-Boigny (voir Campbell 2000, Garandeau 2002). L’ajustement structurel venant, l’importance macro-économique du cacao et l’intrication des pouvoirs politiques et économiques dans ce secteur ont également suscité des prédations croissantes dans les disponibilités de la CAISTAB, de moins en moins capable de soutenir les cours.
Cette dérive nette quoique récente de la gestion de la filière à partir du milieu des années 1990 a conduit les institutions de Bretton Woods a exiger des Ivoiriens qu’ils libéralisent la filière et démantèlent la CAISTAB, véritable Etat dans l’Etat fonctionnant au bénéfice d’une minorité. Cette politique de libéralisation et de privatisation, menée de façon brutale et mal préparée, a conduit à la disparition rapide de l’institution (dévoyée) et du mécanisme du prix unique garanti au planteur sur la base des prix de ventes à terme (qui avait démontré ses vertus). Cette réforme institutionnelle a coïncidé avec des prix très bas sur le marché mondial, suscitant un vif débat entre experts, certains (notamment Losch 2000) soupçonnant la Banque mondiale de vouloir paver la voie aux multinationales américaines (ADM, Cargill, qui, de fait, ont profité de cette période pour s’implanter en Côte d'Ivoire) et de promouvoir ainsi des modes d’exploitation de type colonial (grandes plantations gérées par le négoce et l’industrie de l’aval) et, ce faisant, d’aggraver la pauvreté dans le pays (les prix mondiaux étaient bas et le glissement de ventes à terme vers des ventes au prix spot a encore aggravé la situation dans les campagnes ivoiriennes), les autres (notamment MacIntire 1998) mettant en cause la confiscation de la rente due au paysan par la CAISTAB et le jeu des anciens opérateurs de la filière refusant d’affronter la concurrence pour maximiser leur marges.
Entre avancées et reculs institutionnels, d’études économiques en superstructures juridiques, la réforme menée a finalement conduit à une situation dans laquelle l’Etat ivoirien est en apparence en retrait, mais dans la pratique a largement gardé un pouvoir sur les institutions privées. Aujourd’hui, la Côte d'Ivoire a reconstitué une sorte de "CAISTAB privée" dont il faut souligner l’ampleur théorique des réserves (plus de 3 points de PIB, voir plus loin) et son incapacité – à ce stade – à relancer les ventes à terme. L’adjectif "théorique" veut simplement rappeler, en l'absence de contrôle sur pièce et sur place depuis septembre 2002, les rumeurs d’abus de biens sociaux entendues avant la crise, et par ailleurs tenir compte de la tentation d'utiliser ces réserves pour financer l’effort de guerre au sud. S’agissant de la relance des ventes à terme, il apparaît que le caractère privé de la nouvelle interprofession ne lui confère pas encore la légitimité de la CAISTAB d’hier, notamment en matière de garantie de bonne fin des contrats (physiques et financiers).
Dans le concert des analyses des causes et facteurs déclenchant de la crise ivoirienne, des voix (voir Losch 2000, Campbell 2000) se font entendre pour stigmatiser la réforme imposée brutalement de l’extérieur à cette filière cacao et donc à la classe politique ivoirienne, bouleversant l’organisation industrielle et sociale de la filière cacao et brisant le contrat social entre Ivoiriens de souche et main-d’œuvre immigrée des pays voisins. Ainsi, les modifications opérées sur la répartition de la rente sont en accusation : paupérisation d’abord (les bas prix mondiaux), pagaille institutionnelle ensuite (l’éviction du Parti démocratique de la Côte d’Ivoire [PDCI]), emprise anglo-saxonne et dumping commercial (implantation de Cargill et ADM), puis conflit civil. Cette lecture nous semble quelque peu réductrice.
A la question du lien causal et déclenchant entre structuration de la filière (et donc du partage de la rente cacao entre les acteurs) et crise ivoirienne actuelle, notre analyse macro-économique répond en soulignant deux faits :
  • les producteurs ont touché une part croissante de l’augmentation du cours mondial du cacao (donc la libéralisation n’a pas avantagé les intermédiaires même si, dans un contexte de cours bas et de frais incompressibles de collecte, leur part a pu atteindre presque 30 % du prix CAF il y a trois ou quatre ans, ou si certains ont pu étendre de l’aval vers l’amont leur emprise sur la filière). Par ailleurs, les tensions induites par un partage de revenu sont toujours adoucies lorsque le revenu est en forte augmentation ;
  • la libéralisation "à l’ivoirienne" n’a pas empêché la constitution d’une interprofession riche et l’enrichissement d’un Etat toujours fortement présent (donc la nouvelle structuration n’a pas outre mesure appauvri l’Etat).

Tableau 1 -
Cacao : partage du prix CAF entre acteurs de la filière (1996-2003)
IMGIMGCampagne	1996/1997	1997/1998	1998/19...IMGIMF
Campagne 1996/1997 1997/1998 1998/1999 1999/2000 2000/2001 2001/2002 2002/2003 en FCFA Valeur CAF 768 909 948 594 712 987 1 359 Marges des intermédiaires 182 210 264 170 199 182 235 Prélèvements Etat (DUS) 190 189 150 140 157 185 237 Prélèvement de l’interprofession 86 71 30 9 23 98 135 Prix au producteur 310 438 504 275 333 522 752 en % du prix CAF Valeur CAF 100 100 100 100 100 100 100 Marges des intermédiaires 24 23 28 29 28 18 17 Prélèvements Etat (DUS) 25 21 16 24 22 19 17 Prélèvement de l’interprofession 11 8 3 2 3 10 10 Prix au producteur 40 48 53 46 47 53 55
Source : BNETD, calculs AFD.

La difficile réforme de la filière cacao n’est qu’un symptôme parmi d’autres d’une tendance plus lourde qui affecte toute l’Afrique subsaharienne : derrière les tensions sociales, plus ou moins mal gérées, nous voyons essentiellement le problème de l’attribution d’une terre fertile raréfiée dans des économie agricoles, soumise à des pressions démographiques fortes (forte natalité, fortes migrations) et à des pratiques culturales extensives. Les solutions aux tensions actuelles en Côte d'Ivoire nous semblent se trouver dans une évolution du(des) droit(s) foncier(s) et dans un accès élargi à la citoyenneté (des nationaux et des étrangers), thèmes qui sont explicitement abordés dans les accords de Marcoussis. Ceci appelle en effet des politiques publiques fondées sur une re-légitimation du droit, de la justice et du respect des biens et des personnes, toutes valeurs incarnées par les traditionnels pouvoirs régaliens de l’Etat.
1.
Le prix international du cacao a atteint son maximum historique en dollars en 1977 et en francs français en 1984. Quant au prix producteurs qui ont atteint en moyenne 750 francs CFA/kg pour la campagne 2002-2003, ils étaient de 400 francs CFA de 1985 à 1989, soit 800 francs CFA d’aujourd’hui.
La filière cacao dans la tourmente
Certes, après la récolte record de 1,4 Mt de fèves de cacao de la campagne 1999-2000, nos précédents travaux d’analyse et de projection sur la Côte d’Ivoire avaient conclu à une diminution durable car structurelle de la capacité de production cacaoyère (départ de la main-d’œuvre étrangère, notamment burkinabè) qui se maintenait désormais en dessous de 1,2 Mt. Mais, à la veille de la crise ivoirienne, la hausse du cours mondial du cacao observée en 2001-2002 (meilleure valorisation en francs CFA des six dernières campagnes avant comme après la libéralisation et le démantèlement de la Caisse de stabilisation et de soutien des prix des produits agricoles [CAISTAB]) avait dégagé un revenu global de la filière de 350 milliards de francs CFA supplémentaires par rapport à la campagne précédente, soit 4,7 points de PIB, dont 2 à 3 points pour les ménages ivoiriens (le reste ayant été stérilisé par l’interprofession ou étant parti rémunérer les planteurs ghanéens attirés par le différentiel favorable du prix d’achat au producteur).
Malgré cette forte injection dans le revenu des ménages ivoiriens, nul signe de reprise ou de croissance… ce que nous expliquions par plusieurs facteurs : le désendettement des ménages qui passait avant la consommation ; une thésaurisation résultant des incertitudes socio-politiques pesant sur les décisions d’investir ou de consommer ; une viscosité dans le mécanisme d’ajustement du prix au producteur sur le prix international ; des transferts vers l’extérieur plus importants que d’habitude.
Si l’on prend en compte la campagne 2002-2003 finissante, dont les tonnages sont comparables à ceux de l’année précédente mais avec un prix international très supérieur, ce sont près de 6 points de PIB supplémentaires (par rapport à l’année précédente) qui ont été perçus par la filière. Au total, depuis la fin 2001, l’économie cacaoyère a bénéficié d’un surcroît de revenu de 15 % du PIB ivoirien, dont 10 points [5] ont été captés par les ménages et 5 points par les acteurs institutionnels (2 points pour l’Etat et 3 points pour l’interprofession). Ce montant de ressources est considérable mais on peine à en trouver la traduction sous forme de demande (pas de consommation ni d’investissement). C’est cependant un atout non négligeable dans la perspective d’une paix civile retrouvée et d’une relance à moyen terme de l’économie ivoirienne.
 
Autres pays de l’UEMOA en 2002 : souplesse et inquiétudes
 
 
Premier port d’Afrique de l’Ouest, tant pour le trafic de marchandises que pour le commerce des hydrocarbures, Abidjan occupe une place prépondérante dans l’approvisionnement des pays de l’hinterland (Mali, Burkina et, à un moindre degré, Niger). Les événements intervenus en septembre 2002 – partition de fait de la Côte d’Ivoire et fermeture du corridor ivoirien reliant le Sahel à la mer par le rail ou la route – ont contraint les importateurs maliens et burkinabè à opérer une diversification de leurs axes d’approvisionnement, au profit d’autres ports de la région, tout en envisageant de nouveaux schémas pour l’évacuation de la récolte cotonnière 2002-2003.
Les pays enclavés face à la crise : la réorganisation des échanges
Si la capacité portuaire agrégée de la zone permettait d’envisager une telle réorganisation des flux régionaux, celle-ci a mis sous tension tous les éléments de la chaîne d’approvisionnement (de la manutention portuaire à l’acheminement par rail ou par route, en passant par le stockage).
S’appuyant sur d’importantes infrastructures (37 postes à quai, dont un terminal pétrolier pouvant accueillir des supertankers et traiter des volumes annuels de l’ordre de 5 Mt), initialement développées pour répondre aux besoins de la croissance économique nationale, le port d’Abidjan a conforté dans les années 1990 sa vocation de corridor vers l’hinterland et a notamment pris le pas sur Dakar pour les échanges du Mali.
Le coup d’Etat en Côte d’Ivoire en décembre 1999 a constitué une première alerte et poussé le Burkina Faso à intensifier une diversification des ses axes d’approvisionnement. Entamé timidement deux décennies auparavant, au profit notamment de Lomé, cette stratégie a été ensuite étendue aux ports ghanéens. Le Mali a emboîté le pas à son voisin en 2000, en se tournant à son tour vers le Togo, pour son approvisionnement en produits pétroliers et, de façon nettement plus modérée, vers le port de Tema (Ghana) pour ses approvisionnements.
Malgré cela, à la veille de la crise ivoirienne de 2002, le port d’Abidjan traitait encore 57 % de l’ensemble des approvisionnements cumulés du Mali et du Burkina Faso, Lomé arrivant en seconde position avec seulement 17 % de ce trafic en transit. Ce degré de dépendance atteignait même 66 % si l’on considère le cas particulier des approvisionnements en produits pétroliers du Mali ou en autres marchandises en transit vers le Burkina Faso. Pour l’évacuation du coton, qui est une composante essentielle des exportations de ces deux pays, la part de marché d’Abidjan était plus affirmée encore, avec le contrôle de 75 % des évacuations burkinabé et presque 90 % du transit malien. Le Niger échappe à cette trop forte dépendance à l’égard de l’axe ivoirien, au profit toutefois d’un schéma tout aussi monopolistique quasi exclusivement organisé autour du port béninois de Cotonou.
Avec les événements de septembre 2002, les échanges du Burkina Faso et du Mali se sont brusquement reportés sur les autres ports de l’Ouest africain. Le dernier trimestre 2002 a ainsi été marqué :
  • par un report intégral du commerce d’hydrocarbures à destination du Burkina Faso, d’Abidjan vers Cotonou ; vers Lomé dans le cas des approvisionnements du Mali en produits pétroliers ;
  • un report massif vers le Ghana des marchandises en transit aussi bien vers le Burkina Faso que le Mali. Ce report n’est toutefois pas exhaustif : le Ghana est concurrencé par le Sénégal (transit vers le Mali) et le tandem Bénin-Togo (pour l’approvisionnement du Burkina).
Ces reports n’ont toutefois pas été sans mal. Ainsi, l’augmentation des distances, mais également une profonde modification des modes et des conditions de transport (abandon du trafic ferroviaire au profit de la route pour l’acheminement des marchandises vers le Burkina Faso, utilisation de routes plus pentues et de moins bonne qualité) ont-elles conduit à une augmentation substantielle des prix unitaires d’acheminement. Par ailleurs, la saturation des vecteurs d’évacuation (notamment du chemin de fer Dakar-Bamako) explique la survenance de premières pénuries au Mali, même si, dans l’ensemble, l’existence de stocks importants a permis d’en limiter l’impact à quelques produits (ciment, essence jet).
Les pays enclavés face à la crise : les canaux de diffusion
A court terme, la crise ivoirienne a donc directement affecté les activités industrielles des voisins sahéliens – Burkina Faso et Mali – car l’approvisionnement a été interrompu, le coût des matières premières importées a augmenté (acier, tôle, matériaux de construction, etc.) mais – point à souligner – l’effet favorable de l’appréciation l’euro sur le coût des intrants facturés en dollar a excédé parfois le surcoût de transport de ces intrants. Parallèlement, le renchérissement des transport a détérioré la marge sur les marchandises exportées rendues au port (cas du coton-fibre). Par conséquent, certaines entreprises ont dû fermer ou passer à des cadences réduites de production. La crise a pesé sur la situation de trésorerie des entreprises, notamment les petites, en raison des pertes, retards ou immobilisations de marchandises en Côte d’Ivoire et des surcoûts de réacheminement.
Si les principales conséquences portent sur les échanges extérieurs, on observe également une baisse des transferts privés et quelques mouvements de population. La combinaison de ces éléments a un effet modeste sur le rythme de croissance (sachant que les campagnes agricoles étaient quasiment achevées lors du déclenchement des événements), sur le niveau des recettes publiques et sur les programmes d’investissement. En revanche, les activités industrielles qui dépendaient étroitement des échanges avec la Côte d'Ivoire voient leur activité nettement affectée sur la fin de l’année (cas du pôle industriel autour de Bobo Dioulasso).
Autre canal de diffusion, la crise a entraîné une certaine baisse des flux réguliers de transferts financiers effectués au départ de la Côte d’Ivoire par les immigrés vers leur pays d’origine (au sud en raison des pressions "socio-politiques" qui entachent les transferts bancaires en zone rebelle du fait de la fermeture des banques). Ces transferts jouent traditionnellement un rôle important dans les pays voisins : en temps normal, par exemple, les transferts effectués par les travailleurs burkinabè vers leurs pays représentent plusieurs dizaines de milliards de francs CFA (entre 40 et 50 milliards en 1999 selon les sources [6]). Or, le montant de ces transferts a chuté de –40 % en 2001 du fait de la détérioration de la situation ivoirienne. Toutefois, des rapatriements formels ou informels de capitaux vers les pays voisins (pour préparer un futur retour ou protéger un capital) ont également eu lieu, venant compenser à court terme le ralentissement des flux réguliers.
En matière de finances publiques, l’impact économique de la crise a vraisemblablement diminué, de façon marginale, les recettes fiscales par un ralentissement des droits de douane (ralentissement des volumes, exonérations ad hoc, baisse des taxes sur les produits pétroliers au Mali), mais les encaissements annuels pour 2002 sont en très forte augmentation par rapport à l’année 2001. Au plan monétaire, la crise a certainement alimenté les craintes d’une dévaluation du franc CFA, alors que paradoxalement les réserves de la BCEAO n’auront jamais été aussi importantes.
En matière d’inflation, il n’y a aucun signe tangible d’un effet de la crise dans les indicateurs de prix à la consommation. La croissance économique 2002 des pays enclavés de l’UEMOA n’est donc pas altérée de façon importante pas les conséquences directes et immédiates de la crise ivoirienne. Les facteurs habituels restent déterminants (campagne vivrière, campagne coton, or au Mali).
La situation du Mali est sans doute la plus préoccupante, compte tenu d’une part de l’absence d’alternative satisfaisante à la fermeture de l’axe ivoirien et d’autre part de la situation récessive qui prévalait dans ce pays avant même la crise ivoirienne. Sur le premier point, si Dakar est peu distant, avec un port moderne et de grande capacité, l’évacuation vers Bamako n’est possible que par le rail. Le port de Conakry, plus proche encore, est mal équipé et situé hors de l’union douanière de l’UEMOA. Pour ces deux ports, les voies routières sont extrêmement difficiles pour les camions, avec de surcroît de l’insécurité et des ruptures de charges en Guinée. Sur le ralentissement économique en cours au Mali, mauvaise récolte vivrière, forte baisse de la production de coton en 2002-2003 (–25 %) doublée d’une baisse du prix payé au producteur et effet de ressaut négatif dû à la fin des effets induits par la Coupe africaine des nations en janvier 2002 (événement qui avait suscité investissements et importations les années précédentes) installaient bien avant la crise un climat récessif.
Entre gestion de la crise et promesses électorales, le Mali a eu une politique très active d’accompagnement et d’amortissement des tensions inflationnistes en décrétant une baisse du prix des services publics, une baisse de la fiscalité sur les produits pétroliers et une défiscalisation de certaines importations de produits de première nécessité. Seul secteur performant, la production d’or a été remarquable dans un contexte de hausse du prix mondial : c’est désormais le premier produit d’exportation malien, sans grands effets sur les conditions de vie des ménages cependant.
S’agissant du Burkina Faso, la situation était structurellement un peu plus favorable, avec une campagne céréalière 2002-2003 moyenne mais une campagne cotonnière du même ordre que l’année précédente (400 000 tonnes de coton-graine), une réorganisation de ses échanges facilitée par sa position géographique (frontières avec trois corridors autres que la Côte d'Ivoire) et un certain bénéfice lié au trafic induit par le passage du fret routier malien à partir d’octobre 2002. Cependant, le pôle industriel de Bobo Dioulasso bordant le chemin de fer (notamment sucrerie, assemblage de cyclomoteurs, usine de pneumatiques, grands moulins) a été très affecté, avec l’arrêt des approvisionnements directs et à bas prix à compter de septembre 2002.
Les pays côtiers face à la crise ivoirienne : tensions sur la chaîne des transports
Les pays côtiers de l’UEMOA sont, du point de vue macro-économique, plutôt épargnés par la crise ivoirienne, puisque leurs approvisionnements n’ont pas été bouleversés. Seul point notable, leurs infrastructures portuaires et routières ont été très fortement sollicitées, même si les véhicules ivoiriens, maliens et burkinabè sont venu rapidement suppléer les flottes de camions du Togo, du Ghana et du Bénin.
Le Sénégal, excentré et côtier, a été particulièrement épargné par la crise ivoirienne mais connaît en revanche une importante crise agricole en raison de conditions climatiques défavorables pendant la campagne 2002-2003. L’impraticabilité de la route Dakar-Kayes-Bamako a reporté l’essentiel du trafic sur le rail. Toutefois, en raison du mauvais fonctionnement de l’axe ferroviaire Dakar-Bamako, le port de Dakar a été vite engorgé faute d’évacuation suffisante.
Ailleurs, dans le but de capter la plus grande part du trafic détourné d’Abidjan, les autorités portuaires ont, dans l’urgence, développé de nombreuses initiatives susceptibles d’accroître à court terme la capacité portuaire, notamment :
  • au Ghana (Tema et Takoradi) : intensification des pratiques de shifting [7], au sein du port mais également à destination des autres ports de la côte ; incitations tarifaires pour réorienter une partie du trafic vers Takoradi afin d’éviter l’engorgement de Tema ; projet de mise à disposition d’un nouveau terminal à conteneurs ;
  • au Togo (Lomé) : projet d’investissement dans un nouveau quai ; construction de deux nouveaux sites à coton ;
  • au Bénin (Cotonou) : projets d’aménagement de nouveaux terre-pleins, projet de transfert du parc à voitures à l’extérieur du port.
Ces efforts, parfois assortis de conditions sur un trafic minimal garanti dans les prochaines années, auront nécessairement un effet d’inertie sur les circuits d’approvisionnement, même si le corridor ivoirien rouvrait totalement.
Concernant la route, des tensions tarifaires se sont fait sentir rapidement, avec une augmentation des frais unitaires de transport excédant le seul rallongement kilométrique des axes, trahissant ainsi des prises de marge par des transporteurs cherchant à tirer profit du brusque déséquilibre entre offre et demande. Il convient de rappeler aussi que le parc routier a été très sollicité avec la crise conduisant à une accélération de l’usure et des coûts d’entretien du matériel.
Les reports de trafic depuis Abidjan vers la sous-région pourraient, s’ils se poursuivaient durablement en 2003, provoquer une saturation des capacités de stockage. Ainsi, le terminal à conteneurs à Abidjan s’étend sur 27 hectares, alors qu’à Tema il avoisine à peine les 5 hectares et 10 hectares à Lomé. Dans l’ensemble, les quatre ports potentiels de transit (Lomé, Cotonou, Tema et Takoradi) offrent une capacité totale de stockage de 162 000 m2 d’entrepôts et 450 à 500 000 m2 de terre-pleins contre, respectivement, 179 000 m2 et 520 000 m2 pour les ports ivoiriens. Le problème vient du fait, d’une part, que ces aires étaient déjà en grande partie utilisées et, d’autre part, que le stockage de certains produits, comme le coton, suppose des infrastructures adéquates (produit inflammable) dont ces ports ne disposent pas suffisamment. Enfin, cette comparaison des aires de stockage n’a de sens que si le rythme des évacuations (et donc la demande relative de stockage) est identique à ce qu’elle était à Abidjan, ce qui n’est pas le cas. Les risques sont donc de deux ordres : l’engorgement du trafic, qui peut conduire à une paralysie ou à des pénuries particulièrement préjudiciables (évacuation du coton, importation de céréales d’appoint), et une inflation des coûts de transport, qui ne manquerait de se répercuter sur les prix (avec des conséquences sociales désastreuses pour les populations les plus fragiles).
 
Perspectives pour 2003-2004 : limites de l’approche quantitative
 
 
Plus l’horizon d’une réelle pacification ivoirienne s’éloigne, plus l’instrument modélisé perd en robustesse et en précision. Ainsi, notre scénario de référence fait-il le choix de l’optimisme en Côte d’Ivoire, avec une réconciliation effective et totale dès avril 2003. Toutefois, nous avons également esquissé un deuxième scénario plus pessimiste pour la Côte d’Ivoire en 2003 dans lequel la paix civile n’est retrouvée que fin décembre 2003, avec dans ce cas une croissance très fortement négative en Côte d’Ivoire.
Le scénario central en UEMOA : la paix à marche forcée
Notre projection centrale suppose "la paix civile en avril 2003" en Côte d’Ivoire. En matière de prix international des matières premières et de change, elle reprend les hypothèses du FMI de janvier 2003 (World Economic Outlook). Elle retient une faible croissance de la production cotonnière au Sahel et une lente reprise du corridor ivoirien pour l’hinterland, d’abord le chemin de fer, puis le port, enfin les camions.
En Côte d’Ivoire, la petite campagne cacaoyère se déroule dans un climat apaisé tandis que les 300 000 tonnes de coton ivoirien tardivement usinées au nord (sur une production potentielle de près de 450 000 tonnes) s’exportent pour l’essentiel via Abidjan. L’industrie ivoirienne retrouve progressivement son potentiel à la condition de faire face à la modification durable des comportements d’échange des pays enclavés. Ainsi, la reprise attendue en Côte d'Ivoire courant 2003 devra-t-elle s’accommoder d’une forte hystérésis des flux de transports et de transit : détournements durables de marchandises déjà effectués, pertes de parts de marchés et constat généralisé que désormais "rien ne sera jamais comme avant".
Dans cette projection, bénéficiaire d’un régime d’assistance post-conflit, la reprise des relations de la Côte d'Ivoire avec les bailleurs de fonds est progressive. Les politiques budgétaires, économiques et sociales de tous les pays de la sous-zone, qu’elles soient formalisées ou non au sein d’un programme, sont réputées conformes au "consensus de Bretton Woods" sur le cadre nécessaire du développement économique et de la bonne gouvernance. Seul l’investissement privé n’est pas au rendez-vous (expectative des ménages et des entreprises en Côte d’Ivoire, confiance des investisseurs étrangers érodée du fait de la longueur de la crise ailleurs dans l’UEMOA).
Sous ces diverses hypothèses, la croissance régionale serait de +0,5 % en 2003 en UEMOA (–3,9 % en Côte d'Ivoire) et 2004 serait évidemment plus favorable, avec +4,8 % en termes de croissance du PIB en UEMOA et +5 % en Côte d'Ivoire.

Tableau 2 -
UEMOA : taux de croissance de la zone avec et sans la Côte d’Ivoire (1998-2004)
IMGIMG	1998	1999	2000	2001	2002	2003	2004
...IMGIMF
1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 PIB en volume UEMOA 5,7 3,7 0,2 3,1 2,7 0,5 4,8 PIB en volume Côte d’Ivoire 5,7 1,6 -2,5 -0,7 -0,5 -3,9 5,0 PIB en volume UEMOA hors Côte d’Ivoire 5,7 5,2 2,1 5,6 4,6 3,1 4,6 PIB en volume UEMOA hors stock hors Côte d’Ivoire 3,4 7,8 3,1 2,6 6,5 1,2 4,6
Source : Jumbo, AFD.

Graphique
Croissance du PIB UEMOA nouvelle projection centrale
IMGIMGCroissance du PIB UEMOA nouvelle projection centra...IMGIMF
Les autres résultats principaux sont une hausse des prix non négligeable en 2003 en Côte d’Ivoire (7 %) et dans les pays enclavés (respectivement 7 et 6 % au Mali et au Burkina) donnant une hausse pour la sous-zone de 4,7 % en moyenne annuelle. Le commerce extérieur est excédentaire, les réserves continuent de croître, renforcées au surplus par l’aide internationale.
La baisse du revenu par tête en Côte d’Ivoire
A force de récession ininterrompue sur quatre ans, l’importance relative du PIB ivoirien dans l’UEMOA a diminué : la Côte d'Ivoire reste certes prépondérante mais ne représenterait plus que 35 % de la richesse créée en UEMOA en 2003-2004 et moins de 20 % de l’ensemble de la zone franc (en CFA constants de 1997). Au-delà de cette évolution macro-économique, il ne fait nul doute hélas que la paupérisation des populations s’est accrue sur tout le territoire ivoirien (au nord comme au sud) du fait de la baisse du revenu moyen dans le secteur informel (qui est le premier poste d’ajustement aux chocs), du fait aussi de la quasi-paralysie des services éducatifs et de santé pendant plus de six mois, à la seule exception du secteur cacaoyer.

Tableau 3 -
Indicateurs de revenu en Côte d’Ivoire
IMGIMG	1998	1999	2000	2001	2002	2003	2004
...IMGIMF
1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 PIB / habitant (en milliers FCFA courants) 456 446 422 424 457 461 457 PIB / habitant (en milliers FCFA constants) 443 438 415 401 388 363 371 PIB / habitant (en US$) 779 726 594 579 657 706 700 Part du PIB de la sous-zone UEMOA 41,8 41,0 39,9 38,4 37,3 35,6 35,7 Part du PIB de la zone franc 23,6 23,5 22,6 21,4 20,6 19,4 19,1
Source : calculs AFD d’après Jumbo.

D’après notre maquette (qui ne tient pas compte des mouvements de population), le pouvoir d’achat du revenu par tête de la Côte d'Ivoire aurait ainsi perdu près de 20 % entre 1998 et 2003. Par contre, du fait des prix élevés du cacao, le revenu par tête ne diminuerait que de 10 % en dollars courants et, à l’inverse, augmenterait même de 1 % si on raisonne en francs CFA courants (inflation non déduite, voir la ligne PIB/habitant (en milliers de francs CFA courants) du tableau 3 ci-dessus.
Scénario alternatif : la paix revient lentement
On chiffre dans ce paragraphe un scénario plus pessimiste qui fait l’hypothèse que la paix civile n’est retrouvée que fin 2003 en Côte d’Ivoire. L’année 2003 verrait donc se perpétuer cette partition parsemée d’incidents ponctuels. La désindustrialisation, les départs d’investisseurs étrangers, les faillites dues à la perte de l’hinterland et les réductions d’emplois se poursuivraient donc. Sous nos hypothèses d’une inflation de 15 %, d’un accroissement de la propension à consommer des ménages et d’une baisse de l’investissement privé de 30 %, les conséquences calculées par le modèle en terme d’équilibre emplois ressources en volume sont les suivantes :

Tableau 4 -
Côte d'Ivoire : équilibre emplois/ressources 2002-2004 (écarts entre compte central et variante "la crise dure jusqu’à fin 2003")
IMGIMG	Compte central	Variante : crise jus...IMGIMF
Compte central Variante : crise jusqu’à fin 2003 Ecarts variante - compte central 2002 2003 2004 2003 2004 2003 2004 PIB –0,5 –3,9 5,0 –12,2 12,2 –8,3 7,2 Importations –3,9 –3,3 8,9 –10,1 14,3 –6,8 5,4 Consommation 1,7 –5,2 4,3 –7,2 7,0 –2 2,7 Ménages 1,6 –5,8 3,9 –6,9 6,0 –1,1 2,1 Investissement –7,9 –13,4 21,4 –13,8 24,8 –0,4 3,4 Exportations –4,9 1,2 5,7 –19,2 21,6 –20,4 15,9 Primaires –8,4 3,6 6,6 –18,5 31,1 –22,1 24,5 Autres 1,1 –2,6 4,2 –20,2 6,7 –17,6 2,5
Source : Jumbo, AFD.

Le PIB diminuerait ainsi de près de –12 % en volume, les exportations de –19 %, la consommation des ménages de –7 %. Dans ce scénario les effets de la crise ne sont pas strictement proportionnels à la durée : la baisse de la consommation des ménages ne s’accentue que de 1 point par rapport au scénario central ; il faut y voir l’effet de la désépargne des ménages. Le retour à la normale en 2004 entraîne une croissance importante (12 %), confortée par la reprise progressive de l’aide internationale. Ce scénario est évidemment largement hypothétique car l’espace des possibles couvre tous les cas de figure compris entre notre compte central et ce scénario pessimiste.
 
Conclusion : les limites de la flexibilité sont progressivement atteintes
 
 
Si les résultats des premiers mois après la crise ont démontré la grande flexibilité des économies de la zone et l’impact macro-économique limité de la crise ivoirienne à court terme, nos projections (effectuées sur la base des informations disponibles fin mars 2003) montraient également que les limites de cette capacité d’adaptation étaient atteintes avec des conséquences économiques qui s’alourdissent de façon accélérée au fur et à mesure que l’horizon de la réconciliation s’éloigne vers la fin 2003. Au moment de mettre sous presse le présent article (début mai 2003), force est de constater que la partition de la Côte d’Ivoire perdure encore mais que pour autant les indices de prix qui remontent d’Abidjan et des pays enclavés ne traduisent toujours pas nettement l’inflation attendue, du fait tant de la hausse du prix des transports que de la continuation des troubles. De même, malgré l’accélération saisonnière du trafic début 2003 (descente du coton, montée des intrants agricoles), les itinéraires de substitution par rapport au corridor ivoirien semblent fonctionner sans heurts ni blocage.
Tout se passe comme si l’économie laissait encore une chance aux hommes de trouver un accord durable avant que les seuils irréversibles ne soient atteints.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  AFD (2003), Perspectives économiques et financières des pays de la zone franc 2003-2004, Projections Jumbo 2003-2004, Paris, avril (téléchargeable sur <www. afd. fr>).
·  AFD (2002), Perspectives économiques et financières des pays de la zone franc 2002-2003, Projections Jumbo 2002-2003, Paris, septembre (téléchargeable sur <www. afd. fr>).
·  Araujo Bonjean, C. et G. Chambas (1999), "La taxation des exportations agricoles en Côte d'Ivoire après la dévaluation", dans J.-M. Gastellu, J.-Y. Moisseron et G. Pourcet (dir.), Fiscalité, développement et mondialisation, Paris, Maisonneuve et Larose, p. 159-179.
·  BNETD (2000), "Dispositif de suivi-évaluation de la libéralisation des filières café-cacao, campagne de commercialisation 1999/2000", Abidjan, Bureau national d’études techniques et de développement, mars, novembre et juillet.
·  Campbell, B. (2000), "Le défi d’une réinvention du politique en Côte d'Ivoire et la responsabilité des bailleurs de fonds multilatéraux", Politique africaine, n° 78, juillet.
·  Collange, G. et E. Jourcin (1995), "Le modèle Presto", Statéco, n° 83-84, décembre.
·  Garandeau, V. (2002), "La Côte d'Ivoire : l'après Houphouët-Boigny. De la dévaluation de 1994 à l'élection présidentielle de 2000", étude du Haut Conseil de la coopération internationale (HCCI), Paris, novembre.
·  Losch, B. (2000), "Coup de cacao en Côte d’Ivoire", Critique internationale, n° 9, octobre, p. 6-14.
·  MacIntire, J. et P. Varangis (1999), "Reforming Côte d’Ivoire Cocoa Marketing and Pricing System", Policy Research Working Paper, n° 2081, Washington, Banque mondiale, mars.
·  Ruf, F. (2000), "Planteurs et chocolatiers face à face", Marchés tropicaux, 1er décembre.
 
NOTES
 
[*]Equipe Jumbo (sous la direction de Blaise Leenhardt : Emmanuel Fourmann, Thierry Latreille et Benoît Massuyeau) de la Division des études macro-économiques au sein du Département des politiques générales de l’Agence Française de Développement. Les analyses et conclusions du présent article sont formulées sous la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue officiel de l’AFD.
[1]Au Tchad dans les années 1980, au Mali dans les années 1990 ou plus récemment au Congo-Brazzaville en 1997 ou en RCA de façon endémique depuis 1997.
[2]Guerre entre le Burkina Faso et le Mali en 1985, accrochages frontaliers entre le Cameroun et le Nigeria.
[3]Voir pour plus de détail (AFD 2003).
[4]La maquette Jumbo est un modèle simplifié, conçu dans le but d'effectuer des analyses comparatives au sein de la zone franc et d’établir un diagnostic sur la situation conjoncturelle dans les pays membres. Ce modèle permet également de faire des prévisions à court terme et fournit les données essentielles du cadrage macro-économique (croissance, inflation, déficit budgétaire, balance des paiements). Il est un assemblage de modèles nationaux PRESTO (Collange et Jourcin 1995).
[5]Le supplément de revenu calculé par rapport à la campagne 2000-2001 se décompose en deux fois le supplément constaté 2002-2001 plus une fois le supplément constaté en 2003-2002.
[6]En fait la balance des paiements estime très difficilement ce flux et l’estimation d’une variation du niveau sur la fin 2002 est une gageure. Mais l’idée générale est bien une baisse, amorcée depuis 1999 (sans que l’on ait pu vraiment la mesurer). Elle est accélérée par la partition et les difficultés de transferts bancaires au nord.
[7]Déchargement partiel sur un quai profond et transfert du navire ainsi allégé sur un poste moins profond permettant de laisser la place à un autre gros navire sur le premier quai.
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Au Tchad dans les années 1980, au Mali dans les années 1990...
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[2]
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[3]
Voir pour plus de détail (AFD 2003). Suite de la note...
[4]
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