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Afrique contemporaine

2003/2 (n° 206)



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Les développements médiatiques consacrés à la crise divisant la Côte d’Ivoire tendent à réduire ce conflit à un divorce entre un Nord musulman et un Sud chrétien. Les reportages du New York Times aux Etats-Unis et de Libération en France sont caractéristiques de cette tendance. Ne cessant de se référer à la guerre civile en termes religieux, ils évoquent un pays divisé entre "une zone sous contrôle gouvernemental dans le Sud chrétien et animiste, et une zone tenue par les rebelles dans le Nord musulman [1][1] "A government-held area in the Christian and animist...". Une telle description géographico-culturelle fausse notre compréhension de deux manières : la première par une peinture inexacte de la géographie religieuse de la Côte d’Ivoire contemporaine, où un recensement officiel (RCI 2001) donne une répartition spatiale des musulmans et des chrétiens contrastant fortement avec la représentation des médias ; la seconde en prétendant que la question religieuse est à la source du conflit, ce qui revient à ignorer le caractère complexe d’une crise à dimension sociale, politique et économique à la fois [2][2] Il existe aussi, fort heureusement, de bonnes analyses.... Comme si ces groupes étaient homogènes, une évocation simpliste des musulmans comme des chrétiens en donne une image stéréotypée de gens toujours prêts à se sauter à la gorge. Les reportages ont pour effet d’amplifier l’appel à la confrontation de politiciens locaux et d’aggraver ainsi les clivages. En outre, les simplifications religieuses et géographiques des médias ne nous aident pas à comprendre le conflit ivoirien. Au contraire, elles l’exacerbent insidieusement en renforçant les stéréotypes et en accroissant les divisions sociales et politiques. C’est pourquoi l’on tentera ici de contredire l’imaginaire des médias sur "le Nord musulman et le Sud chrétien". Après avoir examiné la distribution géographique des affiliations religieuses en Côte d’Ivoire, on resituera cet imaginaire de "conflit religieux" au sein même d’un discours réducteur des médias sur l’Afrique subsaharienne. A travers des moules géographiques et des cadres structurants, ceux-ci décrivent en effet sa vie politique comme ravagée par les conflits ethniques et religieux. Une cartographie alternative de la répartition des chrétiens et des musulmans en Côte d’Ivoire révélera ensuite la complexité effective de son peuplement.

Discours réducteur et moules géographiques

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Une insistance sur les crises et le chaos caractérise la vision de l’Afrique des organes de presse occidentaux. Famine, maladie, criminalité, dégradation de l’environnement et coups d’Etat prédominent dans la thématique des reportages, fortement stylisés d’ailleurs par une succession de métaphores, de clichés géographiques et d’expressions toutes faites. Les dossiers consacrés à la rébellion militaire en Côte d’Ivoire en 2002 le montrent bien : sur plus d’une douzaine d’articles américains ou français consacrés à ce sujet (voir bibliographie infra), l’évocation du "Nord musulman" et du "Sud chrétien" revient sans cesse. L’idée principale sous-jacente est que des différences ethniques et religieuses mènent toujours à un conflit.

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Il ne s’agit pas, bien sûr, de prétendre qu’il n’existe pas de tension religieuse et ethnique en Côte d’Ivoire [3][3] Il y a de nombreuses preuves des liens entre violence.... A vrai dire, les divisions actuelles remontent au premier semestre de 1990, avec la transition vers une démocratie multipartiste. L’échec de cette transition fut largement dû au fait que les leaders des principaux partis (FPI, PDCI, RDR [4][4] Respectivement Front populaire ivoirien, Rassemblement...), incapables d’obtenir chacun un soutien au niveau de l’ensemble national (Crook 1997), poursuivirent des stratégies visant à diviser pour régner. C’est ainsi que Laurent Gbagbo (à la tête du FPI), Alassane Dramane Ouattara (pour le RDR) et Henri Konan Bédié (au nom du PDCI) tentèrent tous de gagner les élections en accusant les formations rivales d’avoir un caractère ethnico-régional ou de s’appuyer sur l’affiliation religieuse [5][5] Tactique déjà utilisée constamment (et assez efficacement).... Dans la seconde moitié de la décennie 1990, le président Konan Bédié poussa les choses à l’extrême en traitant Ouattara, son principal rival, de burkinabè et non pas d’ivoirien. Pour empêcher ce dernier de se présenter à la magistrature suprême, le chef de l’Etat modifia les règles électorales et élabora une idéologie ethno-nationaliste, celle de l’"ivoirité" qui privilégiait les "vrais" Ivoiriens formés des groupes akan du Sud et de l’Est (baoulé notamment) ainsi que des peuples krou de l’Ouest (dont les Bété). La vie politique ivoirienne produisit une définition étroite de la citoyenneté, s’appuyant sur des critères ethno-territoriaux. Elle engendra une notion absolue de l’étranger, celui qui, par rapport à l’Ivoirien, "n’est pas de son groupe ethnique et n’est pas un national" (Dembélé 2002, 161). Lors des élections présidentielle et législatives de 2000, l’on persécuta les Nordistes vivant à Abidjan parce qu’on les soupçonnait de soutenir Ouattara (EIU 2000). Les immigrants du Burkina Faso et du Mali voisins furent aussi désignés en termes de plus en plus xénophobes comme étant à l’origine des problèmes sociaux de la Côte d’Ivoire [6][6] La liste des griefs envers les immigrés est longue..... L’exclusion d’Alassane Ouattara de la compétition présidentielle en 2000 fut au cœur du désenchantement nordiste envers l’idéologie de l’"ivoirité". L’exploitation politique de ce thème lors des campagnes électorales haineuses introduisit de profondes césures dans la société.

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Cette nouvelle tournure ethnico-régionaliste de la vie politique était partiellement due à la crise économique frappant le pays dans les années 1980 et au début de la décennie suivante, crise manifestée notamment par la stagnation de revenus par tête déjà bas et l’explosion des ratios du service de la dette. La baisse des recettes publiques priva les présidents Houphouët Boigny puis Konan Bédié des moyens financiers qui alimentaient un mécanisme de patrimonialisme politique bien huilé (Marie 2002), tandis que les programmes d’ajustement structurel imposés par les institutions de Bretton Woods firent régresser le montant des dépenses de l’Etat d’un tiers à un cinquième du produit intérieur brut (PIB). A la fin des années 1990, le président Konan Bédié n’avait plus que quelques miettes du gâteau national à distribuer à sa clientèle politique, d’autant qu’il s’était servi d’abord au passage (EIU 2001).

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Il est rare que les médias en viennent à mentionner cette interaction du politique et de l’économique dans la crise ivoirienne. Ils préfèrent se contenter de récits simplificateurs et d’analyses sommaires. Robert Kaplan [7][7] Robert D. Kaplan, "Infectious Chaos in West Africa",..., par exemple, réduit les origines de la crise politique et économique traversée par la Côte d’Ivoire à de l’anarchie, du surpeuplement et de la corruption, ainsi qu’au rapatriement des commerçants libanais. La stabilité du pays semble n’avoir pour lui aucun lien avec les cours erratiques du cacao, produit dont il est le premier producteur mondial, pas plus qu’avec les effets radicaux de programmes d’ajustement structurels (50 % de dévaluation monétaire en 1994) ou la faible légitimité du président Gbagbo, élu en 2000 dans des conditions très contestables [8][8] Les espoirs d’une élection régulière s’envolèrent avec.... Robert Kaplan n’évoque qu’une population divisée selon des lignes ethniques et confessionnelles, souffrant en outre du handicap d’une fécondité galopante. Sa vision néomaltusienne ignore la part des problèmes de citoyenneté et d’inégalités entre régions ainsi que les authentiques revendications politiques (Bassett 2003, Dozon 2000, Sindzingre 2000). Au lieu d’en rechercher l’origine politico-économique, il peint avec complaisance une contrée de peur et de chaos, peuplée de gens violents ayant encore tout à apprendre de la civilisation occidentale ; d’où ce corollaire que seul l’Occident peut apporter ordre et stabilité, par la modernité et les interventions militaires. Comme dans d’autres articles de presse, sa réflexion personnelle se colle dans un moule géographique, celui du Nord musulman et du Sud chrétien [9][9] La vision géopolitique de Kaplan est mieux exprimée....

La véritable géographie religieuse en Côte d’Ivoire

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La répartition des chrétiens et des musulmans au sein des 19 régions administratives du pays (voir cartes 1 et 2) diffère pourtant considérablement de l’image que s’en font les médias. Les cartes qui accompagnent cet article rappellent les limites les plus couramment admises entre le Nord et le Sud ivoiriens, du point de vue ethnique et linguistique, mais aussi par rapport au milieu naturel. On distingue donc entre les groupes linguistiques mandé nord (malinké) et gour (sénoufo, lobi, koulango), d’une part, et mandé sud (dan, gouro), krou et akan de l’autre. Il se trouve que cette distribution culturelle correspond aussi à peu près à deux zones de végétation bien distinctes, savane au nord, forêt tropicale au sud [10][10] Il faut excepter, bien sûr, le large "V-Baoulé" coïncidant....

Carte 1 - - Nombre de musulmans par région Carte 1
Carte 2 - - Nombre de chrétiens par région Carte 2
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Selon le dernier recensement national, celui de 1998, la Côte d’Ivoire comptait 15,4 millions d’habitants, dont 39 % de musulmans, 30 % de chrétiens et 12 % d’animistes (RCI 1998, 54) [11][11] Ces chiffres comprennent à la fois les citoyens ivoiriens.... Le détail de ces chiffres révèle que 77 % des musulmans vivaient dans le Sud et seulement 23 % dans le Nord. Abidjan, capitale économique et plus grande ville du pays, comptait à elle seule 20 % de tous les musulmans du pays. Ceci veut dire que, d’après les déclarations faites aux recenseurs, il y avait alors trois fois plus de musulmans dans le Sud de la Côte d’Ivoire que dans le Nord.

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Comme le montre la carte 2, les chrétiens se situaient quant à eux à une écrasante majorité dans le Sud (93 %). En comparant les cartes 1 et 2, il apparaît cependant qu’opposer un Sud "chrétien" à un Nord "musulman" ne va nullement de soi. Les déclarations d’affiliation religieuse du recensement de 1998 (réparties en pourcentages sur la carte 3) ne permettent pas de douter d’une prédominance musulmane dans le Nord (56 %, contre 14 % de chrétiens seulement), qui s’y marie avec une présence relativement forte de l’animisme (16 %, en regard d’une moyenne nationale de 11 %). L’importance de ceux qui se déclarent "sans religion" (jusqu’ à 17 % dans le Sud, où vit 86 % de la population totale) surprend également.

Carte 3 - - Répartition de la foi religieuse entre le Nord et le Sud Carte 3
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Mais l’élément le plus inattendu est sans conteste la légère sur-représentation, dans le Sud, des musulmans par rapport aux chrétiens en chiffres relatifs (35 % contre 33 % respectivement). Ceci contredit l’interprétation médiatique, "Nord musulman contre Sud chrétien". Le Sud n’a pas de prédominance chrétienne.

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Trois explications peuvent être tirées des données du recensement.

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La première tient évidemment à la disproportion démographique entre un Sud accueillant 86 % de l’ensemble de la population et un Nord réduit à 14 % : l’essentiel du peuplement se situe dans la zone méridionale.

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Une deuxième explication relève de la distribution des locuteurs de langues mandé nord dans le pays (carte 4). Bien connus pour leur position dominante dans le commerce et les transports en Côte d’Ivoire, ceux-ci sont généralement musulmans. Venant de la moitié nord et connus aussi sous le nom de "Dioula" (Dyula, Jula) [12][12] Selon l’interprétation la plus courante, "Dioula" veut..., ils sont présents partout désormais, principalement en zone urbaine (RCI 2001, 67). Leur forte présence en ville (20 % à Abidjan, 27 % dans les autres agglomérations) s’explique par leurs activités économiques, surtout le commerce. La concentration des musulmans en Côte d’Ivoire est donc étroitement liée aux réseaux commerciaux ainsi qu’à l’histoire des migrations du groupe mandé nord et des peuples placés sous leur influence.

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Un troisième ordre d’explication met en évidence la part des étrangers dans la population totale. Selon les chiffres officiels du recensement, des "non-Ivoiriens [13][13] La distinction entre immigrants et non-Ivoiriens est...", pour la plupart installés dans la portion méridionale du pays, formaient alors plus du quart (26 %) de sa population (carte 5). Cette importante présence "étrangère" traduit des décennies de politique de l’emploi visant à attirer vers la zone forestière du Sud des travailleurs migrants venus du Sahel. Quant aux étrangers nés sur place, ils vivent pour la plupart dans les régions méridionales productrices de cacao et de café [14][14] Ce sont celles des Lagunes, du Bas et du Haut Sassandra,.... Or, la majorité de ces migrants ouest-africains viennent, comme on l’a dit, du Burkina Faso (56 %) et du Mali (20 %) (RCI 1998, 72), et sont généralement musulmans, puisque c’est le cas de 70 % des Burkinabè et de 96 % des Maliens émigrés (RCI 1998, 56).

Carte 4 - - Distribution de la poulation Mandé nord Carte 4
Carte 5 - - Les “non Ivoiriens” par région Carte 5
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Au total, l’importance de la part des musulmans dans le Sud de la Côte d’Ivoire résulte de la combinaison de trois facteurs : les migrations mandé en direction nord-sud (spécialement vers les villes) ; la concentration des travailleurs migrants largement acquis à l’islam dans les zones rurales méridionales ; le regroupement global de la population dans le Sud. Progressivement, des groupes de migrants nationaux ou étrangers se sont installés dans cette zone, y devenant des acteurs importants de l’économie urbaine aussi bien que rurale. Dans certaines régions (Moyen Comoé, Bas Sassandra), l’effectif des "étrangers" approche celui de la population ivoirienne résidente. Ces dernières années, dans un contexte de montée du chômage, de politique d’"ivoirité" et de modification de la législation foncière en 1998 pour réserver la propriété du sol aux seuls Ivoiriens, des tensions pour l’accès et le contrôle de la terre ont conduit à des violences et des expulsions massives d’allogènes, à la fois nationaux et étrangers (Le Jour, 14 et 21 novembre 1999). La question foncière, particulièrement dans ses implications en terme d’héritage, est un élément-clef du conflit actuel. Les accords de Marcoussis ont d’ailleurs prévu de modifier l’article 26 de la loi de 1998 en faveur d’une transmission successorale des terres ayant été détenues par des étrangers avant la promulgation de celle-ci (qui ne permet plus à aucun étranger d’hériter de droits fonciers). Dans les mois précédant l’éclatement du conflit ivoirien, le président burkinabè Blaise Compaoré avait, à plusieurs reprises, exprimé sa préoccupation face aux dépossessions éventuelles de ses compatriotes du fait de la nouvelle législation foncière ivoirienne (Le Jour, 30 juin et 18 octobre 2001). Il est essentiel de régler de tels problèmes si le Sud forestier veut retrouver paix et prospérité.

Un durcissement de la division Nord/Sud

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Après un mois d’hostilités faisant des centaines de morts et des dizaines de milliers de déplacés, un cessez-le-feu fut signé le 17 octobre 2002 entre des dirigeants rebelles et le président Gbagbo. La France, conformément à une décision du président Jacques Chirac, déploya alors des troupes de maintien de la paix le long de la ligne de cessez-le-feu (voir carte 1). De ce fait, la presse assimila rapidement cette ligne d’une logique purement militaire à une frontière entre "Nord musulman" et "Sud chrétien".

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Un article du Figaro du 23 octobre 2002 est typique de l’introduction de cette conception dans une thématique de développement d’une sensibilité locale anti-française : "Le soulèvement militaire qui déchire la Côte d’Ivoire depuis le 19 septembre a exacerbé le sentiment anti-français au pays du cacao. Depuis le mort de Félix Houphouët Boginy, la Côte d’Ivoire est divisée par l’“ivoirité”. La ligne de front suit la démarcation entre le Nord, à majorité musulmane et où vivent de nombreux Ivoiriens d’origine étrangère, et le Sud, majoritairement chrétien [15][15] Il est inexact non seulement de décrire le Sud comme...."Deux mois plus tard, Le Monde du 2 janvier 2003 analysait aussi la rupture des accords de paix par les forces gouvernementales en faisant de la ligne de cessez-le-feu une frontière religieuse : "Mardi 31 décembre, douze civils du village de pêcheurs de Menakro avaient été tués par un hélicoptère gouvernemental qui avait franchi la ligne de démarcation matérialisée par les forces françaises. Cette ligne coupe depuis trois mois et demi le pays entre le Nord musulman, aux mains des rebelles du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI), et le Sud côtier qui reste sous le contrôle du président chrétien Laurent Ggagbo [sic]."

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De telles affirmations ont pour effet de renforcer l’imaginaire géographico-culturel de la presse, en l’exagérant encore par la transformation d’une simple ligne de cessez-le-feu en frontière religieuse de facto.

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Il est frappant de constater que des dirigeants religieux ivoiriens ainsi que des organes de presse locaux ont, les uns comme les autres, dénoncé la présentation médiatique internationale du conflit sous forme de "guerre ethnique et religieuse" (Notre Voie, 30 octobre 2002 ; L’Inter, 6 novembre 2002) : le président du Conseil national islamique (CNI), El Hadj Idriss Koudouss Koné, et l’archevêque d’Abidjan, Mgr Bernard Agré, ont tout particulièrement mis en garde contre les dangers du mélange instable du politique et du religieux (AFP, 1er novembre 2000 ; Libération, 10 mars 2003). L’explosion de violence ayant porté Laurent Gbagbo au pouvoir s’est en effet nourrie des divisions religieuses et régionales : on compta ainsi 170 morts parmi les partisans d’Alassane Ouattara ayant protesté contre une élection considérée alors bien souvent comme douteuse. Dans des termes étroitement régionalistes et confessionnels, la presse qualifia cette opposition au nouveau président de nordiste et musulmane [16][16] Cette interprétation fut contestée par un dirigeant.... On brûla des mosquées et des églises. La violence politique atteignit un degré sans précédent avec le charnier de Youpougon, découvert en bordure de la forêt nationale du Banco à Abidjan : il contenait 57 cadavres, des musulmans du Nord pour la plupart.

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Les principaux partis politiques ivoiriens n’ont en définitive que trop pratiqué la tactique de diviser pour régner selon des lignes ethnico-régionales et religieuses. Mais il faut souligner ici qu’en décrivant sans nuance le conflit ivoirien en termes d’oppositions religieuses et régionales, les médias ont malheureusement renforcé encore les divisions entretenues par les leaders politiques locaux et leurs partisans. Aujourd’hui plus que jamais, l’élément géographique importe effectivement en Côte d’Ivoire. L’identité régionale et ethnique peut y demeurer parfois une question de vie ou de mort. Pourtant, l’indéniable diversité du paysage ethnico-religieux de ce pays devrait conduire à prendre du recul face aux formules simplificatrices du type "Nord musulman et Sud chrétien", car celles-ci obscurcissent plus qu’elles n’éclairent une crise multiforme.


Références bibliographiques

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  • Presse écrite (journaux et dépêches d’agences)

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    • "Les gros yeux de l’étranger", Le Jour, n° 1438, 21 novembre 1999.
    • "Washington suspend son aide à la préparation de l’élection présidentielle", Le Jour, n° 1698, 9 octobre 2000.
    • "“L’Observatoire de la transition” initie une nuit du sursaut national", Le Jour, n° 1701, 12 octobre 2000.
    • "L’ONU et l’OUA boycottent l’observation du scrutin", Le Jour, n° 1708, 20 octobre 2000.
    • "Paris reste préoccupé par les tensions à caractère ethnique et religieux", AFP (Agence France Presse), 31 octobre 2000.
    • "L’archevêque d’Abidjan dénonce la manipulation politique du religieux", AFP, 1er novembre 2000.
    • "Nord n’est le fief de personne", L’Inter, 1er février 2001.
    • "Le Burkina “inquiet” du projet de réforme agraire en Côte d’Ivoire", Le Jour, 30 juin 2001.
    • "Human Rights Watch accuse les dirigeants ivoiriens de “xénophobie”", AFP, 27 août 2001.
    • "Compaoré s’inquiète de la réforme agraire ivoirienne", Le Jour, n° 1976, 18 octobre 2001.
    • "Ivoirité, xénophobie, tensions ethniques : la Côte d’Ivoire hantée par ses vieux démons", AFP, 4 octobre 2002.
    • "La presse internationale et le vrai visage de la Côte d’Ivoire", Notre Voie, 30 octobre 2002.
    • "Le conflit ivoirien n’est pas religieux", L’Inter, 6 novembre 2002.
    • "Les clivages religieux et ethniques en Côte d’Ivoire", AFP, 29 janvier 2003.
    • "Le religieux entre en politique à Abidjan", par Virginie Gomez, Libération, 10 mars 2003.
  • Sélection de références traitant le conflit ivoirien en termes religieux dans la presse américaine et française

    • Etats-Unis
    • "French Evacuation Force Sent to Côte d’Ivoire Amid Fighting" (Reuters), New York Times, 23 septembre 2002.
    • "US Sends 200 Troops to Aid Americans Trapped in Côte d’Ivoire Violence", par Norimitsu Onishi, New York Times, 25 septembre 2002.
    • "Ethnic Clenching: Misrule in Côte d’Ivoire", par Norimitsu Onishi, New York Times, 1er octobre 2002.
    • "Embattled Côte d’Ivoire Appeals for Fighters, and Many Answer" (Reuters), New York Times, 11 décembre 2002.
    • "Out of Africa? Not the French", par Elaine Sciolino, New York Times, 12 janvier 2003
    • "Infectious Chaos in West Africa", par Robert D. Kaplan, New York Times, 12 janvier 2003.
    • "Ivorian Protests Cool, But Damage Takes Toll", par Danna Harman, The Christian Science Monitor, 10 février 2003.
    • France
    • "Abidjan appelle Paris au secours", par Jean-Pierre Tuquoi, Le Monde, 28 septembre 2002.
    • "Nouvelle offensive contre Ouattara", par Thomas Hofnung, Libération, 21 octobre 2002.
    • "Violente manifestation anti-française à Abidjan", par Patrick de Saint-Paul, Le Figaro, 23 octobre 2002.
    • "Côte d’Ivoire : la France à la rescousse", par Christophe Ayad, Libération, 13 décembre 2002.
    • "La mission de la France en Côte d’Ivoire devient périlleuse", Le Monde, 2 janvier 2003.

Notes

[*]

University of Illinois, Urbana-Champaign, Etats-Unis (traduction de F. Gaulme, révisée par l’auteur). Cet article découle d’une recherche financée par la National Science Foundation des Etats-Unis (allocation BCS-0099252).

[1]

"A government-held area in the Christian and animist south and a rebel-held area in the Muslim north", New York Times, 12 janvier 2003.

[2]

Il existe aussi, fort heureusement, de bonnes analyses des origines politico-économiques du conflit ivoirien. Voir en particulier le dossier d’Afrique contemporaine (n° 193, 2000) et Politique africaine (n° 78, 2000), ainsi que les ouvrages collectifs édités par Contamin et Memel-Fotê (2000) et Le Pape et Vidal (2002). Pour un examen plus détaillé du lien entre ce conflit et les enjeux politiques de la citoyenneté ivoirienne, des rivalités foncières, de la Constitution et des élections présidentielles, voir Crook (1997) et Marie (2002).

[3]

Il y a de nombreuses preuves des liens entre violence politique et identité régionale et ethnique en Côte d’Ivoire. Ainsi, la majorité des victimes du massacre de Youpougon étaient originaires du nord du pays (AFP, 27 août 2001).

[4]

Respectivement Front populaire ivoirien, Rassemblement des républicains et Parti démocratique de la Côte d’Ivoire.

[5]

Tactique déjà utilisée constamment (et assez efficacement) par le président Houphouët Boigny de 1960 à 1990, non seulement pour discréditer toute formation qui aurait pu le défier, mais aussi pour justifier la solution du parti unique.

[6]

La liste des griefs envers les immigrés est longue. On leur reproche notamment de contrôler certains secteurs économiques (transport, commerce), de priver d’emploi les Ivoiriens, de pratiquer l’évasion fiscale, la corruption et la criminalité, d’exercer une domination religieuse et culturelle. Une telle idéologie xénophobe est évidente à la lecture d’un rapport d’octobre 1998 du Conseil économique et social ivoirien, dont des extraits ont été publiés dans Politique africaine, n° 78, pp. 70-74. Pour une critique incisive de la notion de "seuil de tolérance" dans un contexte xénophobe en Côte d’Ivoire, voir Touré (2000).

[7]

Robert D. Kaplan, "Infectious Chaos in West Africa", New York Times, 12 janvier 2003.

[8]

Les espoirs d’une élection régulière s’envolèrent avec la décision de la Cour suprême d’écarter de la compétition présidentielle les candidats du RDR et du PDCI. Peu après, les Etats-Unis et l’Union européenne retirèrent leur soutien financier à l’organisation des élections, tandis que l’Organisation des Nations unies (ONU) tout comme l’Organisation de l’unité africaine (OUA) décidèrent de ne pas envoyer d’observateurs en Côte d’Ivoire (Le Jour, 12 et 20 octobre 2000). Le département d’Etat américain condamna une telle évolution en ces termes : "L’inéligibilité d’autant de candidats, parmi lesquels les leaders des principaux partis d’opposition, en fait une mascarade des principes fondamentaux de la démocratie." (Le Jour, 9 octobre 2000).

[9]

La vision géopolitique de Kaplan est mieux exprimée dans son article d’Atlantic Monthly de 1994. Pour une critique incisive de Kaplan, voir Dalby (1996).

[10]

Il faut excepter, bien sûr, le large "V-Baoulé" coïncidant avec une extension de la savane vers le sud.

[11]

Ces chiffres comprennent à la fois les citoyens ivoiriens et les "étrangers" vivant sur place.

[12]

Selon l’interprétation la plus courante, "Dioula" veut dire "marchand" en bamana.

[13]

La distinction entre immigrants et non-Ivoiriens est ambiguë. La population étrangère de Côte d’Ivoire n’est pas composée que d’immigrants. En réalité, près de la moitié (47 %) de ceux qui sont qualifiés de "non-Ivoiriens" sont nés dans le pays (RCI 1998, 72). Les conditions d’attribution de la nationalité ivoirienne ont laissé cette portion de la population dans une situation précaire, notamment quant à la transmission de la terre par héritage dans le cadre de la nouvelle loi foncière de 1994 (Marie 2002).

[14]

Ce sont celles des Lagunes, du Bas et du Haut Sassandra, du Sud Bandama et du Sud Comoe.

[15]

Il est inexact non seulement de décrire le Sud comme à prédominance chrétienne, mais encore d’insinuer que la plupart des immigrants résident dans le Nord. C’est en réalité tout le contraire. Les chiffres du recensement de 1998 précisent que 98 % des "non-Ivoiriens" vivent dans le Sud.

[16]

Cette interprétation fut contestée par un dirigeant du PDCI, insistant sur la diversité des affiliations politiques et religieuses dans le Nord comme dans le Sud (L’Inter, 1er février 2001).

Résumé

Français

Les développements médiatiques consacrés à la crise divisant la Côte d’Ivoire tendent à réduire ce conflit à un divorce entre un Nord musulman et un Sud chrétien. Ne cessant de se référer à la guerre civile en termes religieux, ils évoquent un pays divisé entre "une zone sous contrôle gouvernemental, chrétienne et animiste, au Sud et une zone tenue par les rebelles dans le Nord musulman". Une telle description géographico-culturelle fausse notre compréhension. Les reportages ont aussi pour effet d’amplifier l’appel à la confrontation de politiciens locaux et d’aggraver les clivages. En outre, les simplifications religieuses et géographiques des médias ne nous aident pas à comprendre le conflit ivoirien. Au contraire, elles l’exacerbent insidieusement en renforçant les stéréotypes et en accroissant les divisions sociales et politiques.

English

The ‘Muslim North and Christian South’: Geographical Templates in Newspaper Reports of the Political Crisis in Côte d’Ivoire (Thomas J. Bassett)Media reports of the rebellion ripping apart Côte d’Ivoire portray the conflict as a rift between a Muslim North and a Christian South. They repeatedly refer to the armed conflict in religious terms by describing the country as split between a “government-held area in the Christian and animist South and a rebel-held area in the Muslim North”. This cultural geographical description of the conflict hinders our understanding. These newspaper reports echo the divisive statements of politicians and thus serve to widen cleavages. In sum, the religious and geographical simplifications of the media do not contribute to our understanding of the conflict. Rather, they insidiously exacerbate it by reinforcing stereotypes and deepening social and political divisions.

Plan de l'article

  1. Discours réducteur et moules géographiques
  2. La véritable géographie religieuse en Côte d’Ivoire
  3. Un durcissement de la division Nord/Sud

Pour citer cet article

Bassett Thomas J., « "Nord musulman et Sud chrétien" : les moules médiatiques de la crise ivoirienne », Afrique contemporaine 2/ 2003 (n° 206), p. 13-27
URL : www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2003-2-page-13.htm.
DOI : 10.3917/afco.206.0013


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