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Afrique contemporaine

2003/2 (no 206)



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Un article récent sur la crise en Côte d’Ivoire souligne que la radicalisation de la problématique de l’ivoirité "entre en résonance avec des tensions sociales plus anciennes liées à la crise de l’emploi urbain et surtout à la crise agraire qui se manifestent par une manifestation très virulente de l’autochtonie" (Banégas et Losch, 2002).

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Le lien entre le problème d’accès à la terre (et plus généralement aux ressources) et le rejet de l’Autre est au cœur de la spirale de la haine qui semble entraîner inexorablement la Côte d’Ivoire à sa perte. Il a fait l’objet de discussions longues et tendues lors de la négociation des accords de Marcoussis en janvier 2003. Il est frappant de constater que les principaux points du premier programme du gouvernement de réconciliation défini dans le cadre de ces accords portent, d’une part, sur la nationalité et ses incidences (notamment l’éligibilité du président de la République) et, d’autre part, sur le régime foncier. Qui est ivoirien ? Qui peut posséder et exploiter la terre ? Telles sont les deux grandes questions qui sont au cœur de la crise.

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Ces questions seront replacées ici dans une perspective historique et prospective. Relire l’Histoire sur plusieurs décennies et tenter d’entrevoir les perspectives à long terme peut à première vue paraître paradoxal face à une situation qui fait chaque semaine de nouveaux morts et jette des milliers de personnes sur les routes de l’exode. Mais un tel exercice n’est pas antinomique avec l’action immédiate ; il peut au contraire l’éclairer. Il ne nie en aucune façon la réalité de la question foncière dans le sud du pays, tout en rappelant qu’elle est moins liée aux migrations (autant internes qu’externes) qu’à la situation agronomique connue depuis longtemps. Il permet de comprendre que les fondements des problèmes abordés à Marcoussis sont d’essence régionale et que ne pas reconnaître cette réalité historique et sociale revient à se priver d’un outil précieux pour les résoudre. Il propose la vision non pas d’une crise ivoirienne, mais d’une crise régionale en Côte d’Ivoire. Il remet sur la table une perspective têtue : celle du développement, inéluctable pour encore au moins une génération, d’importants flux migratoires régionaux vers les zones les plus prospères et vers les villes. Il suggère enfin que, pour préparer l’avenir et prévenir de nouvelles crises, la Côte d’Ivoire et ses voisins sahéliens ont tout intérêt à travailler ensemble à la valorisation et au peuplement de la région soudano-sahélienne qui est le nord de l’une et le sud des autres.

Réalité du problème foncier en Côte d’Ivoire et questions d’avenir

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Le problème foncier en Côte d’Ivoire et plus particulièrement dans la partie sud du pays est bien réel même si ses interprétations politiques xénophobes sont pour le moins discutables. "Les Ivoiriens sont xénophobes parce qu’ils ne veulent pas perdre leurs terres au profit d’exploitants agricoles étrangers", pouvait-on lire en substance dans Notre voie le 28 novembre 2002. Pour ceux qui parcourent régulièrement les journaux ivoiriens depuis quelques années, cette citation n’a rien d’exceptionnel ni de surprenant. Elle s’inscrit dans la logique d’un processus ancien [1]  L’une des manifestations les plus anciennes en est... [1] qui s’est accéléré à la fin des années 1990 :

  • en 1996, la "Cellule universitaire de recherche et de diffusion des idées du président Henri Konan Bédié" (CURDIPHE) publie un manifeste intitulé "L’ivoirité, ou l’esprit du nouveau contrat social du président Henri K. Bédié". Le concept d’ivoirité y est présenté comme "l’ensemble des données socio-historiques, géographiques et linguistiques qui permettent de dire qu’un individu est citoyen de Cote d’Ivoire ou non" ;

  • en 1997, le gouvernement ivoirien lance "la politique nationale de population" dont les objectifs sont, d’une part, la maîtrise de la croissance naturelle de la population et, d’autre part, la maîtrise des mouvements migratoires internes et internationaux ;

  • en décembre 1998, une loi sur le domaine foncier rural est votée. Au titre de cette loi, seuls l’Etat ivoirien, les collectivités publiques et les personnes physiques ivoiriennes ont désormais accès à la propriété. Le lien avec le problème migratoire ne fait de doute pour personne, même si les droits acquis antérieurement par les non-Ivoiriens semblent a priori préservés. Mais on verra rapidement que l’application de la loi fait problème, à commencer par la question de la nationalité. Une étude récente (Chauveau, 2002) recense diverses possibilités d’interprétations, notamment pour ce qui concerne l’indemnisation des investissements consentis par les non-Ivoiriens ;

  • en novembre 1999, à Saïoua et Tabou dans le sud-ouest du pays, de très violents affrontements opposent des paysans ivoiriens à des paysans burkinabè dont plusieurs milliers fuient la zone et même le pays. Ces affrontements sanglants ont pour origine un problème foncier : les kroumens autochtones voulaient ouvrir de nouvelles plantations d’hévéa conquises sur la forêt exploitée par des planteurs allochtones d’origine burkinabè.

Depuis 1999, des affrontements du même type se multiplient dans le sud de la Côte d’Ivoire. Moins "spectaculaires" mais nombreux, ils sont exacerbés, encouragés, par les agitations politiques qui placent l’"étranger" au centre de tous les problèmes de la société ivoirienne. L’immigration est présentée comme une "invasion", une "ruée" non raisonnée des "gens du nord" vers les richesses de la forêt désormais inaccessibles aux jeunes Ivoiriens désireux de devenir planteurs. Il est vrai que l’exploitation de la forêt ivoirienne a probablement atteint ses limites. Mais tout porte à croire que les tensions viennent moins d’afflux supplémentaires de migrants que de problèmes agronomiques et environnementaux identifiés depuis fort longtemps.

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Dès les années 1970, les spécialistes s’alarmaient des perspectives d’exploitation de la forêt (par exemple : Benveniste, 1974). Ils rappelaient notamment la nécessité de conserver en permanence 30 % des terres sous couvert forestier, tout en soulignant que, même dans ces conditions, la performance de la terre diminuait [2]  Les arbustes cacaoyers et caféiers ont besoin les premières... [2] . A la même époque, on observait qu’au-delà d’une densité rurale de 30 à 40 habitants au km2, "le système extensif d’exploitation [semblait] saturé, les planteurs [refusaient] de concéder de la terre aux étrangers et la production ne [s’élevait] que lentement " (Boutillier, 1971) ; ceci expliquant la "conquête de l’ouest" qui a suivi.

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Aujourd’hui, cette conquête de la forêt, plus connue sous le vocable de "front pionnier", doit être considérée comme achevée. Plus précisément, comme l’indiquait une étude récente du Centre de développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), "on peut craindre que le modèle extensif de production des cultures de rente atteigne rapidement un seuil de saturation" (Cogneau et Mesplé-Somps, 1999). Compte tenu du niveau technique actuel des plantations, de leur vieillissement [3]  Un plant de cacao a une durée de vie de l’ordre de... [3] et de la disparition des dernières zones de forêt primaire (en dehors des forêts classées), on peut considérer que la zone café-cacao est "pleine".

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Ceci étant posé, la vraie question à long terme n’est pas celle de la limitation de l’immigration vers cette zone ; en effet, en Afrique, où les avantages sociaux "à l’européenne" n’existent pas, on ne migre que vers les zones où l’on a une chance de travailler, comme on le verra plus bas. La question n’est pas non plus celle des "étrangers" en Côte d’Ivoire car, nous le verrons également, le concept de nationalité a très peu à voir avec le problème des migrations en Afrique. Il serait en revanche intéressant de s’interroger sur les points suivants : vers quelle(s) zone(s) les migrations à venir vont-elles se porter ? Est-il possible d’anticiper et d’accompagner au mieux ces transformations à venir du peuplement régional afin d’en atténuer les impacts possibles en terme de crise ?

Les enseignements de l’histoire ancienne du peuplement de l’Afrique de l’Ouest sur la Côte d’Ivoire

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Le peuplement originel de l’actuelle Côte d’Ivoire (Coquery-Vidrovitch et G. Laclavère, 1988) résulte de la rencontre de quatre grands ensembles ethniques (figure 1) :

  • dans le quart sud-est, le groupe akan/baoulé (langues kwa), occupant également la moitié sud du Ghana ;

  • dans le quart sud-ouest, le groupe krou/bété (langues krou), présent également dans la partie sud du Liberia ;

  • dans le quart nord-est, les Malinké (langues voltaïques), principaux occupants du Burkina Faso et du nord du Ghana ;

  • dans le quart nord-ouest, le groupe mandé (langues mandé), présent dans l’est de la Guinée, l’ouest du Mali et le nord du Liberia.

Figure 1 : Familles linguistiques Figure 1
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La Côte d’Ivoire est le seul pays d’Afrique de l’Ouest où coexistent ainsi quatre groupes ethnolinguistiques régionaux, chacun ancré sur une proportion sensiblement égale du territoire. Aujourd’hui (recensement 1998), le groupe akan/baoulé représente 42 % de la population ivoirienne (immigrés non inclus), le groupe malinké 17,5 %, le groupe mandé 16,4 % et les Krou/Bété 11 % [4]  Le président Houphet Boigny était baoulé, l’actuel... [4]

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Sans vouloir "ethniciser" à outrance le problème ivoirien, il semble évident que ces frontières ethnolinguistiques sont à prendre en compte de manière au moins aussi importante que les frontières nationales. Quel observateur n’a pas entendu, au moment de l’élection de Laurent Gbagbo, que l’arrivée d’un président bété était pour le moins anachronique dans un pays où cette ethnie ne représente qu’un faible pourcentage de la population ? Bernard Lugan résume bien cette lecture implacable de l’évolution politique récente en Côte d’Ivoire : "Afin de s’organiser une élection sur mesure, le général Guei écarta à la fois M. Ouattara et le représentant des Baoulé. […] Le scrutin fut alors vidé de toute signification. M. Ouattara représentait en effet au moins 35 % des voix (celles des populations voltaïques et nord-mandé). Quand à l’ancien président Bédié ou tout autre candidat officiel baoulé, il était assuré de rassembler sur son nom une partie importante des 42 % d’Akan/Baoulé et apparentés. A eux deux, ces deux candidats pesaient donc au moins 70 % des suffrages. A peu de chose près, le chiffre des abstentionnistes des élections du mois d’octobre 2000" (Lugan 2001).

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Cette lecture, qui ramène avec force l’organisation précoloniale du peuplement sur la scène contemporaine, ne peut à l’évidence s’arrêter aux frontières de la Côte d’Ivoire. Une analyse purement nationale des événements récents est insuffisante. Elle passe sous silence les dimensions régionales et ethniques d’une crise qui secoue la région depuis que, en 1989, Félix Houphouët-Boigny a soutenu, avec l’aide de Blaise Compaoré, l’irruption de Charles Taylor sur le territoire libérien : "Depuis 1989, quand un petit groupe armé d’une centaine d’aventuriers, sous la conduite de Charles Taylor, a franchi la frontière ivoirienne (près de Danané, vers le comté de Nimba), l’extension du conflit a été progressive. Taylor s’est appuyé sur les Dan de Côte d’Ivoire, ethnie transfrontalière (nommés Gyo au Liberia), puis, s’alliant à d’autres groupes et ethnies, a combattu la ligue adverse formée autour des Krahn du président Samuel Doe. Avançant des frontières vers la capitale, puis exportant plus loin le conflit – toujours par ce biais des ethnies transfrontalières –, vers la Sierra Leone, via le RUF [Revolutionary United Front] de Foday Sankoh" (Galy 2003).

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Dans ce contexte historique et géographique, personne ne peut s’étonner aujourd’hui de voir des desperados libériens venir grossir les rangs des deux mouvements rebelles ancrés à l’ouest de la Côte d’Ivoire : le MPIGO (Mouvement populaire ivoirien du grand ouest) et le MJP (Mouvement pour la justice et la paix). Ces "anciens combattants" [5]  Ce terme "ancien combattant" n’est pas très approprié... [5] gyo de la guerre civile du Liberia, qui n’ont pas tous été intégrés à l’armée régulière, viennent désormais prêter main-forte à leurs parents yacouba de Côte d’Ivoire avec qui ils partagent la même langue (du groupe mandé). Il est probable également que, la paix étant revenue en Sierra Leone, des "anciens combattants" du RUF sierra-léonais s’immiscent dans le conflit ivoirien en passant par le nord du Liberia et le sud-est de la Guinée où ils sont "chez eux".

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Comme on va le voir, le découpage ethnolinguistique régional, au moins dans sa dimension Nord/Sud, définit la vraie frontière du problème migratoire en Côte d’Ivoire. De même, il explique la diffusion transfrontalière des crises qui, à leur tour, dessinent les contours réels d’un conflit tout autant régional en Côte d’Ivoire qu’ivoirien.

La Côte d’Ivoire, un épicentre de la recomposition contemporaine du peuplement de l’Afrique de l’Ouest

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L’histoire plus récente du peuplement confirme et consolide cette dimension régionale du problème ivoirien. L’amélioration des conditions sanitaires et médicales après la Seconde Guerre mondiale a déclenché un boom démographique en Afrique de l’Ouest (et dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne). Depuis cette époque, la région enregistre régulièrement des taux de croissance démographiques élevés, proches de 3 % par an. Cette croissance soutenue a été bien décrite dans l’étude WALTPS (Cour et Snrech, 1998).

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Cette étude montre que la population de l’Afrique de l’Ouest est passée de 45 millions d’habitants en 1930 à 87 millions en 1960, puis à 220 millions en 1990 et se situait autour de 300 millions en 2000. Elle atteindra probablement 430 millions d’habitants en 2020. Cette hypothèse se situe en bas de la fourchette des projections généralement admises et tient compte de l’impact de la pandémie du sida.

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La proportion d’urbains est, quant à elle, passée de 4 % en 1930 à 14 % en 1960, puis à 40 % en 1990 ; elle a franchi le cap des 50 % au tournant du siècle et dépassera sans doute 60 % en 2020. Ce phénomène d’urbanisation fait apparaître un réseau diversifié de villes : le nombre de centres urbains de plus de 100 000 habitants a crû de 12 en 1960 à 90 en 1990 cependant que le nombre d’agglomérations de plus de 5 000 habitants passait de 600 à 3 000. En dépit de la croissance des villes, la population rurale a augmenté de 60 % entre 1960 et 1990 et continuera de croître pendant encore au moins deux décennies. En l’espace de quatre générations (1960-2020), la région aura donc vu sa population totale multipliée par 10 et sa population urbaine par 100.

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La Côte d’Ivoire est à la fois le symbole et, on pourrait dire, un épicentre de cette évolution accélérée du peuplement de l’Afrique de l’Ouest. Au cours des dernières décennies, elle a connu le taux de croissance démographique [6]  Plus de 4 % en moyenne par an. [6] , le taux de croissance de la population urbaine [7]  Plus de 8 % en moyenne par an. [7] et le taux de croissance de la population rurale [8]  Plus de 2,5 % en moyenne par an. [8] les plus élevés des pays de la région. Sa population totale est passée d’un peu plus de 3 millions d’habitants en 1960 à 17 millions aujourd’hui.

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Il est intéressant de noter (figure 2) que, à l’exception du cas très particulier du Cap-Vert, les trois pays dont le taux de croissance réel a été très inférieur à 2 % entre 1960 et 1990 (Burkina, Guinée, Mali) sont des voisins de la Côte d’Ivoire. Le peuplement de cette dernière doit donc beaucoup à l’immigration africaine et plus particulièrement ouest-africaine.

Figure 2 - - Taux de croissance démographique réel 60-90 (WALTPS) Figure 2
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Mais le phénomène de la migration internationale ne peut être dissocié de celui des migrations internes. La réalité est celle d’un peuplement rapide, entamé dès les années 1920, de la zone côtière par des populations en provenance de la zone soudano-sahélienne, que ces populations soient originaires du nord de la Côte d’Ivoire ou des pays sahéliens.

Figure 3 - - Répartition de la population de la Côte d’Ivoire Figure 3
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Aujourd’hui, la population ivoirienne est très inégalement répartie sur le territoire : la moitié nord et la moitié sud en accueillent respectivement 20 et 80 %. Le grand sud-est compte à lui seul presque 40 % de la population pour une superficie représentant 15 % du territoire national (figure 3). Les départements ivoiriens le plus fortement peuplés d’autochtones sont ceux du nord. Dans le département de Korhogo par exemple, les groupes voltaïque et mandé originaires du nord de la Côte d’Ivoire sont les plus représentés, soit respectivement 74,2 et 11,6 % de la population totale. Les autres ethnies ivoiriennes sont aussi présentes, mais en proportion toutefois réduite : les Akan, les Krou et les Sud-Mandé sont le plus souvent des fonctionnaires en poste. Les migrants étrangers représentent moins de 10 % de la population. A l’inverse, dans le département de Daloa, les habitants nés à l’étranger représentent un tiers de la population et les allochtones un autre tiers, laissant le dernier tiers aux autochtones (ENSEA, 1999).

Une très nette corrélation entre migrations et développement économique

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Entamée sous la colonisation (notamment par le transfert forcé des Mossi en provenance de l’actuel Burkina), cette immigration s’est poursuivie au rythme du développement économique du pays. Sans remonter aux origines du "miracle ivoirien", on peut rappeler les éléments suivants de l’histoire économique récente de la Côte d’Ivoire (Cogneau et Somps, 1999) :

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1975-1978 : le boom. Entre 1975 et 1977, les prix du café et du cacao sont multipliés par plus de 3. Les prix aux producteurs augmentent très sensiblement. D’autre part, les recettes de l’Etat font un bond en avant. Les autorités ivoiriennes en profitent pour accélérer leurs programmes d’investissements publics qui triplent entre 1974 et 1978. Stimulés par la demande, les investissements privés croissent à un taux moyen annuel de l’ordre de 19 %. Cette dynamique a des effets négatifs sur l’économie ivoirienne (augmentation de la demande en biens d’importation et croissance du déficit extérieur). Elle explique également que, au cours de la période 1976-1980, le solde migratoire du pays a été de +1,3 million de personnes, dont 700 000 en provenance du Burkina, 300 000 du Mali et 100 000 de Guinée (Russel, Jacobson et Stanley, 1990). Le décalage entre le "boom économique" et le "boom de peuplement" s’explique par le fait que le second est une réaction au premier. Par ailleurs, la manne publique continuera d’être forte jusqu’en 1980 (cf. infra).

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1981-1993 : récession et ajustement interne. Les années 1979-1980 sont marquées par une détérioration très rapide des termes de l’échange et la forte rétractation corrélative des dépenses d’investissement du secteur privé. Par ailleurs, l’investissement public continue d’augmenter. De 1981 à 1993, se succèdent plusieurs périodes consécutives d’ajustement marquées par une diminution tendancielle de l’investissement privé et une très forte baisse de l’investissement public qui passe de 9 % du PIB en 1981, à 6,2 % en 1983 puis à 3,2 % en 1985. Un nouveau retournement des termes de l’échange en 1986 (-20 %), qui se prolongera jusqu’en 1993, précipite le pays dans une nouvelle période de récession. Entre 1988 et 1992, le solde migratoire de la Côte d’Ivoire devient négatif, celui du Burkina, positif et ceux du Mali et de la Guinée se stabilisent (CERPOD, 2000).

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Cela confirme que, sauf en cas de crise aiguë, les migrations ne sont pas des "fuites en avant" mais résultent de stratégies raisonnées en fonction des opportunités économiques. Lorsque ces dernières se tarissent, les migrations cessent, parfois s’inversent dans l’attente de jours meilleurs ou encore se réorientent vers des zones jugées plus hospitalières.

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Si, comme c’est probable, cette logique est respectée à l’avenir, on ne peut que prévoir une modification profonde d’une partie des flux migratoires régionaux. Si, par exemple, la "destination ivoirienne" n’est plus la bonne solution pour les Mossi – et sachant que plateau central du Burkina reste une zone densément occupée aux ressources naturelles dégradées et à vocation d’émigration –, vers où les flux migratoires se réorienteront-ils ? Plus précisément comment ces flux migratoires sont-ils en train de se réorienter ?

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Les vallées de l’ouest du Burkina ont toujours attiré les Mossi en dépit de l’onchocercose (cécité des rivières) qui a longtemps rendu ces zones difficiles à vivre. C’est le cas par exemple de la Volta Noire qui a vu, dès le début des années 1960, arriver de nouvelles vagues de peuplement, certes relativement modestes (Benoït, 1973). Cette tendance semble s’être accélérée par la suite sous le triple effet du développement de la culture du coton, de la croissance urbaine et de l’éradication progressive de l’onchocercose (Boutillier, Quesnel et Vaugelade, 1975). Mais aujourd’hui les spécialistes nous indiquent que les vallées de la Volta Noire sont déjà surpeuplées et en voie de dégradation. Il existe très probablement encore d’autres zones "à peupler", d’ores et déjà clairement identifiées dans l’esprit des chefs de famille mossi.

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Les enquêtes sur les migrations qui nous permettent de connaître et d’analyser les flux a posteriori sont précieuses, même si elles sont longues et coûteuses. Mais il est tout aussi important, sinon plus, de se doter des moyens de suivre en permanence l’évolution des stratégies migratoires qui donne des indications sur l’avenir. Pour cela, il faut faire revenir en force l’anthropologie dans la boîte à outils du développement.

Anticiper les recompositions du peuplement à venir

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D’ici une génération, il y a aura 120 millions d’Africains de l’Ouest de plus qu’aujourd’hui (130, 140, 150 ?), soit l’équivalent d’au moins 12 fois la population actuelle du Mali. Le moment précis (20, 25 ans) n’a aucune importance ; cela arrivera. Où naîtront ces Africains de demain ? En petite majorité dans les villes puisqu’aujourd’hui, plus de 50 % de la population est urbaine. D’autre part, il est plus que probable qu’une partie de ceux qui naîtront à la campagne migreront vers d’autres zones rurales et vers les villes.

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Ces dynamiques et leurs conséquences, y compris leurs impacts sur les conflits, ont été abordées à plusieurs reprises, notamment au début des années 1990 par l’étude WALTPS. "L’Afrique de l’Ouest, région de peuplement accéléré, sera, pendant une longue période, une région en déséquilibre. Même si tout doit être fait pour diminuer la fécondité des femmes, ces efforts ne se traduiront, dans la croissance démographique, qu’à moyen et surtout à long termes. Le doublement de la population en trente ans est une quasi-certitude. C’est même, de toutes les données dont on dispose sur l’avenir de la région, la donnée la moins incertaine. […] L’une des sources majeures de tension sera probablement les migrations des régions pauvres vers les régions mieux dotées en ressources et vers les villes. […] Si ce fait est reconnu et accepté, la question cruciale que l’on doit poser est celle des dispositions à prendre pour que le peuplement puisse se faire dans des conditions acceptables."

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La carte présentée en figure 4, issue de cette étude, montre que, du point de vue du peuplement et des migrations, l’Afrique de l’Ouest peut être divisée en quatre zones :

  • la zone 1 rassemble les principaux pôles de croissance urbaine dans les pays côtiers et leur arrière-pays immédiat : avec 41 % de la population régionale (sur 8 % de la superficie totale), la densité de population y est forte (124 habitants au km2 en 1990) et le niveau d’urbanisation élevé (55 % en 1990). C’est la zone qui a connu la plus forte croissance entre 1960 et 1990 (immigration nette de 8,3 millions de personnes) ;

  • la zone 2 rassemble le reste de l’espace proche des côtes : avec 28 % de la population totale sur 25 % de la superficie régionale, cette zone soudano-sahélienne est relativement peu peuplée au regard de ses potentialités. Elle est, de même, peu urbanisée. C’est une zone d’émigration au cours des trente dernières années, mais qui pourrait à l’avenir se transformer en zone d’accueil ;

  • la zone 3 correspond approximativement aux pôles de peuplement dense sahéliens et comprend les parties les plus dynamiques des pays sahéliens : elle rassemble 25 % de la population sur 13 % du territoire. Plus urbanisée que la zone 2, mais confrontée à des contraintes fortes, c’est aussi une zone d’émigration ;

  • la zone 4 couvre le reste de l’espace sahélien : c’est la zone dont le potentiel de croissance démographique et économique est le plus limité et qui constitue l’un des principaux foyers d’émigration.

Figure 4 - - Zones de peuplement (WALTPS) Figure 4
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L’hypothèse d’un changement structurel, progressif, des dynamiques de peuplement de la "zone 2", identifiée par l’étude WALTPS, mériterait aujourd’hui d’être approfondie et précisée. Cette étude "macro-régionale" n’avait pas vocation à étudier cette "zone 2" dans le détail et les phénomènes ne sont évidemment pas si simples. Dans le nord de la Côte d’Ivoire ou dans le sud du Mali, il existe d’ores et déjà des problèmes fonciers importants opposant les agriculteurs aux éleveurs, même s’ils sont encore géographiquement limités. Ces antagonismes sont, depuis quelques années, exacerbés par l’arrivé de nouveaux migrants agriculteurs venant ou revenant du centre de la Côte d’Ivoire.

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L’enjeu, dès aujourd’hui, est de comprendre ce qui se passe, d’anticiper et d’accompagner les processus tels qu’ils sont décidés par les Africains eux-mêmes. "Il apparaît clairement que les opérateurs économiques africains, urbains comme ruraux, ont la capacité de tirer parti des opportunités qui se présentent à eux. Pour saisir ces opportunités, ils sont prêts à se déplacer, à migrer, à changer d’activité, à prendre des risques et à accepter des situations inconfortables. Il ne sert à rien de leur recommander des changements qui ne s’imposent pas ou de prétendre freiner des évolutions inéluctables. Pour en juger correctement, il est indispensable de se donner une vision approximative mais claire des perspectives à moyen et long terme ; pour préparer les uns et les autres aux transformations, susciter les initiatives et accélérer le changement. La prévision est toujours risquée mais le refus de prévoir est une cause de déboires encore plus grands et plus graves." (Arnaud, 2002)

Un avenir deux fois régional ?

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Au cours des prochaines décennies, les mutations se poursuivront selon la même logique centrée autour de la recherche de meilleures opportunités économiques. Elles se traduiront, comme par le passé, par des migrations vers les zones agricoles aux potentiels et aux marchés les plus prometteurs et par des migrations vers les villes.

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La seule grande différence – une espérance aussi – serait que ces mutations se développent au profit d’une zone plus tournée vers le marché régional, moins extravertie que ne l’a été la bande côtière au cours des dernières décennies. Cette zone pourrait être la bande soudano-sahélienne de l’Afrique de l’Ouest identifiée comme la "zone 2" par l’étude WALTPS. Nord des pays côtiers et sud des pays sahéliens, elle dispose des potentialités les plus fortes de décollage d’une agriculture destinée à répondre aux besoins croissants du marché régional (céréales, fruits et légumes, élevage intensif, etc.). Elle dispose d’un réseau de villes en pleine mutation : en une génération, le nombre de villes de plus de 100 000 habitants y a doublé ; zone frontière, elle est en outre au cœur des échanges régionaux.

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Pour préparer l’avenir, la Côte d’Ivoire et ses pays voisins sahéliens doivent en venir à une réflexion prospective commune pour se doter d’une politique deux fois régionale où le développement régional au sens infranational serait au service de la coopération régionale au sens ouest-africain et vice versa. La zone structurée par les trois villes des Sikasso (sud du Mali), Korhogo (nord de la Côte d’Ivoire) et Bobo Dioulasso (sud-ouest du Burkina Faso) est un bon exemple d’espace cohérent transfrontalier porteur d’un potentiel important de peuplement et de développement [9]  L. Bossard et D. Gnisci, "Diagnostic et enjeux de développement... [9] . Proposer une approche de ce type alors que les tensions politiques sont fortes entre les gouvernements de la Côte d’Ivoire et du Burkina est ambitieux mais pas utopique. Le développement d’un hinterland soudano-sahélien est vital pour l’économie de la côte. Développer le nord revient à renforcer l’activité et le rayonnement du sud, à commencer par celui du port d’Abidjan, promis à la mort s’il ne redevient pas la porte de la savane.


Références bibliographiques

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  • M. Benoît, Le champ spatial mossi dans les pays du Voun-Hou et de la Volta noire, Paris, ORSTOM, 1973.
  • C. Benveniste, "La boucle du cacao en Côte d’Ivoire : étude régionale des circuits de transport", Paris, ORSTOM, 1974.
  • J.-L. Boutillier, "Croissance démographique et croissance économique en Côte d’Ivoire", Paris, ORSTOM, 1971.
  • J.-L. Boutillier, A. Quesnel et J. Vaugelade, Systèmes sociaux économiques mossi et migrations, Paris, ORSTOM, 1975.
  • J.-P. Chauveau, "Une lecture sociologique de la loi ivoirienne de 1998 sur le domaine foncier rural", Paris, IRD REFO, septembre 2002.
  • CERPOD, Migrations et Urbanisation en Afrique de l'Ouest., Bamako, CILSS, 2000.
  • D. Cogneau et S. Mesplé-Somps, La Côte d’Ivoire peut-elle devenir un pays émergent ?, Programme d’étude Afrique émergente", Paris, OCDE, juin 1999.
  • C. Coquery-Vidrovitch et G. Laclavère (dir.), Atlas historique de l’Afrique, Paris, Editions du Jaguar, 1988.
  • J.-M. Cour et S. Snrech (dir.), Étude des perspectives à long terme en Afrique de l’Ouest, Paris, OCDE/Club du Sahel, 1998.
  • ENSEA, L’économie locale de Korhogo et de sa zone d’influence, Paris, OCDE/Club du Sahel –PDM, 1999.
  • ENSEA, L’économie locale du département de Daloa, Paris, OCDE/Club du Sahel –PDM, 1999.
  • B. Lugan, Atlas historique de l’Afrique des origines à nos jours, Monaco, Editions du Rocher, 2001
  • M. Galy, Socio-Anthropologie et Projet de Développement dans les Districts de Kono et Kailahun (Sierra Leone), Paris, Ministère des Affaires Etrangères, 2003.
  • S. Russel, K. Jacobson et W. Stanley, International Migration and Development in SSA, Washington, World Bank, 1990.
  • M. Arnaud, Plaidoyer pour une approche urbano-rurale du développement, Paris, OCDE, CSAO, juin 2002.

Notes

[*]

Les principaux éléments de cet article ont été présentés à l’occasion d’une réunion consultative sur les conséquences régionales de la crise en Côte d’Ivoire organisée par le Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO) de l’OCDE, à Cotonou les 16 et 17 décembre 2002.

Le contenu de cette communication n’engage en aucune façon l’OCDE et le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest.

[**]

Administrateur principal au Secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l'Ouest (CSAO) de l’OCDE.

[1]

L’une des manifestations les plus anciennes en est la création de l’Association de défense des intérêts des autochtones de Côte d’Ivoire (ADIACI) dans les années 1930.

[2]

Les arbustes cacaoyers et caféiers ont besoin les premières années de l’ombrage des grands arbres pour se développer ; les défrichements sur forêt secondaire offrent donc de moins bonnes conditions de culture que les défrichements antérieurs sur forêt primaire ; là où plusieurs défrichements ont déjà eu lieu, les sols se sont appauvris ; la végétation s’est dégradée et les possibilités d’établir de nouvelles plantations s’amoindrissent toujours d’avantage.

[3]

Un plant de cacao a une durée de vie de l’ordre de 40 ans.

[4]

Le président Houphet Boigny était baoulé, l’actuel président Laurent Gbagbo est bété, Alassane Ouattara est issu du groupe mandé.

[5]

Ce terme "ancien combattant" n’est pas très approprié puisqu’une grande partie d’entre eux sont à l’origine des enfants-soldats. Seule une partie des 70 000 rebelles recensés, a été réellement désarmée. Une autre partie est "dans la forêt" ; essentiellement au Liberia ; pourquoi pas plus loin ?

[6]

Plus de 4 % en moyenne par an.

[7]

Plus de 8 % en moyenne par an.

[8]

Plus de 2,5 % en moyenne par an.

[9]

L. Bossard et D. Gnisci, "Diagnostic et enjeux de développement et de coopération au sein de la zone frontalière Sikasso-Korhogo-Bobo Dioulasso", Paris, OCDE, CSAO, septembre 2002.

Résumé

Français

Cet article se propose de donner quelques éléments de perspective historique et prospective à la crise qui secoue la Côte d’Ivoire. Il souligne que ce problème a moins à voir avec les migrations qu’avec des problèmes agronomiques et environnementaux. Comme par le passé, des flux migratoires importants résulteront dans l’avenir de stratégies économiques des populations concernées. Mais les problèmes d’accès à la terre dans le Sud ivoirien étant désormais trop forts, d’autres zones de l’Afrique de l’Ouest connaîtront des dynamiques de peuplement rapides. La zone soudano-sahélienne de l’Afrique de l’Ouest mérite une attention particulière de ce point de vue. Pour préparer l’avenir et prévenir de nouvelles crises, la Côte d’Ivoire et ses voisins sahéliens ont tout intérêt à travailler ensemble à la valorisation et au peuplement de cette zone qui est le Nord de l’une et le Sud des autres.

English

Population and Migration in Western Africa : the Regional Crisis Affecting Côte d’Ivoire (Laurent Bossard)In this article are given some elements of historical perspective and future prospect for the crisis affecting Côte d'Ivoire. Its emphasis is on relating this crisis more to agronomic and environmental problems than to migration itself. As during the past, major regional migratory flows will in the future be a result of economic strategies facing the populations concerned. However, problems of access to land in Southern Côte d'Ivoire becoming unbearable, rapid population dynamics can hence be expected in other areas of West Africa. This situation needs to be considered especially with regard to the Sudano-Sahelian zone of West Africa. To prepare the future and avoid more crisis, Côte d'Ivoire and its Sahelian neighbors have every reason to work together on building up and populating this zone which is a North for one country and a South for the others.

Plan de l'article

  1. Réalité du problème foncier en Côte d’Ivoire et questions d’avenir
  2. Les enseignements de l’histoire ancienne du peuplement de l’Afrique de l’Ouest sur la Côte d’Ivoire
  3. La Côte d’Ivoire, un épicentre de la recomposition contemporaine du peuplement de l’Afrique de l’Ouest
  4. Une très nette corrélation entre migrations et développement économique
  5. Anticiper les recompositions du peuplement à venir
  6. Un avenir deux fois régional ?

Pour citer cet article

Bossard Laurent, « Peuplement et migration en Afrique de l'Ouest : une crise régionale en Côte d'Ivoire », Afrique contemporaine 2/ 2003 (no 206), p. 151-165
URL : www.cairn.info/revue-afrique-contemporaine-2003-2-page-151.htm.
DOI : 10.3917/afco.206.0151

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