Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
264 pages

p. 167 à 177
doi: 10.3917/afco.206.0167

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Actualités

no 206 2003/2

2003 Afrique contemporaine Actualités

La recherche pour le développement après Johannesburg

Jean-François Girard Guillaume Leroy  [*]
Relever les défis pressants et complexes du développement durable va nécessiter, outre le financement du développement, l’élaboration et la diffusion de savoirs scientifiques et techniques qui concernent les sciences aussi bien physiques et biologiques que sociales et humaines. Dans cette perspective, un choix politique doit être clairement affiché et des moyens proposés en faveur du renforcement des capacités de recherche des pays du Sud, de la promotion des partenariats Nord-Sud et Sud-Sud, ainsi que de la mise en œuvre rapide des résultats de la recherche sur les enjeux prioritaires du développement. Beyond the need of increased funding, addressing the urgent and complex challenges of sustainable development will require to generate and to diffuse new scientific knowledge and technologies, in biology and physics as well as in human and social sciences. To this end, clear political choices and adequate provisions should be done in favor of research capacity building in the South, the promotion of North-South and South-South partnerships and a quick application of research findings on the most pressing development issues.
En 1992 à Rio de Janeiro, la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement a élaboré un programme global d’action pour un développement durable au xxie siècle, l’Agenda 21. Dix ans après, le Sommet mondial pour le développement durable de Johannesburg (26 août-4 septembre 2002) a consacré cette orientation et un nouveau Programme d’action, intégrant l’Agenda 21, a été adopté. Dans les deux documents, la mobilisation et le renforcement de la recherche sont considérés comme des outils indispensables pour atteindre les objectifs du développement durable ; au développement qui reste la finalité, s’ajoutent deux dimensions, la prise en compte du temps long et le principe de l’équité inter- et intra-générationnelle. Il s’agit non seulement d’orienter l’effort de recherche en faveur du développement durable, mais aussi de contribuer, par la coopération scientifique, à l’émergence et à la consolidation des communautés scientifiques dans les pays qui en sont dépourvus. Cette mobilisation et ce renforcement sont affichés comme indissociables.
Dans toutes les enceintes, gouvernementales ou non gouvernementales, beaucoup considèrent que les obstacles au développement durable seront levés par les progrès de la recherche et de ses applications technologiques. Depuis Rio en effet, la recherche scientifique a joué un rôle important d’information et d’alerte, ainsi qu’un rôle particulier dans l’établissement de différentes conventions spécialisées. Les scientifiques ont mis en évidence les dégradations multiples de l’environnement physique et biologique de la planète et les risques encourus en l’absence de mesures concrètes pour inverser la tendance en cours. Qu’il s’agisse de caractériser les problèmes ou de leur trouver des solutions, c’est vers la science et la technologie que de nombreux responsables politiques et associatifs se tournent avec, parfois, des accents teintés de positivisme.
Cependant, en dépit des progrès réalisés, l’ensemble des ambitieuses solutions scientifiques conçues au Sommet de la terre à Rio, et confirmées à Johannesburg, restent en grande partie un projet chimérique. La plupart des objectifs n’ont jamais été financés, et beaucoup d’entre eux n’ont pas été mis en œuvre. Il reste un fossé à combler entre l’échelle des besoins et le niveau de ressources que les pays industrialisés sont prêts à déverser pour combler ces derniers. A Johannesburg, il n’y pas eu en effet de reconnaissance politique de la nécessité d’un accroissement significatif des financements pour la science et les technologies pour le développement. De plus, le discours sur le rôle de la recherche reste la plupart du temps très général, comme si affirmer le principe d’une "science au service du développement durable" valait un plan d’action [1].
Relever les défis pressants et complexes du développement durable va nécessiter, outre le financement du développement, l’élaboration et la diffusion de nouveaux savoirs qui concernent les sciences aussi bien physiques et biologiques que sociales et humaines. Cependant, la modestie scientifique est plus que jamais nécessaire car la recherche n’apportera pas toutes les solutions. Les lignes qui suivent chercheront donc à fournir quelques pistes de réflexion sur les conditions dans lesquelles la recherche pour le développement pourrait mieux contribuer à la mise en œuvre du développement durable, essentiellement dans une perspective de coopération Nord-Sud.
 
Renforcer les capacités de recherche au Sud
 
 
Dix ans après Rio, un obstacle majeur au développement durable reste le manque de capacités scientifiques et technologiques, en particulier dans les pays en développement, comme l’a rappelé le Forum pour la science qui s’est tenu durant le sommet de Johannesburg. Les progrès de la science risquent d’être dénués de sens si les pays développés, ainsi que ceux en développement, ne s’engagent pas à travailler ensemble dans la formation d’une infrastructure scientifique partout dans le monde [2].
Les problèmes auxquels les pays pauvres sont confrontés sont de dimension, et souvent de nature, différentes de ceux auxquels les populations des pays riches doivent faire face. De telles différences aident à comprendre pourquoi les démarches scientifiques et techniques des pays développés cadrent rarement avec les problèmes les plus critiques des pays en développement, tels ceux qui sont liés à la pauvreté, aux déficits alimentaire et énergétique, à l’insuffisance d’eau potable, aux maladies tropicales et à la pandémie du sida. Il est naturel de penser que ce sont les chercheurs de ces pays qui ont la conscience la plus claire de l’importance relative des problèmes requérant leurs compétences et des conditions pratiques dans lesquelles les solutions trouvées pourront être mises en œuvre. Par ailleurs, l’existence de communautés scientifiques stables et de qualité est un gage de développement pour les pays qui les possèdent. En effet, ce ne sont pas tant les programmes scientifiques et les connaissances qu’ils génèrent qui participent directement au développement économique et social des sociétés que l’existence même de ces communautés scientifiques ; elles contribuent en effet à la formation des acteurs du développement, au transfert des savoirs scientifiques et à la mise à la disposition des décideurs des informations scientifiques et technologiques dont ils ont besoin pour fonder certaines de leurs décisions. C’est aussi grâce à ces communautés que les pays du Sud seront en mesure de mieux faire entendre leur voix dans les grands débats internationaux sur l’avenir de la planète et des sociétés.
Actuellement, le potentiel de recherche au Sud est inadapté pour corriger rapidement la situation, avec cependant des différences marquées selon les pays. Les pays émergents cherchent principalement à accéder aux nouvelles méthodes et à la science avancée, à des compétences complémentaires dans certains secteurs temporairement non couverts, ainsi qu’aux méthodes de transfert des connaissances et d’élaboration des innovations [3]. Dans les pays les moins avancés, les établissements de recherche manquent cruellement de moyens. Les capacités de recherche sont confinées à quelques secteurs (agriculture le plus souvent) et quelques disciplines (sciences biologiques et physiques), et des faiblesses criantes existent dans les sciences sociales et politiques mais aussi dans celles de l’ingénieur. La situation des universités, qu’il faut revaloriser dans leur fonction d’élaboration et de transmission du savoir, y est souvent dramatique. La synergie entre les actions de coopération scientifique et celles de coopération au développement en provenance du Nord est relativement faible, avec un recours prédominant à l’assistance scientifique et technique extérieure, qui ne permet pas une capitalisation locale en termes de capacités de recherche. Le transfert de technologies reste par ailleurs privilégié, au détriment de l’aide à la génération locale d’innovations technologiques [4]. Enfin, la mondialisation des économies et du marché du travail et les politiques menées par les pays du Nord pour attirer des compétences conduisent à une véritable fuite des cerveaux des pays les moins avancés et des pays à revenus intermédiaires, qui hypothèque lourdement tout développement des forces productives de ces pays [5].
Dans ces conditions, la vocation de la recherche pour le développement à aider à la formation d’un appareil scientifique au Sud, dans un cadre éthique rigoureux, doit donc être affichée comme une priorité. Le dispositif français a obtenu d’excellents résultats mais la France seule ne peut restaurer les systèmes de recherche et universitaires au Sud. Cette activité ne prendra tout son sens que si elle dispose de moyens bien supérieurs qui ne peuvent provenir que d’une forte mobilisation internationale devant, à tout le moins, s’exprimer au sein d’une coopération eurafricaine renforcée. Le bilan qu’a fait l’Unesco (United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization, Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) sur la science en Afrique souligne en effet la détérioration particulière de l’état des sciences et techniques dans ce continent depuis la fin des années 1980 [6], dans un contexte où les nations africaines ne disposaient déjà que de faibles infrastructures scientifiques et ne possédaient pas une masse critique de chercheurs et d’ingénieurs pour leurs propres besoins.
Le premier objectif est de faciliter l’émergence de jeunes équipes et d’assurer la stabilité des scientifiques au sein des équipes confirmées. L’intérêt des plates-formes scientifiques, dotées de moyens technologiques modernes, doit être souligné pour lutter contre la délocalisation des équipes de recherche. La grande variabilité des potentiels scientifiques entre pays d’une même région plaide par ailleurs pour une stratégie privilégiant l’échelle régionale, en favorisant la complémentarité des activités scientifiques et en appuyant la mise en commun d’infrastructures. Sans entrer dans les détails d’une telle politique, la coopération scientifique doit passer d’une logique de transferts de savoirs à une logique de transferts de compétences et soutenir sans imposer, en prenant en compte les projets portés par les partenaires. Par ailleurs, il importe d’agir dans la durée, ce qui suppose une constance dans les différentes formes de soutien qui doivent se relayer dans le cadre d’une coordination entre les dispensateurs de ces aides, et ouvrir cette politique de soutien à un large réseau d’acteurs scientifiques et de coopération scientifique du Nord et du Sud, en mettant tout particulièrement l’accent sur les coopérations Sud-Sud.
Cependant, il est clair que la majorité des pays en développement, et particulièrement les pays les moins avancés, ne disposeront pas avant longtemps des capacités de recherche suffisantes pour aborder seuls l’ensemble des problèmes auxquels ils sont confrontés. Au-delà de l’aide au renforcement et à la structuration des capacités de recherche, il faut donc mobiliser les communautés scientifiques des pays développés sur les questions de développement, notamment sous forme de partenariats avec des équipes de recherche du Sud sur de grands programmes finalisés.
 
Les grandes orientations de la recherche pour le développement après Johannesburg
 
 
Dans le contexte actuel de compétition scientifique et technologique, la production de connaissances, principalement le fait des pays industrialisés qui investissent massivement dans la recherche-développement, est surtout relative aux problèmes du Nord et aux problèmes d’environnement, même si certaines recherches portent sur le développement, pour lequel elles ont des retombées. A l’occasion du sommet de Johannesburg, le ministère de la Recherche avait commandité la réalisation d’un rapport intitulé La Science au service d’un développement durable, coordonné par l’IRD, qui regroupait les bilans des travaux effectués par seize organismes publics de recherche français depuis la tenue du sommet de Rio. La plupart de ces organismes se sont reconfigurés et ont connu des inflexions en termes de structure, de programmation et d’instrumentation au profit de recherches orientées vers le développement durable. En référence à ces grandes questions, il ressort que des avancées scientifiques significatives ont été accomplies, qui positionnent bien la recherche française sur les thèmes de "l’environnement" (changement climatique, biodiversité, prévision des risques naturels, santé et environnement, etc.). Cette position doit être maintenue, mais il convient désormais de mieux intégrer les dimensions économiques et sociales, en particulier des pays du Sud, qui ont été mises en avant à Johannesburg, traduisant véritablement le passage d’une conférence sur l’environnement et le développement à une conférence sur le développement durable. A la lecture du rapport, la ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles technologies, Claudie Haigneré, a également jugé que le développement durable avait été jusqu’à présent trop limité à la préservation de l’environnement et a souhaité que l’on "élargisse le spectre". Cependant, on constate encore trop souvent la permanence d’une approche réductrice du développement durable, dans laquelle les questions environnementales font l’objet de l’essentiel des préoccupations, et d’une conception mécaniste de la recherche, qui se résumerait à la construction de modèles et d’indicateurs et à l’apport de solutions techniques.
Nos orientations scientifiques devraient faire une place plus large aux questions de développement, qui ne se résument pas à de simples mutations technologiques "adaptées" et respectueuses de l’environnement. Le développement durable est quelque chose d’extrêmement difficile à mettre en œuvre car il relève davantage de l’organisation sociale, économique et politique des sociétés. Dans le débat actuel, les questions de résilience et d’irréversibilité ne semblent s’appliquer qu’aux milieux physico-chimico-biologiques alors qu’elles concernent tout autant les individus et les sociétés qui peuvent voir leurs capacités de résilience menacées et subir des atteintes irréversibles à leur intégrité (guerres, catastrophes écologiques, exclusion sociale, pauvreté, ou aussi atteintes à la socio-diversité). La recherche sur la pauvreté et les inégalités devrait en particulier être promue au même titre que la recherche sur le changement climatique ou la biodiversité, comme l’a rapporté la table ronde ministérielle euro-africaine qui s’est tenue lors du Forum pour la science à Johannesburg. Le combat contre la pauvreté apparaît en effet comme un élément puissant du développement durable. Des exemples concrets en sont donnés actuellement par les recherches sur l’eau et l’assainissement, la malnutrition, l’accès à l’énergie, la lutte contre les maladies de la pauvreté (sida, paludisme, tuberculose, etc.). Par ailleurs, les changements structurels qui affectent les sociétés et les pays du Sud, et dont certains résultent de facteurs à l’œuvre de longue date – croissance de la population, phénomènes migratoires, urbanisation, industrialisation, effets de la "révolution" des transports, nouvelles technologies et informatisation de l’économie –, nécessitent d’être analysés dans le nouveau contexte de la mondialisation et du développement durable. Il faut renforcer la recherche sur le développement et les capacités de transfert des informations issues de la recherche en direction des besoins les plus urgents des décideurs politiques, administratifs, économiques et sociaux.
 
Les principes directeurs de la recherche pour le développement
 
 
La notion de développement durable impose une conceptualisation nouvelle, encore largement à inventer, poussant la recherche à se saisir de nouveaux objets, à reconfigurer ses démarches et à réorienter les finalités de son action au sein des sociétés. La recherche pour le développement durable prend en compte la complexité et l’interconnexion des milieux et lie catégories d’analyse et catégories d’action. Il apparaît aujourd’hui particulièrement nécessaire de renforcer les travaux sur les interactions entre les sociétés et l’environnement, deux champs de recherche encore trop souvent disjoints. L’enjeu du développement durable est en effet d’établir une compatibilité à long terme entre la dynamique des systèmes économiques, sociaux et naturels. Œuvrer dans ce sens implique de promouvoir une recherche interdisciplinaire intégrant d’emblée différentes approches, celles des sciences de la nature ou de la terre et celles des sciences humaines et sociales. La satisfaction du besoin social n’est pas simplement subordonnée à des approches techniques : elle doit intégrer une approche socio-économique et culturelle des problèmes. Cette interdisciplinarité, bien qu’encore loin d’être atteinte, est indispensable pour traiter les questions évoquées en répondant à des problèmes concrets, toujours relativement complexes, identifiés sur le terrain. Les recherches transversales, ou intégratives, représentent aujourd’hui un nouvel enjeu pour nos institutions scientifiques, en mobilisant des disciplines longtemps restées disjointes par tradition, ou par intérêt. Cette nouvelle approche nécessite également de transcender les logiques institutionnelles et les logiques nationales.
De plus, la communauté scientifique et technologique doit accepter de s’engager dans l’amélioration de l’interaction avec les autres partenaires du développement. Le sommet de Johannesburg a mis en évidence la diversité et l’importance spécifique des acteurs qui sont parties prenantes des enjeux du développement durable. Trois types d’acteurs sont particulièrement importants pour la recherche française. Il s’agit tout d’abord des scientifiques du Nord et du Sud. Toutes les recherches entreprises doivent être menées en partenariat avec les pays concernés, ceux-ci se réservant le choix des thèmes sur lesquels ils souhaitent coopérer. L’interconnexion plus forte des communautés scientifiques des pays du Nord – et en particulier européens – et du Sud facilitera le montage de partenariats scientifiques Nord-Sud et Sud-Sud. Par ailleurs, nos pratiques de recherche doivent laisser plus de place aux acteurs non scientifiques, ceux qui sont justement en situation d’œuvrer en faveur du développement durable. Il s’agit tout d’abord des organisations nationales ou internationales de coopération et des bailleurs de fonds destinés à la recherche pour le développement et aux transferts de ses résultats (valorisation, expertise). Ceci doit être particulièrement le cas aux stades d’élaboration et d’évaluation des projets de développement. Il s’agit ensuite des représentants de la société civile – entreprises, organisations non gouvernementales (ONG), syndicats, etc. –, qui sont en prise directe avec les réalités du développement, au Nord comme au Sud. Procéder de cette manière renforce la pertinence scientifique et politique de la recherche pour le développement et donc son efficacité, non seulement pour la production partagée de connaissances, mais aussi en se révélant le meilleur moyen de renforcer les capacités et de nouer des partenariats durables.
Une des questions essentielles est d’accroître l’efficacité de la recherche en termes de résultats pratiques pour les politiques de développement et il est nécessaire de proposer des mesures pour améliorer le dispositif opérationnel. Dans un premier temps, il conviendrait de renforcer la coordination de la recherche pour le développement dans les organismes spécialisés et les universités, et d’imaginer des modalités originales de mobilisation de la communauté scientifique française et, au delà, européenne, en faveur du développement. Dans ce but, il apparaît indispensable d’ajouter à l’organisation de la recherche une animation transversale autour de thèmes qui mobiliseraient des chercheurs appartenant à des champs et domaines différents sur des questions prioritaires pour le développement ou de grands chantiers géographiques. La mise en œuvre concrète de ces priorités thématiques doit plus précisément partir des besoins exprimés par les pays ou les groupes de pays du Sud dans leurs stratégies nationales ou régionales de développement. Il faudrait par ailleurs renforcer les groupements de recherche et réseaux scientifiques existants et en créer de nouveaux sur des thématiques non traitées, en cherchant à mutualiser les équipes sur des programmes de recherche finalisés comme il en existe sur le paludisme et les maladies transmissibles [7]. Cela suppose également de définir des modalités et des critères d’évaluation des recherches pertinents au regard de l’action et de renforcer la composante formation (à et par la recherche) de ces programmes [8]. Enfin, l’organisation de forums scientifiques autour de grands thèmes ou de grands domaines de recherche, rassemblant les représentants des communautés scientifiques et les responsables politiques, permettrait de présenter, de façon périodique, les avancées de la recherche, de faire émerger de nouveaux objets de recherche et de débattre des priorités en confrontant les points de vue [9].
 
Structurer l’espace européen de la recherche pour le développement
 
 
Au moment où la recherche européenne se structure, la recherche française sur le développement ne peut pas rester à l’écart de ce mouvement sans que son existence même ne se trouve, à terme, compromise. Il est important que la recherche pour le développement s’affirme au sein de la construction européenne dans un espace européen de la recherche pour le développement adossé à un partenariat durable avec les communautés scientifiques du Sud. A l’intersection des politiques de recherche et des politiques d’aide, la recherche pour le développement n’a bénéficié en effet ni de la croissance des budgets communautaires de recherche, ni d’un intérêt soutenu de la part des responsables de l’aide au développement. Deux secteurs ont été privilégiés : l’agronomie et, dans une moindre mesure, la santé. Il faut donc convaincre le gouvernement et nos interlocuteurs de l’Union européenne de promouvoir une politique de recherche au service du développement, ambitieuse et cohérente. Des actions sont entreprises par les organismes de recherche et les ministères concernés, mais l’ensemble évolue très lentement, de manière dispersée, sans coordination des politiques suivies par l’ensemble des organismes de recherche, ni d’impulsion politique forte en faveur d’une recherche sur le développement et en coopération avec les pays du Sud au niveau national et au niveau européen [10].
Un premier travail de recensement des institutions, personnes et domaines de la recherche sur le développement a été entamé afin de mettre en place un Observatoire de la recherche française sur ces questions [11]. Un inventaire des lieux, institutions du domaine universitaire ou privé, qui contribuent à la recherche pour le développement au sein de l’Union européenne, est également en cours à l’IRD, et devrait aussi s’étendre aux pays d’Europe centrale et orientale qui sont susceptibles de devenir un jour membres de l’Union.
 
Favoriser un débat contradictoire sur les questions de développement
 
 
Enfin, il est important de promouvoir une recherche qui puisse questionner de façon indépendante, et dépasser "l’orthodoxie actuelle du développement". A chaque moment de l’histoire, une seule "conception du développement" tend en effet à dominer les pensées et les actes, et les décisions sont malheureusement souvent prises sur des bases idéologiques et politiques [12]. Les sciences sociales ont fortement contribué à la conception et à l’émergence des paradigmes dominants de développement successifs – libéral, développementaliste et néo-libéral – mais à l’issue de vifs débats et controverses. L’âpreté des confrontations s’explique par leurs enjeux qui ont toujours été d’établir les rapports de force dans l’arène internationale au profit de telle ou telle nation ou de tel ou tel groupe d’intérêt économique, social ou politique. Or, il est indispensable que des confrontations existent entre différentes approches ; c’est du débat et des controverses que se dégage la solidité des connaissances. Comme le note l’agence de développement britannique DFID (Department for International Development), une recherche indépendante, qui questionne le paradigme actuel, peut permettre de réduire les risques qui y sont liés, tester son efficacité et mettre en avant de nouveaux problèmes [13]. Il convient donc de créer les conditions d’un réel débat contradictoire sur les questions de développement, auquel la recherche et l’ensemble des acteurs pourront participer. En effet, il n’est pas question que ce débat se cantonne aux milieux de la recherche. Il doit également être ouvert sur l’extérieur, au niveau national comme international.
En ce qui concerne le développement durable, le cadre pour l’élaboration d’une stratégie nationale de développement durable souligne qu’il est essentiel que l’ensemble de la société soit sensibilisée et informée sur la notion de développement durable et sur les pratiques qu’il suppose, mais aussi sur les difficultés de sa mise en œuvre. Cependant, celles-ci sont souvent gravement sous-estimées. La prise en compte du développement durable par différents acteurs (organisations internationales, Etats du Nord et du Sud, ONG, scientifiques, entreprises, syndicats, etc.) peut faire apparaître des conflits d’intérêts et de nombreuses recherches montrent que le problème se pose justement au niveau de la conciliation possible des différents intérêts en présence. L’objectif de ces travaux est de constituer une réponse adaptée en favorisant la corrélation entre les besoins et demandes exprimés avec les réponses scientifiques possibles, et de proposer aux uns et aux autres des solutions concrètes conciliant au mieux la logique des différents acteurs et leurs contraintes propres. Aujourd’hui, il faut donc voir si la "communauté du développement" est prête à s’atteler à démêler les liens complexes qui existent entre conservation, développement durable et rapports socio-politiques [14]. En effet, ce n’est qu’en reflétant les rapports complexes et les logiques d’intérêt à tous les niveaux, et en s’appliquant à les étudier, que la recherche scientifique peut rester en contact étroit avec la pratique et contribuer à résoudre et éviter des problèmes d’environnement et de développement [15].
La recherche pour le développement, nécessaire pour contribuer au développement durable des pays les plus pauvres et pour renouveler et adapter les politiques de développement, doit donc faire l’objet d’une priorité politique et scientifique au niveau des pouvoirs publics. Une véritable volonté politique, explicitée dans ses motivations, doit être affirmée, des objectifs définis, et des moyens mis en place [16]. La réunion conjointe du Conseil (des ministres) ACP-UE (pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique-Union européenne) en mai 2003 et le G8 d’Evian (sommet des chefs d’Etat des plus grands pays industrialisés) en juin 2003, au cours duquel le président de la République française Jacques Chirac doit annoncer une grande initiative pour stimuler la recherche scientifique et technologique au service du développement durable, doivent être l’occasion d’afficher cette volonté. Tout ceci doit témoigner d’un souci de partenariat Nord-Sud plus équilibré, partant d’un dialogue politique avec les pays en développement et prenant mieux en compte leurs problèmes socio-économiques. Dans cette perspective, le renforcement des capacités de recherche de ces pays et la mise en œuvre rapide des résultats de la recherche sur les enjeux prioritaires du développement, suivant un principe de précaution solidement établi, constituent des priorités majeures.
 
NOTES
 
[*]Respectivement président de l’Institut de recherche pour le développement (IRD, ex-ORSTOM) et chargé de mission Développement durable à l’IRD.
[1]Bilan du président de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), Bertrand Hervieu, sur le sommet de Johannesburg, 26 septembre 2002.
[2]D’après le président et le directeur général de l’American Association for the Advancement of Science (AAAS), "Les scientifiques face aux problèmes du Sud", Le Figaro, 24-25 août 2002.
[3]"Enseignement supérieur, recherche et coopération avec les pays en développement", Rapport du Haut Conseil de la coopération internationale (HCCI) pour le Premier ministre, 24 septembre 2002.
[4]"La recherche scientifique et technologique", communication de la Commission du 25 avril 1997.
[5]HCCI, op. cit. [3].
[6]J. Gaillard, M. Hassan et R. Waast, Unesco Science Report 2002, Africa.
[7]La Science au service d’un développement durable, Contribution des organismes publics de recherche français, Ministère délégué à la Recherche et aux Nouvelles technologies, juillet 2002. C’est le but poursuivi par le Réseau d’appui aux politiques publiques de réduction de la pauvreté et des inégalités, auquel participent entre autres le ministère des Affaires étrangères, l’IRD, le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), le Centre de recherche en économie du développement DIAL, le Groupe de recherche et d’échanges technologiques (GRET).
[8]INRA, op. cit. [1].
[9]HCCI, op. cit. [3].
[10]HCCI, op. cit. [3].
[11]Ce travail est réalisé par le Groupement d’intérêt scientifique "Economie mondiale, Tiers-Monde, Développement" (GEMDEV), avec l’appui du ministère des Affaires étrangères.
[12]Joseph E. Stiglitz, La Grande désillusion, Paris, Fayard, 2002.
[13]Research for Poverty Reduction, DFID Research Policy Paper, Second Draft, septembre 2002.
[14]G. Michon, dans Développement durable ? Doctrines, pratiques, évaluation, Textes réunis et présentés par J.-Y. Martin, Paris, IRD Editions, 2002.
[15]"Recherche sur le développement durable et le changement global, Visions des chercheurs suisses pour une politique de la recherche", ProClim-Forum sur le climat et le changement global, Académie suisse des sciences naturelles, septembre 1997.
[16]HCCI, op. cit. [3].
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Respectivement président de l’Institut de recherche pour le...
[suite] Suite de la note...
[1]
Bilan du président de l’Institut national de la recherche a...
[suite] Suite de la note...
[2]
D’après le président et le directeur général de l’American ...
[suite] Suite de la note...
[3]
"Enseignement supérieur, recherche et coopération avec les ...
[suite] Suite de la note...
[4]
"La recherche scientifique et technologique", communication...
[suite] Suite de la note...
[5]
HCCI, op. cit. [3]. Suite de la note...
[6]
J. Gaillard, M. Hassan et R. Waast, Unesco Science Report 2...
[suite] Suite de la note...
[7]
La Science au service d’un développement durable, Contribut...
[suite] Suite de la note...
[8]
INRA, op. cit. [1]. Suite de la note...
[9]
HCCI, op. cit. [3]. Suite de la note...
[10]
HCCI, op. cit. [3]. Suite de la note...
[11]
Ce travail est réalisé par le Groupement d’intérêt scientif...
[suite] Suite de la note...
[12]
Joseph E. Stiglitz, La Grande désillusion, Paris, Fayard, 2...
[suite] Suite de la note...
[13]
Research for Poverty Reduction, DFID Research Policy Paper,...
[suite] Suite de la note...
[14]
G. Michon, dans Développement durable ? Doctrines, pratique...
[suite] Suite de la note...
[15]
"Recherche sur le développement durable et le changement gl...
[suite] Suite de la note...
[16]
HCCI, op. cit. [3]. Suite de la note...