2003
Afrique contemporaine
Actualités
Le “modèle” de l’effondrement libérien ou la tentation de la déconstruction en Afrique de l’Ouest
Jean-Marc Châtaigner
[*]
Le démarrage du conflit civil libérien en décembre 1989 a marqué le début d’une période d’instabilité durable pour l’Afrique de l’Ouest. L’absence de volonté et l’incapacité des pays de la région et de la communauté internationale à apporter une solution effective à ce conflit ont entraîné une déstabilisation en profondeur du Liberia, puis de l’ensemble des pays voisins, dont il est encore à ce stade difficile d’évaluer toutes les conséquences. La situation libérienne constitue " un modèle " de déconstruction dont on ne saurait sous-estimer la force d’attraction ou de contagion pour les autres pays de la région. La communauté internationale s’est contentée avec les sanctions contre le régime de Taylor de placer un cautère sur une jambe de bois. D’autres approches mériteraient maintenant d’être tentées pour permettre le retour d’une paix durable dans toute la région.
The beginning of the Liberian conflict in 1989 marked a starting point for a period of lasting instability in Western Africa. Both a lack of a forceful will and an incapacity, for regional states and the international community, to provide an effective solution to this conflict entailed a deep destabilisation of Liberia first and of neighbouring countries afterwards. At this stage, it remains difficult to evaluate all the consequences. The Liberian debacle constitutes “a model” of deconstruction which should not be underestimated in its capacity of attractiveness and contagion throughout the region. The international community contented itself with sanctioning Taylor’s regime, which is akin to cauterising a wooden leg. Implementing other approaches is now worth trying in order to allow the establishment of a lasting peace for the entire region.
Le démarrage du conflit civil libérien en 1989 a marqué le début d’une période d’instabilité durable pour l’Afrique de l’Ouest. L’absence de volonté et l’incapacité des pays de la région et de la communauté internationale à apporter une solution à ce conflit ont entraîné une déstabilisation en profondeur du Liberia, puis de l’ensemble des pays voisins, dont il est encore difficile d’évaluer toutes les conséquences. Sans les développements du conflit libérien, on peut estimer que la crise en Sierra Leone n’aurait jamais pris une dimension régionale : dans son ouvrage publié en 1999 et consacré à l’intervention de l’ECOMOG
[1] (force d’interposition de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest [CEDEAO]) au Liberia, le colonel ghanéen Aboague relève que "s’il n’y avait pas eu le conflit libérien, on peut affirmer avec certitude qu’il n’y aurait pas eu de conflit dans l’Etat voisin de Sierra Leone […]. La guerre en Sierra Leone est la fille de la crise libérienne". On peut aussi penser que, sans le Liberia, la Côte d’Ivoire n’aurait pas forcément sombré dans le schéma de rivalités ethniques et religieuses qu’elle connaît actuellement. Après son renversement, le général Gueï a trouvé dans un premier temps refuge au Liberia et le président Gbagbo aurait tenté d’y susciter la création d’un mouvement rebelle oriental (Reno 2002).
Dans une étude à paraître, Michel Galy (2003) évoque l’existence "d’un système de guerre ouest-africain", caractérisé par "un foyer anthropique initial, aux frontières de la Côte d’Ivoire et du Liberia", "des ethnies transfrontalières favorisant la diffusion du conflit, Gyo/Yacouba du Liberia à la Côte d’Ivoire, Kissi transfrontaliers entre la Sierra Leone, le Liberia et la Guinée […]", "une manipulation du conflit par les entrepreneurs de guerre troquant matières premières (diamants) contre armes […]" et enfin "une autonomisation des groupes armés de toute allégeance, idéologie ou code […]". Dans une certaine mesure, le Liberia peut donc être aujourd’hui considéré comme le centre d’un arc de crise qui s’étend de la Casamance à la Côte d’Ivoire en passant par la Guinée-Bissao, la Guinée Conakry et la Sierra Leone, arc de crise dont les ressorts entremêlés sont ethniques, économiques et institutionnels. La déconstruction libérienne, marquée par le recours systématique à la violence comme mode d’accès et d’exercice du pouvoir, l’effondrement de tous les indicateurs économiques et sociaux, la disparition des élites intellectuelles, massacrées ou exilées, le détournement des ressources nationales au profit des prédateurs les plus rapaces et les mieux armés, constitue un "modèle" de déconstruction dont on ne saurait sous-estimer la force d’attraction ou de contagion pour les autres pays de la région. L’économie de guerre est en effet porteuse de débouchés et de bénéfices pour de nombreux groupes économiques et sociaux, en particulier les couches jeunes de la population, qui n’ont pu bénéficier des ressources de l’économie rentière, qui se sont retrouvées rejetées par la société rurale traditionnelle et qui n’ont pas pu pour autant être intégrées dans un modèle moderne de développement.
L’implosion libérienne (1980-1997)
L’effondrement de l’Etat libérien, largement entamé sous le gouvernement de Samuel Doe (1980-1990), consacré pendant la première guerre civile libérienne (1989-1997) qui a vu l’affrontement des chefs de guerre pour la conquête d’un pouvoir pourvoyeur de ressources matérielles (économiques et militaires) et immatérielles (la reconnaissance internationale), a débouché à l’été 1997 sur l’élection de Charles Taylor à la présidence du Liberia. Loin de représenter une voie de sortie pour le pays, cette élection a consacré la déconstruction durable du système politique libérien et l’instrumentalisation maraudeuse du pouvoir étatique.
Les origines du conflit libérien et la première guerre civile
Ces origines se trouvent dans une profonde "mal-gouvernance" du pays. Depuis son indépendance en 1847 jusqu’en 1980, le Liberia avait été gouverné par une petite élite d’anciens esclaves africains américains revenus dans leur pays et d’esclaves libérés lors de leur transport vers l’Amérique, les "congos". L’exercice de ce pouvoir avait créé un fort ressentiment des populations de l’intérieur, les "natives", qui s’estimaient exclues du partage des richesses, même si, comme le rappelle le secrétaire général des Nations unies dans son rapport du 5 octobre 2001, "en 1980, le Liberia était l’un des pays les plus économiquement avancés de la région". Le renversement du président Tolbert en avril 1980 et l’accession au pouvoir du sergent Samuel Doe avaient créé un espoir parmi les populations de l’intérieur. Cependant, ce dernier a consolidé un régime de gouvernement violent et corrompu en s’appuyant sur son groupe ethnique d’origine, les Krahn. Elu président en octobre 1985 (le scrutin ayant été entaché d’une fraude électorale massive), Samuel Doe a réprimé ses adversaires et assassiné son ancien allié, Thomas Quiwonkpa, de l’ethnie gyo.
Le démarrage de la première guerre civile libérienne est généralement daté du 24 décembre 1989 lorsque Taylor, à la tête d’un groupe d’environ 150 combattants, entraînés en Libye et au Burkina Faso
[2], pénétra, à partir de la Côte d’Ivoire, sur le sol libérien et attaqua un poste-frontière. Ancien étudiant aux Etats-Unis, dirigeant dans les années 1970 de l’
Union of Liberian Association in the Americas (ULAA), Taylor était devenu, après l’accès au pouvoir de Doe, directeur du
General Services Agency. D’origine à la fois native (par sa mère) et congo par son père, Taylor était en outre apparenté par alliance à Quiwonkpa (Ellis 1999). Quittant le pays en 1983, il sera arrêté aux Etats-Unis pour détournement de fonds
[3], avant de s’échapper de prison et de rejoindre la Libye. Le rapport du groupe d’experts créé par la résolution 1306 du Conseil de sécurité évoque "un entraînement commun en Libye" de Charles Taylor et de Foday Sankoh, fondateur du Front révolutionnaire uni (RUF). Les ambitions révolutionnaires du colonel Kadhafi en Afrique de l’Ouest à la fin des années 1980 ont probablement favorisé certains rapprochements entre plusieurs mouvements rebelles africains. Si les connexions du chef de l’Etat libyen avec le Burkina Faso et le Liberia ont été le plus régulièrement relevées, il semble bien que la Libye ait également eu des relations bilatérales privilégiées avec la Gambie, la rébellion en Casamance et certains acteurs du conflit civil bissau-guinéen (notamment le général Mane avant son élimination physique du jeu politique).
Une partie de l’armée préféra lâcher Doe et se rallia à Prince Johnson (ce dernier, après l’avoir capturé, fit sauvagement exécuter Doe le 9 septembre 1990). Le Liberia sombra dans une guerre de factions, qui se poursuivit jusqu’à l’élection, avec 83 % des suffrages, de Taylor comme président en juillet 1997. Les principales forces en présence étaient le National Patriotic Front of Liberia (NPFL) de Taylor, l’Independent National Patriotic Front (INFP) de Prince Johnson (devenu dissident du NFDL en janvier 1990), le United Liberation Movement for Democracy in Liberia (ULIMO), lui-même éclaté en plusieurs tendances : l’ULIMO-J, à prédominance krahn, de Roosevelt Johnson, et l’ULIMO-K, à prédominance mandingue, d’Alhaji Kromah. Ni l’intervention militaire des Etats-Unis à Monrovia le 5 août 1990 – qui avait pour unique objectif d’organiser le rapatriement des ressortissants internationaux –, ni l’envoi par la CEDEAO d’une force de 3 000 soldats, l’ECOMOG, ne ralentirent le cours du conflit durant lequel se succédèrent pas moins de 9 accords de paix et 13 cessez-le-feu ainsi que de nombreux massacres et atrocités, dont l’absurdité a été dénoncée avec talent par Ahmadou Kourouma (2000)… Taylor poursuivit une tactique efficace d’élimination de ses adversaires (ainsi que des rivaux potentiels au sein de son propre mouvement). La plupart des analystes (ICG 2002) considèrent a posteriori que, sans l’intervention de l’ECOMOG, Taylor aurait pu s’emparer beaucoup plus rapidement de Monrovia et du pouvoir au Liberia.
Sous l’impulsion du Nigeria, qui voulait affirmer son statut de puissance régionale, la CEDEAO – avec la mise en place de l’ECOMOG – s’était en effet engagée dans le conflit libérien pour contrer les appétits de pouvoir des chefs de factions et en particulier ceux de Taylor. L’unanimité des pays de la région derrière le Nigeria n’était cependant que de façade. Plusieurs pays d’Afrique francophone avaient en effet perçu dans l’intervention du "gendarme" nigérian dans les affaires libériennes une menace pour leurs intérêts et ont soutenu en sous-main Taylor. L’implication directe de l’ECOMOG dans le conflit suscita de nombreuses critiques, notamment celles de l’ancien président Carter en 1992 lorsque la force de la CEDEAO commença à bombarder lourdement les zones tenues par le NPFL. En juin 1993, les forces armées loyalistes alliées à l’ECOMOG tuèrent également 600 civils. La lutte pour le contrôle des ressources fut surtout, comme l’a relevé le secrétaire général des Nations unies dans son "Rapport sur les causes des conflits et la promotion d’une paix et d’un développement durables en Afrique
[4]", "l’un des objectifs majeurs des factions en présence, ce qui leur donnait les moyens de financer leur action et de poursuivre la guerre. De toute évidence, nombre de protagonistes avaient un fort intérêt à ce que le conflit dure".
L’action limitée des Nations unies
L’action limitée des Nations unies en faveur du rétablissement de la paix au Liberia peut être expliquée par plusieurs raisons : l’absence d’intérêt géostratégique du pays après la guerre froide, la complexité des tenants et aboutissants d’un conflit "barbare" dont la rationalité échappait aux critères occidentaux (les "faces cachées" de cette guerre africaine liées aux relations ethniques, familiales
[5], "magiques
[6]" entre les factions, etc.), l’intérêt prioritaire accordé à la résolution d’autres crises et surtout le souhait des pays africains, malgré leurs dissensions, d’écarter les puissances extérieures à la région de la recherche d’une solution. L’implication souvent antagoniste de plusieurs dirigeants africains, comme celle des présidents Babangida du Nigeria, Houphouët-Boigny ou encore Compaoré, n’a pas été un facteur de transparence pour le retour à la paix.
La mesure la plus significative du Conseil de sécurité a été la mise en place, à la demande de la CEDEAO, le 19 novembre 1992 par la résolution 788 d’un régime d’embargo sur les armes à destination des factions en conflit au Liberia. Signe évident toutefois du désintérêt accordé par le Conseil à l’évolution de la guerre civile libérienne, le comité des sanctions chargé de suivre la mise en œuvre de cette résolution n’a été formellement établi que deux ans et demi plus tard par la résolution 985 du 13 avril 1995. Les rapports annuels dudit comité, d’une affligeante pauvreté (ils n’ont rendu compte en fait essentiellement que… de l’élection chaque année du bureau du Comité
[7]), ne feront état d’aucune violation de l’embargo avant 1999
[8], soit deux ans après l’élection de Taylor, alors que les circonstances qui avaient justifié l’établissement de ces sanctions avaient entièrement changé.
Le Conseil de sécurité décida aussi d’appuyer le retour de la paix au Liberia en mettant en place par sa résolution 866 du 22 septembre 1993, sur la proposition du secrétaire général, une Mission d’observation des Nations unies au Liberia (MONUL/UNOMIL), dont les actions de surveillance et de contrôle du respect des accords de paix et de cessez-le-feu devaient venir compléter l’intervention principale sur le terrain de l’ECOMOG. Dans son rapport publié au printemps 1998 sur les causes des conflits
[9], le Secrétaire général estima non sans optimisme que "la collaboration avec l’ECOMOG a contribué à rétablir la paix au Liberia". Les résolutions du Conseil qui ont prorogé le mandat de la MONUL
[10] paraissent avoir relevé du registre déclaratoire en condamnant régulièrement les violations de cessez-le-feu et les attaques contre l’ECOMOG, la MONUL et les organisations humanitaires. Le Conseil a dû rappeler à plusieurs reprises la nécessité d’une bonne coordination entre la MONUL et l’ECOMOG.
A la suite de l’expiration du mandat de la MONUL le 30 septembre 1997, le Secrétaire général arbitra en faveur de la mise en place du Bureau d’appui des Nations unies pour la consolidation de la paix au Liberia (BANUL/UNOL) dont l’action trop limitée pour les uns, trop favorable à Taylor pour les autres, fit par la suite l’objet de critiques récurrentes. Le Conseil de sécurité ne s’opposa pas néanmoins à son renouvellement chaque année. Le BANUL étant financé sur budget régulier, ses capacités d’action ont été limitées par les contraintes budgétaires de l’Organisation des Nations unies (ONU), imposées en grande partie par le Congrès américain.
Les fondements libériens de la crise sierra-léonaise
En rétorsion à l’engagement sierra-léonais aux côtés de ses ennemis jurés, Taylor a apporté dès le départ son appui au RUF. La présence de combattants libériens dans la première offensive lancée par Sankoh en Sierra Leone le 23 mars 1991 est avérée.
Le soutien accordé par Taylor au RUF durant la première guerre civile libérienne trouve plusieurs explications. En premier lieu, il s’agissait pour le chef du NPFL de mettre en difficulté l’ECOMOG dans l’une de ses principales bases arrières : le général Momoh, alors président de la Sierra Leone (en 1990), avait accepté que Freetown devînt une base logistique de la force ouest-africaine et une base aérienne pour l’aviation nigériane. Ensuite, l’action du RUF permettait de contrecarrer les manœuvres de l’ULIMO dont la réorganisation s’était faite en mai 1991 sur le sol sierra-léonais (ICG 2002). Comme le relève Christopher Clapham (2002), "soutenir le RUF était donc, de la part de Taylor, une réaction éminemment logique en termes militaires". Enfin, l’assistance donnée au RUF lui permettait d’avoir accès aux richesses diamantifères de la Sierra Leone. Les auteurs du rapport de "Partenariat Afrique Canada" remarquent que "le Liberia a agi comme banquier, formateur et mentor du RUF" conçu comme un instrument de pillage des ressources minières sierra-léonaises pour le plus grand profit de Taylor (Smillie et al. 2000). Ils relèvent que "l’enjeu de cette guerre n’a probablement pas été la victoire mais plutôt la réalisation de bénéfices provenant d’activités lucratives menées sous le couvert de la guerre". La même analyse est endossée par John Hirsch (2001). Pourtant, l’exploitation diamantifère opérée par le RUF en Sierra Leone n’a pas remis en cause, loin de là, l’existence de toutes les filières traditionnelles : une partie de la production a continué à s’écouler dans les villes contrôlées par les forces loyalistes où sont restés installés durant toute la durée du conflit les négociants libanais…
Un conflit qui fait tache d’huile (1997-2003)
Le retour momentané de la paix au Liberia en 1997 ne s’est pas traduit par une atténuation de la crise dans la région : il a, au contraire, accru les tensions existantes en Sierra Leone jusqu’à la stabilisation de la situation opérée conjointement, à l’été 2000, par la Mission des Nations unies en Sierra Leone (MINUSIL) et les forces britanniques (Châtaigner 2001) ; il a ensuite favorisé, à partir de l’automne 2000, le développement "d’une guerre par procuration" (Mc Govern 2002) entre le Liberia et la Guinée avec les appuis croisés apportés par Charles Taylor au Rassemblement des forces démocratiques de Guinée (RFDG) et par Lansana Conté aux forces du LURD (Liberians United for Reconciliation and Democracy), héritières des anciens mouvements ULIMO ; il a, enfin, plus tardivement affecté la Côte d’Ivoire en y propageant un "modèle" particulier de violence nihiliste. La persistance de cette instabilité régionale a dans un premier temps marqué l’aveuglement de la communauté internationale vis-à-vis d’une paix qui, au Liberia, n’en était pas une (depuis décembre 1989, la survie politique de Taylor est toujours passée par la guerre, fût-elle interne ou exportée), puis dans un second temps l’échec des stratégies de containment.
La fausse paix libérienne ou la guerre exportée
Devenu président du Liberia en août 1997, Taylor a continué à soutenir les activités du RUF en considérant que celles-ci l’aidaient à mieux faire face aux actions hostiles de différents groupes rebelles libériens réfugiés sur le sol guinéen. Les engagements officiels pris en sens contraire, "concrétisés" par des annonces répétées du côté libérien de "la fermeture des frontières" avec la Sierra Leone et l’organisation de réunions au sommet des chefs d’Etat de l’Union du fleuve Mano
[11], n’ont pas dépassé le stade de la rhétorique. Quels que soient les avantages financiers qu’il ait pu incidemment en retirer, le maintien de l’instabilité en Sierra Leone a également constitué une garantie de sécurité intérieure pour Taylor en éloignant des rivaux dangereux et des miliciens peu contrôlables. Le désintérêt affiché par la communauté internationale pour la consolidation de la paix au Liberia, lié à une forte méfiance vis-à-vis de Taylor, n’a pas permis de mettre en place dans ce pays les mesures de reconstruction qui s’imposaient après la fin de la guerre. La stagnation économique et l’absence de réinsertion des anciens combattants dans des projets productifs ont favorisé des mouvements transfrontaliers de mercenaires, prêts à proposer leurs services au plus offrant ou à reprendre à la première occasion leurs activités de pillage.
L’implication de Taylor dans le conflit sierra-léonais a conduit le Conseil de sécurité à dénoncer de plus en plus clairement ses agissements. La déclaration à la presse faite par le président du Conseil le 15 octobre 1998 a ainsi demandé aux rebelles sierra-léonais "et à ceux qui les supportent de ne pas réactiver les combats". Suite à la grande offensive du RUF contre l’ECOMOG, le Conseil a condamné avec fermeté, dans la déclaration présidentielle du 7 janvier 1999, "tous ceux qui ont apporté leur appui aux rebelles en Sierra Leone, notamment en leur fournissant armes et mercenaires". La réunion du groupe international de contact organisée le 19 avril 1999 a été l’occasion pour plusieurs pays (le Royaume-Uni, les Etats-Unis, le Nigeria, la Guinée, la Sierra Leone elle-même) de condamner le Liberia, mais aussi le Burkina Faso, pour l’appui qu’ils auraient continué à apporter au RUF.
Le principal tournant de l’attitude du Conseil de sécurité à l’encontre de Taylor a néanmoins été lié à la mise en évidence du rôle de ce dernier dans les événements sierra-léonais intervenus en mai 2000. Si aucune mention de Taylor n’est faite dans la déclaration présidentielle du 4 mai 2000, qui "condamne avec la plus grande énergie les attaques que le RUF contre les forces de la MINUSIL
[12]", celle qui fut faite à la presse le 24 mai 2000 "appelle tous ceux qui ont de l’influence sur le RUF, en particulier le président Taylor, à insister pour que le mouvement rebelle relâche, immédiatement et inconditionnellement, tous les prisonniers détenus". Le texte du communiqué final du XXIII
e sommet de la CEDEAO, tenu à Abuja en mai 2000
[13], achève de consacrer aux yeux de tous la relation privilégiée du président libérien avec le RUF en remerciant celui-ci de ses efforts "pour obtenir la libération d’un nombre important d’otages". Assez paradoxalement donc, en obtenant la libération des prisonniers détenus et en faisant jouer pour une fois positivement son influence sur le RUF, Taylor est apparu plus que jamais comme le parrain de l’ombre du mouvement rebelle sierra-léonais. En dépit de l’hostilité du Mali, qui souhaitait réaffirmer le rôle diplomatique premier de la CEDEAO pour gérer les affaires de la région, le Conseil a logiquement décidé, par sa résolution 1306 du 5 juillet 2000, de mettre en place un embargo sur les diamants sierra-léonais
[14] et surtout d’établir un panel d’experts.
Soumis à l’examen du comité des sanctions sur la Sierra Leone le 19 décembre 2001, le rapport du groupe d’experts (Ayafor et al. 2000) a, sans surprise, mis en cause la responsabilité première du président libérien dans le soutien apporté au RUF en relevant que "le président Charles Taylor est directement à l’origine de la violence qui sévit en Sierra Leone. C’est lui en effet qui, avec une petite coterie de responsables gouvernementaux et d’hommes d’affaires, contrôle le système occulte de contournement des sanctions qui donne lieu à des activités criminelles internationales visant à armer le RUF". Le rapport a aussi indiqué que "le Liberia appuyait activement le RUF à tous les niveaux". Cette mise en cause du Liberia relativisait, à la surprise de certains observateurs, l’implication possible d’autres Etats de la région. Alors qu’il avait été mis en cause par les ambassadeurs américain et britannique lors de l’audition publique du Comité des sanctions sur la Sierra Leone organisée à l’été 2000, le Burkina Faso se vit ainsi attribuer un satisfecit par le groupe d’experts "pour avoir récemment recommandé que le Conseil de sécurité supervise un mécanisme qui serait chargé de contrôler toutes les importations d’armes dans son territoire". La Libye n’était quant à elle mentionnée que de façon très annexe comme lieu d’entraînement dans les années 1980
[15] et la Gambie, pour l’écoulement illégal de diamants qu’elle ne produisait pas.
Londres et Washington plaidèrent pour un système de sanctions contre le Liberia aussi complet que possible, seul susceptible selon eux de faire plier Taylor, avec la mise en place d’un nouveau régime d’embargo sur les armes (le régime d’embargo établi par la résolution 788 n’ayant plus de raison d’être), l’établissement d’un embargo sur les diamants et le bois, la promulgation d’un régime d’interdictions de déplacements pour les hauts dirigeants libériens, l’interdiction des vols des aéronefs libériens. Les attaques commises par le RUF et des dissidents guinéens contre les localités guinéennes de Gueckedou et de Kissidougou en décembre 2000, derrière lesquelles certains virent la main de Monrovia, provoquèrent des réactions de condamnation du Secrétaire général et du Conseil et renforcèrent l’attitude générale de fermeté. La déclaration présidentielle du 21 décembre 2000
[16] "condamna dans les termes les plus vigoureux les récentes incursions en Guinée de groupes rebelles en provenance du Liberia et de Sierra Leone", "demanda l’arrêt immédiat de tous les actes de violences, spécialement ceux orientés contre les civils" et appela tous les Etats, "en particulier le Liberia", à s’abstenir de fournir un appui militaire aux groupes rebelles.
Les principales dispositions de la résolution 1343, adoptée par le Conseil de sécurité le 7 mars 2001 après deux mois de discussions, allèrent dans le sens des demandes faites par les Britanniques et les Américains. La proposition d’un embargo sur le bois (
Global Witness 2001) fut écartée à la suite de l’opposition d’une majorité de membres du Conseil. Les pays hostiles à cette mesure firent valoir l’absence d’une évaluation préalable des conséquences humanitaires d’un tel embargo. Par ailleurs, une suggestion faite par la France de demander explicitement au nouveau groupe d’experts mis en place par la résolution d’enquêter sur des activités illicites dans les filières du bois et du caoutchouc fit l’objet de la double opposition, significative, de la Chine (pour le bois) et des Etats-Unis (pour le caoutchouc). De la même façon, les Américains récusèrent une mention explicite du registre maritime libérien
[17] et l’idée avancée par les Russes, activement soutenue par la France, d’un gel international des avoirs financiers du président Taylor. L’idée française de cibler dans le texte de la résolution quelques individus suspects, comme l’ancien agent du KGB, Victor Bout
[18], ou l’homme d’affaires israélien d’origine ukrainienne, Leonid Minin, dont l’implication dans les trafics d’armes avec le RUF avait été relevée par les experts, se heurta en revanche à des oppositions américaine et russe et ne fut pas retenue. L’ironie du sort voudra que, quelques mois plus tard, on découvrit les liens de Victor Bout dans des trafics d’armes avec Oussama Ben Laden et le régime taliban…
Au total, comme le souligna le secrétaire général des Nations unies dans son 9
e rapport sur la MINUSIL
[19], les mesures demandées par la résolution 1343 au gouvernement du Liberia" pouvaient, si elles étaient mises en œuvre de bonne foi, conduire à des progrès futurs dans le processus de paix en Sierra Leone". Si l’établissement de ces sanctions n’a pas pu remettre en cause du jour au lendemain les liens ataviques existants entre le régime de Taylor et le RUF, on peut penser qu’elles ont contribué à une plus grande prudence du président libérien dans son assistance au mouvement rebelle sierra-léonais. Elles n’ont cependant pas empêché, dans une logique de balancier, la renaissance de la guerre civile au Liberia, avec le développement des activités du LURD et la poursuite de différentes activités déstabilisatrices de groupes armés plus ou moins dissidents. Faute de réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour s’attaquer aux causes fondamentales du conflit libérien, la communauté internationale s’est finalement contentée avec ces sanctions de placer un cautère sur une jambe de bois.
La seconde guerre civile libérienne
Le LURD, principal mouvement de rébellion opposé au président Taylor, est le résultat de la fusion opérée en février 2000 à Freetown de trois groupes libériens dissidents
[20]. L’ossature militaire du LURD, qui compterait 2 000 hommes (il en revendique 14 à 15 000), repose sur des combattants des anciennes ULIMO, mais aussi de Kamajors, de déserteurs de l’armée libérienne (contrairement aux unités de la garde rapproché de Taylor, principalement composées de Gambiens et de Burkinabè, les retards de salaires de cette dernière y atteignent plusieurs mois) et d’environ 200 anciens combattants du RUF (Bodian
et al. 2002). Cette composition prouve une fois de plus la fluidité idéologique de ces groupes, mus par le seul intérêt pécuniaire. Comme au temps des grandes compagnies, le mercenariat est de règle et le LURD aurait conduit des campagnes de recrutement en Guinée et jusqu’en Côte d’Ivoire et au Ghana. Le seul objectif politique cohérent affirmé par ce mouvement est de réclamer le départ de Taylor. Les visions de ses dirigeants paraissent ensuite diverger sur ce qui pourrait succéder à cette première étape : une présidence intérimaire, l’établissement comme durant la première guerre civile d’un Conseil d’Etat regroupant les chefs de factions, l’organisation d’élections, etc. L’ICG (2002) note que "les dirigeants du LURD sont divisés et souvent confus et inconsistants lorsqu’ils sont interrogés sur leur programme politique". Pour William Reno (2002), "la présence dans le LURD de dirigeants aussi incapables" et "cet échec à articuler une idéologie" sont le résultat de la fuite des intellectuels du Liberia et de tous ceux qui auraient pu avoir une capacité à projeter une vision d’avenir. La première guerre civile a déstructuré la société libérienne et induit un renversement complet des valeurs : la prédation a été érigée en modèle de gouvernement et de fonctionnement social et toute forme d’autorité s’y confond avec le gangstérisme.
Le mouvement rebelle libérien a intensifié ses actions à partir du mois de juillet 2000 et a conduit ses premières attaques à partir de la Sierra Leone et surtout de la Guinée. Ces actions doivent être mises en parallèle avec les tentatives de déstabilisation de Guinée conduites à partir de septembre 2000 par le RUF
[21] et d’obscurs dissidents guinéens (le gouvernement guinéen tenta sans grand succès de faire porter la responsabilité de ces troubles sur Alpha Condé et ses partisans du Rassemblement du peuple de Guinée [RPG]). En fait, le LURD a bénéficié depuis sa création d’un soutien du gouvernement de Guinée, que le secrétaire général des Nations unies a dénoncé avec une certaine vigueur. "Il est clair", note-t-il dans son rapport publié en février 2003, "que ce mouvement rebelle bénéficie dans une certaine mesure d’un appui militaire extérieur. La communauté internationale doit condamner cet appui qui n’a eu jusqu’à maintenant pour résultat que le déplacement à grande échelle de civils innocents, […] la mort de milliers de personnes et la destruction aveugle d’équipements publics et de biens privés". A partir de Voinjama, localité proche de la frontière guinéenne, le LURD a développé des offensives jusqu’à Monrovia, sans avoir pu encore y pénétrer, sans avoir non plus cherché à administrer d’une quelconque manière un territoire "libéré". Selon le rapport officiel des experts de l’ONU publié en avril 2002, "la direction du LURD comprend Sekou Dammante Conneh, un mandingue libérien établi à Voinjama et entretenant des liens personnels avec le président Lansana Conté par l’intermédiaire de son épouse Ayesha Conneh, conseillère spirituelle du Président". L’appui offert par Conté au LURD est cependant loin d’avoir été inconditionnel (Reno 2002).
Le soutien apporté par la Guinée au LURD a permis au président libérien de dénoncer l’appui indirect dont bénéficient ses adversaires de la part du Royaume-Uni et des Etats-Unis (la coopération militaire américaine avec la Guinée s’est accrue depuis 2000 avec la formation d’une unité d’intervention rapide). L’absence de condamnation explicite de la part de Washington et de Londres des agissements des rebelles libériens a pu être relevée par des observateurs indépendants comme l’ICG (2002), ainsi que la carence de toute pression politique sur la Guinée afin que cette dernière cesse son appui au LURD (le gel des nouveaux programmes de l’Union européenne à Conakry décidé par le Comité du Fonds européen de développement ayant répondu à des considérations de démocratisation et d’ouverture internes).
Le Conseil de sécurité est lui-même resté plutôt discret sur la seconde guerre civile libérienne jusqu’à sa déclaration présidentielle en date du 13 décembre 2002, qui, dans le contexte d’une "stratégie globale" vis-à-vis du Liberia, a fait pour la première fois plusieurs références au LURD en rappelant notamment que l’embargo sur les armes établi par la résolution 1343 s’appliquait à ce mouvement et qu’il fallait que "tous les Etats s’abstiennent d’apporter un soutien militaire aux parties libériennes". Cette même déclaration a marqué que la situation au Liberia constituait "une menace pour la paix et la sécurité internationales dans la région" et appelé tant le gouvernement libérien que le mouvement rebelle à "conclure un accord de cessez-le-feu et à conduire un processus de paix aussi complet que possible". La présence de la Guinée au sein du Conseil sur la dernière période
[22] a pu constituer un facteur de difficulté pour le traitement de la question libérienne et a suscité des heurts, y compris entre membres africains du Conseil (la Guinée refusant par exemple de relayer les positions prises par l’Union africaine et la CEDEAO en faveur d’une levée des sanctions sur le Liberia). Le nouveau mandat suggéré pour le BANUL par le Conseil dans sa déclaration présidentielle du 13 décembre 2002, mandat qui est encore en cours de négociation avec les autorités libériennes, pourrait à cet égard offrir un espace d’intervention supplémentaire pour les Nations unies. Il est notamment suggéré que "le BANUL puisse appuyer le Liberia dans la mise en œuvre des accords de paix qui seraient adoptés". Le Conseil s’est en revanche jusqu’alors refusé à donner suite à la requête récurrente formulée par Taylor de l’envoi sur place d’une force militaire d’observation des Nations unies.
Le Conseil de sécurité a par ailleurs apporté son soutien au processus de Rabat conduit sous l’égide du roi du Maroc pour rapprocher les positions des trois pays de l’Union du fleuve Mano et à la constitution d’un groupe international de contact sur le Liberia. Ce groupe de contact, qui comprend le Sénégal, le Mali, le Nigeria, le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la France et la présidence de l’Union européenne, pourrait jouer un rôle utile de rapprochement des parties et permettre une reprise du dialogue politique. Les rencontres organisées à New York et à Dakar n’ont cependant pas pour l’instant donné les résultats escomptés. La question des relations anciennes qui se sont nouées entre le Liberia, le Burkina Faso et la Libye (de retour du sommet Afrique-France du mois de février 2003, Taylor s’est ainsi illégalement arrêté à Tripoli) devra, d’une façon ou d’une autre, être traitée et mise sur la table.
L’échec de la stratégie des sanctions et du containment
Les résultats du régime de sanctions établi par la résolution 1343 du Conseil de sécurité et prorogé le 6 mai 2002 par la résolution 1408 feront l’objet d’une nouvelle évaluation au plus tard le 6 mai 2003. Par sa résolution 1458 du 28 janvier 2003, le Conseil a décidé de rétablir un groupe d’experts chargé "d’effectuer au Liberia et dans les Etats voisins une mission d’évaluation et de suivi, pour enquêter et établir un rapport sur le respect par le gouvernement libérien des exigences du paragraphe 2 de la résolution 1343 (2001) et sur toutes violations des mesures mentionnées au paragraphe 5 de la résolution 1408 (2002), notamment celles impliquant tout mouvement rebelle".
Les violations du régime des sanctions ont déjà été pointées par trois rapports du même groupe d’experts publiés respectivement en octobre 2001, avril et octobre 2002. Les auteurs ont relevé "qu’il est pratiquement certain que le gouvernement libérien continue à violer l’embargo sur les armes" et noté "qu’un problème connexe dans la sous-région est posé par la prolifération de groupes rebelles incontrôlés et d’unités de l’armée placées sous un contrôle minimal et mal payées". Les experts ont aussi dénoncé les irrégularités du trafic aérien qui semblent laisser penser à la persistance de réseaux de trafics mafieux entre le Liberia, des pays africains et d’Europe de l’Est (avec de nombreuses immatriculations frauduleuses). Le dernier rapport du 25 octobre 2002 fait ainsi état de l’importation à Monrovia entre mai et août 2002 de 170 tonnes d’armes venant d’ex-Yougoslavie à travers l’utilisation de faux certificats d’utilisateurs nigérians. En dépit de l’embargo officiel existant sur les diamants bruts libériens, des exportations de ces diamants se poursuivent (y compris dans un flux commercial renversé via le LURD, des diamants libériens étant désormais revendus comme guinéens ou sierra-léonais) et des armes sont achetées. En ce qui concerne enfin les limitations imposées aux voyages des responsables officiels libériens, on peut noter que celles-ci ont été relativement efficaces, même si là aussi il y a eu des détournements (multiplication de passeports diplomatiques de complaisance). Les précautions introduites par la France pour cibler cette mesure lors de la résolution 1343 (autorisations de voyages accordés pour des motifs dûment légitimés et liées aux activités de la CEDEAO, de l’Union africaine ou des négociations de paix) ont empêché sur ce plan Taylor de se présenter en martyre aux yeux de ses pairs africains, tout en pénalisant ses activités lucratives privées. Les experts mandatés par le Conseil ont noté que les interdictions de voyages ont permis au Liberia de faire des économies substantielles (600 000 dollars par mois) et de consacrer ces ressources à des dépenses plus prioritaires, comme le règlement des arriérés de salaires de la fonction publique.
Les limites de cette stratégie des sanctions n’en sont pas moins évidentes. Elles n’ont pas empêché Taylor de mobiliser d’importantes ressources en faveur de son effort de guerre (le Secrétaire général relevait en février 2003 que "le gouvernement libérien consacre plus de 60 % de son budget aux dépenses militaires") et de continuer à gérer les finances de son pays de la façon la plus opaque possible (ICG 2002). Mission après mission, le Fonds monétaire international (FMI) se contente d’observer l’ampleur des détournements et acte l’absence de tout contrôle de la dépense publique. Malgré l’approche prudente mise en œuvre par le Conseil pour limiter l’impact humanitaire des sanctions
[23], le régime de Taylor a tenté de mobiliser en sa faveur le sentiment nationaliste libérien. Il a présenté les sanctions des Nations unies comme la raison du déclin de l’assistance internationale, des faiblesses de l’économie nationale et de la forte progression de l’inflation. Dans un contexte régional perturbé, l’application pleine et entière du régime des sanctions requiert des capacités techniques et une volonté politique qui, à l’évidence, n’existent pas. Les sanctions ne peuvent pas être une fin en soi, elles doivent accompagner un processus de réforme politique beaucoup plus pro-actif. Des espaces existent encore pour accroître la pression existante sur Taylor (comme l’idée d’un gel de ses avoirs financiers), encore faut-il que cette démarche soit reliée à des étapes précises que ce dernier devrait s’engager à respecter (comme la tenue d’élections ouvertes à tous ses opposants). La question du fondement actuel des sanctions prises par le Conseil à l’encontre du Liberia méritera aussi d’être posée si l’on ne veut pas que ce régime perde au fur et à mesure du temps toute légitimité. Le déroulement actuel de la seconde guerre civile libérienne, ainsi que les interférences de la situation au Liberia avec la crise ivoirienne, peuvent pleinement justifier le maintien d’un régime des sanctions (en particulier sur les armes), encore faut-il en préciser les véritables raisons…
Reconstruire une économie de la paix au Liberia
L’enjeu est considérable. Le pays a été livré à lui-même depuis 1989 et aucun effort n’a été réellement mis en œuvre après la première guerre civile pour prendre en compte les dégâts physiques, mais aussi psychologiques d’un tel conflit. Aucune démarche n’a été entreprise ni pour aider les victimes de la guerre, ni pour faire prendre conscience aux criminels de guerre de la gravité de leurs actes. Pas de thérapie. Pas de jugement. Pas de pardon. On peut y voir les germes de la déstructuration libérienne actuelle et de l’exportation dans les autres pays de la région de relations sociales fondées sur la violence et l’intimidation. Il ne s’agit pas simplement, comme les Etats-Unis l’ont parfois crûment exprimé, "d’enfermer Taylor dans sa boîte", car on ne peut pas couper le Liberia de ses liens dans la région. Abandonner le peuple libérien à son sort actuel serait en outre inacceptable moralement.
Tandis que l’échec de la stratégie des sanctions et de containment à l’encontre du Liberia paraît patent, les remèdes à apporter à cette déconstruction reposent très largement sur l’appui que pourront offrir ou non les bailleurs de fonds à la reconstitution en Afrique de l’Ouest de liens de confiance et de réciprocité entre les individus et les institutions (locales, nationales et régionales) ; l’Etat ne doit plus apparaître comme un instrument de captation mafieux. La recherche de la paix au Liberia passe par la prise de conscience par la communauté internationale de la nécessité d’agir pour accompagner la reconstitution de ce "capital social", prenant en compte des relations de confiance entre les acteurs et un soutien renforcé aux activités de base. Pour que ce processus puisse réussir, il sera aussi nécessaire que des approches cohérentes et coordonnées soient mises en œuvre pour faire échec aux réseaux criminels, neutraliser les soutiens et complicités dont ces derniers peuvent parfois bénéficier de la part de responsables officiels de la région, lancer un programme de désarmement global et simultané de tous les groupes rebelles et incontrôlés, traiter la question de la réinsertion des combattants "irréductibles" et soutenir chaque fois que possible, malgré toutes leurs faiblesses, les approches régionales. Les bailleurs de fonds devraient ainsi renforcer le plus activement possible leurs appuis matériels et humains à la CEDEAO afin de donner à cette organisation régionale toutes les capacités de médiation et de gestion de conflits nécessaires. L’idée de création d’un observatoire régional de la corruption et des pratiques délictueuses, évoquée par certains opérateurs économiques de la région, mériterait d’être approfondie.
Si enfin le "
blaming and shaming" développé depuis la publication du premier rapport Fowler
[24] en mars 2000 a surtout jusqu’alors consisté à mettre en cause des responsables politiques africains, il semblerait indispensable qu’un effort supplémentaire soit fait par les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour démonter les ressorts de cette nouvelle forme de commerce triangulaire entre le Sud, l’Ouest et les pays d’Europe de l’Est, vendeurs des équipements des anciennes armées populaires. Il est important de ne pas uniquement centrer les efforts de répression sur les vendeurs de ressources naturelles et les acheteurs d’armes dans les pays africains, mais aussi sur les entreprises qui tirent profit de ce commerce.
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[*]
Conseiller des Affaires étrangères. Les vues exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur.
[1]
Economic Community of West African States (ECOWAS) [Cease-Fire] Monitoring Group.
[2]
Le président Compaoré du Burkina Faso avait été d’autant plus enclin à soutenir Taylor et ses partisans qu’il avait rapidement soupçonné le sergent Doe d’avoir ourdi avec le président Rawlings du Ghana un complot visant à l’assassiner.
[3]
Le gouvernement Doe accusait Charles Taylor d’avoir détourné 900 000 dollars.
[4]
S/1998/318, paragraphe 14.
[5]
Le président Houphouët-Boigny, alors vieillissant, aurait laissé agir Taylor à partir du sol ivoirien pour se venger du mauvais sort fait par Doe à son gendre (entretien de l’auteur avec un haut fonctionnaire guinéen à Paris, mars 2003). Les liens familiaux des dirigeants d’Afrique de l’Ouest, qui s’inscrivent dans le cadre de stratégies "monarchistes" d’alliance et de consolidation mutuelle des pouvoirs, n’ont pas fait à ce jour, à la connaissance de l’auteur, l’objet d’une étude systématique.
[6]
Par exemple, le secret initiatique du
Poro qui est répandu à travers la Sierra Leone mais aussi le Liberia et des parties importantes de la Guinée et de la Côte d’Ivoire.
[7]
S/1996/72, S/1996/1077, S/1997/1026, S/1998/1220 et S/1999/1031.
[8]
Une livraison importante d’armes de l’Ukraine au Burkina Faso en mars 1999 a suscité des interrogations. Les Britanniques, appuyés par les Américains et les Nigérians, ont estimé que ces armes avaient fait l’objet après leur livraison d’une réexportation illégale vers le Liberia et la Sierra Leone et ont saisi les deux comités des sanctions compétents.
[10]
Résolutions 911 du 21 avril 1994, 950 du 21 octobre 1994, 972 du 13 janvier 1995, 985 du 13 avril 1995, 1001 du 30 juin 1995, 1014 du 15 septembre 1995, 1020 du 10 novembre 1995, 1041 du 29 janvier 1996, 1059 du 31 mai 1996, 1071 du 30 août 1996, 1083 du 27 novembre 1996, 1100 du 27 mars 1997 et 1116 du 27 juin 1997.
[11]
L’Union du fleuve Mano, organisation originellement à vocation économique et douanière, regroupe la Sierra Leone, le Liberia et la Guinée.
[13]
Communiqué diffusé à l’ONU le 2 juin 2000 sous la référence S/2000/522.
[14]
Dans l’un des premiers paragraphes du préambule de la résolution 1306, le Conseil de sécurité "se déclare préoccupé par le rôle que joue le commerce illégal des diamants en alimentant le conflit en Sierra Leone et par des informations indiquant que ces diamants transitent par des pays voisins, notamment par le territoire du Liberia".
[15]
Sans guère citer de faits concrets, mais confirmant un sentiment partagé par de nombreux observateurs de la région, l’ICG (2002) affirme que "Taylor continue, avec l’appui libyen, à promouvoir un grand schéma de changement politique en Afrique de l’Ouest".
[17]
L’ICG (2002) déplore l’absence de volonté des Etats-Unis "de pousser pour des sanctions sur le lucratif registre maritime du Liberia largement en raison de la pression de ses propres intérêts commerciaux".
[18]
Le rapport final de l’Instance de surveillance concernant les sanctions contre l’Angola créée par la résolution 1295 (S/2000/1225) a également décrit les nombreuses activités illicites de Victor Bout.
[19]
S/2001/228, en date du 14 mars 2001.
[20]
Justice Coalition of Liberia, Organization of Displaced Liberians et Union of Democratic of Liberia.
[21]
"Beaucoup des nôtres sont allés en Guinée. Peu en sont revenus." Observation faite à l’auteur à Pendembu par "Rambo", chef d’un groupement armé du RUF lors d’un entretien le 20 septembre 2001.
[22]
La Guinée a été élue membre non permanent du Conseil sur la période 2002-2003.
[23]
Suite à un rapport du Secrétaire général publié en octobre 2001, qui relevait que "toute mesure frappant l’économie libérienne, déjà affaiblie, aurait probablement des incidences fâcheuses sur l’emploi, les services sociaux et les recettes de l’Etat", le Conseil a renoncé à établir des sanctions sur les secteurs du bois, du caoutchouc et le registre maritime.
[24]
S/2000/203 en date du 10 mars 2000. Ce rapport très largement inspiré par le président du Comité des sanctions sur l’Angola, l’Ambassadeur canadien Fowler, faisait porter de façon discriminatoire la responsabilité des violations de l’embargo contre l’UNITA aux seuls Etats africains francophones en minimisant les violations commises par les pays voisins de l’Angola et les multiples acheteurs de diamants et revendeurs d’armes occidentaux et sud-africains.