Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
264 pages

p. 226 à 228
doi: 10.3917/afco.206.0226

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Lectures

no 206 2003/2

2003 Afrique contemporaine Lectures

Chamelle de Marc Durin-Valois

Jean-Bernard Véron  [*]
A peine publié et déjà reconnu [1], le nouveau roman de Marc Durin-Valois [2] nous emmène en Afrique pour un double voyage. Le premier est l’errance désespérée d’une famille laminée entre guerre et sécheresse. Le second est la plongée dans un continent confronté à toutes les misères du monde. Ainsi, sous le cours d’une histoire individuelle, affleure l’universel.
La sécheresse a frappé, durement. Ce n’est certes pas la première fois, mais aujourd’hui l’affaire est grave. Il faut se résoudre à quitter le village sous peine de périr. L’histoire se déroule dans une région d’Afrique qui n’est pas nommée mais qui pourrait être n’importe lequel de ces pays sahéliens où la vie est précaire. Périodiquement en effet, les pluies d’été ne viennent pas, ou trop tard, ou en quantité insuffisante. Trouver de l’eau est alors un impératif vital pour les hommes et leurs troupeaux. C’est cela ou mourir, sans nuance.
Donc il faut quitter ce petit village anonyme, si semblable à cent ou mille autres villages africains. La vie, sans être douce, y est décente, et harmonieuses les relations entre les villageois. Rahne, sa femme Mouna, leurs quatre enfants, ainsi qu’une chamelle au caractère solidement trempé et qui donne son titre au roman, une poignée de chèvres et de brebis se lancent dans l’aventure de la survie. Sans panique, avec sérieux, application et comme rodés par d’autre épreuves autrefois surmontées. Ils iront vers l’est, quand tous choisissent le sud.
Commence alors une marche interminable à travers d’âpres paysages, entre savanes sèches et franges du désert, dans une fournaise blanche, une chaleur de four qui ne cesse ni de jour ni de nuit. Exode minuscule, à la taille d’une famille, vers les puits d’une région que l’on croit moins assoiffée. La vie tient à cela, quelques litres quotidiens, en comparaison desquels tout le reste apparaît de plus en plus superflu, de plus en plus accessoire au fur et à mesure que le malheur dépouille les personnages de leurs habitudes douillettement sécurisantes et de leur bien maigre confort.
C’est aussi une lente errance aux confins d’une guerre incertaine où maraude la soldatesque en quête de pillages, de mauvais coups, et où traînent ces meutes d’adolescents déboussolés, drogués qui, kalachnikov au poing, font trop souvent la une de nos médias de la Sierra Leone à la Somalie, de la Côte d’Ivoire au Zaïre.
Le personnage principal, Rahne, homme de raison et d’obstination, armé d’un optimisme indécrottable, a décidé qu’il sauverait les siens, les en a persuadés et ne ménage ni sa peine ni son ingéniosité pour ce faire. On le croit, car il possède ce que les autres, ses voisins qui ont pris la route du sud, ne possèdent pas : un verni de culture moderne, une boussole et ce peu de biens, outres pleines d’eau, lait de Chamelle, viande des brebis, qui permettent de durer un peu plus longtemps quand les autres n’ont plus rien, de pousser encore un peu plus loin lorsque s’alignent morts et mourants au bord du chemin.
Autour de lui, une famille aimante, soudée, un chaleureux îlot d’humanité. Chacun y tient la place qui lui revient, joue le rôle que l’on attend de lui. Ni dispute ni contestation. De l’un à l’autre la vie circule, vibrante, tendre, attentive, coulée dans une harmonie d’autant plus forte qu’hors les limites du cercle familial, tout n’est que désespérance, brutalité, vol et mort donnée. Jour après jour, sous le feu du ciel et la méchanceté des hommes, d’espoir en doute, puis en espoir encore, une épreuve derrière l’autre, Rahne conduit les siens sur le chemin de l’enfer. Il l’ignore encore. Il réconforte et console. Tous il les tient à sa main tel le bon pasteur son troupeau. Mais, inexorablement, la petit communauté s’émiette. Tombent les bêtes, brebis puis chèvres. Les enfants également. Puis Mouna, la belle et stoïque Mouna qui jadis les enfanta. On meurt de soif ou d’épuisement, de dysenterie, d’une balle tirée comme ça, sans raison, par un garçon de 15 ans sur un autre du même âge.
On meurt parce que la nature et les hommes sont hostiles, mais plus sûrement encore, parce que tel est le destin assigné à cette famille par un Dieu oublieux de toute compassion. Puisqu’Il en a décidé ainsi, que Sa volonté soit faite. Sans doute est-ce pourquoi, et il faut peut-être voir ici la dimension la plus poignante de l’ouvrage, on meurt sans révolte ni cri. Avec chagrin certes, et même une peine déchirante, mais en acceptant l’épreuve aussi monstrueuse soit-elle. Monstrueuse dans le double sens de la souffrance infligée et de l’irrationalité de la punition, de son absence de fondement ou, plus exactement, du sombre mystère qui guide le destin. Jamais Rahne ne comprendra cet acharnement de la divinité contre les siens, mais jamais non plus, même s’il lutte bec et ongles face à un sort si contraire, il ne l’insultera, ne la maudira ni ne la rejettera.
Une fois le tri fait entre ceux qui périssent et ceux qui survivent, tamis aux mailles fines qui ne laissera passer de la communauté initiale que le père, sa plus jeune fille ainsi que la fameuse Chamelle, une fois ceux-là recueillis, soignés, nourris, abreuvés, en un mot sauvés in extremis par les "humanitaires", tombe alors la plus terrible nouvelle : tous ceux du village qui prirent la direction que ne choisit pas Rahne, tous ceux-là sont vivants. A avoir voulu trop bien faire, Rahne a tué les êtres qui lui étaient le plus chers. Le verdict est terrible, énoncé par un de ces survivants. "Tu t’es cru plus intelligent que nous. A supposer même que tu aies eu raison, Rahne, ton devoir aurait été de te tromper avec tout le monde. Dans la misère, l’homme isolé est toujours perdant. Quelque voie qu’il prenne."
D’où le double message que l’on serait tenté de tirer de cette histoire et qui renvoie sans doute à certains traits de comportement africains. La conjonction d’une immense force vitale, d’une résistance et d’une endurance admirables, d’un stoïcisme disparu de nos contrées, permet à l’Afrique de traverser des épreuves où tout autre serait brisé. Mais l’efficacité de cette puissance de vie, les fruits que produit ou ne produit pas un tel bouquet de belles qualités échappent à la volonté des hommes. Seul Dieu, ou le destin – peu importe le nom dont on baptise le poing qui broie ou épargne –, seul Celui-là détient le vrai et ultime pouvoir. Justes ou injustes, raisonnables ou folles, ses décisions sont au-delà de la compréhension humaine. Et l’homme accepte. Il lutte mais ne se rebelle pas. C’est certain, Prométhée est grec et il le restera.
Dans un tel mode de pensée, l’individu n’est rien ou pas grand-chose et la famille nucléaire pas beaucoup plus. A contrario, le clan, l’ethnie sont tout. Des vérités que l’Afrique a appris à peser à leur juste poids et qu’elle n’est sans doute pas prête à abandonner. On ne saurait lui jeter la pierre.
Marc Durin-Valois n’est pas africain même s’il connaît bien l’Afrique où il passa une partie de sa vie, mais il a su fort bien rendre, avec les mots et la sensibilité du romancier, la fatalité qui, vue d’Europe, nous paraît accabler ce continent, de guerres en pandémie du sida, de sécheresses en nuages de criquets. Fatalité dont on pourrait démonter les rouages, isoler ce qui relève des forces économiques, des erreurs politiques, du passé colonial, de traits culturels, de la relation entre des hommes trop démunis et une nature tour à tour trop prodigue et trop âpre.
Tel n’était pas le propos de l’auteur. D’autres s’en occupent, ou tentent de le faire. Lui se contente de donner à voir, à sentir, de lever des émotions chez le lecteur, de la plus douce à la plus terrible. Ainsi était son projet et il s’en acquitte fort bien. Il le fait dans une langue belle et simple. A l’aide de mots, de phrases choisis et assemblés pour coller à la réalité qui est dite ici. Réalité des paysages, des parfums, des acacias et du sable, du goût de l’eau, de l’odeur des corps. Langue qui, parfois, ose se parer, comme on le dirait d’une femme qui se maquille, lorsqu’il faut décrire la souplesse d’une démarche, la splendeur des dunes, la gloire de la lumière. Mais ces bijoux sont de bonne facture, discrets et respectueux de la pudeur qu’impose le récit de tant de douleurs.
 
NOTES
 
[*]Romancier
[1]Cet ouvrage a reçu le prix Tropiques 2002, de l’Agence Française de Développement (AFD).
[2]Il est également l’auteur de L’Empire des solitudes (Paris, Jean-Claude Lattès, 2001), ouvrage couronné du prix La Rochefoucauld et du prix Claude LeHeurteur.
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