2003
Afrique contemporaine
Dossier
Les politiques d’affrontement en Côte d’Ivoire 1999-2003
Marc Le Pape
[*]
Parmi les facteurs conduisant à la guerre civile, le principal a été, dès les débuts du multipartisme en 1990 mais surtout depuis la mort de Félix Houphouët Boigny en 1993, la brutalité croissante du combat politique avec ses effets de division et d'entraînement dans l'opinion publique et dans les corps intermédiaires. La conséquence fut de politiser la société ivoirienne à l'extrême par la montée des affrontements et la banalisation collective des pratiques de violence. L'auteur examine quelques débats et épisodes significatifs de la vie politique ivoirienne. Ces derniers attestent de la gravité d’antagonismes exacerbés depuis des années.
Among other, the main factor leading to civil war in Côte d’Ivoire has been a growing rudeness in the political fight since the beginning of multiparty system in 1990 and moreover since Houphouët-Boigny’s death in 1993. It had divisive and leading effects on both public opinion and intermediate bodies. As a consequence, further politicisation of Ivorian society occurred, through rising confrontation and a commoner use of collective violence. The author contemplates here some debates and events that are significant regarding political life in Côte d’Ivoire and testify to the gravity of years of rampant antagonism.
Les accords signés en France, à Linas-Marcoussis, le 24 janvier 2003, ont représenté une étape importante dans le traitement politique de la guerre qui divise la Côte d’Ivoire depuis septembre 2002. En effet, la table ronde qui aboutit à ces accords regroupait sept partis et les trois mouvements rebelles. Parmi les délégués étaient notamment présents l’ancien président de la République (Henri Konan Bédié), l’ancien Premier ministre de Félix Houphouët Boigny en 1990-1993 (Alassane Dramane Ouattara), le Premier ministre alors en exercice (Pascal Affi N’Guessan) et plusieurs membres éminents de l’élite politique, anciens ministres, leaders de partis. Y participait également un ancien chef de gouvernement, Seydou Diarra, devenu "Premier ministre de consensus" à l’issue de la conférence internationale qui conclut cette table ronde.
Les délégués des forces politiques ivoiriennes ont signé un document où ils identifient les problèmes à traiter en priorité pour "rétablir la confiance et sortir de la crise". Parmi ces dispositions, la plupart répondent aux conséquences de la guerre : désarmement et démobilisation, réinsertion sociale des militaires, restructuration des forces de défense et de sécurité, restauration de l’administration et des services publics, réunification et redressement du pays, poursuite des responsables et des auteurs de "violations graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire depuis le 19 septembre 2002", indemnisation et réhabilitation des victimes du conflit.
Seules quelques clauses des accords renvoient au passé du conflit armé. Parmi les sources de crise datant de l’avant-guerre, certaines sont reconnues par les négociateurs : l’application du Code de la nationalité (le code lui-même n’est pas mis en cause, au contraire, ce texte est jugé "libéral et bien rédigé") ; la condition faite aux étrangers et en particulier les "tracasseries" dont ils sont victimes de la part de l’administration ainsi que des forces de l’ordre et de sécurité ; l’article 35 de la Constitution relatif aux conditions d’éligibilité du président de la République ; les incitations à la haine et à la xénophobie propagées par certains médias ; la mise en œuvre du régime foncier (la loi de 1998 relative au domaine foncier rural n’est pas contestée, elle reste "un texte de référence" mais qui doit être amendé). On remarque que toutes les sources de conflit ainsi mises en avant ont un lien avec la question nationale telle qu’elle a pris forme dans le débat public, c’est-à-dire dans des opinions qui s’opposent à propos de preuves de la nationalité, d’identités ivoiriennes plus ou moins authentiques, de violences des corps habillés contre des étrangers et contre des Ivoiriens discriminés en raison de leur patronyme, "tracassés" en raison de leurs origines, à propos aussi de protection des biens et des droits acquis par des étrangers (notamment en matière de propriété foncière rurale).
Du reste, le document de Marcoussis n’a évidemment pas à être considéré comme un constat neutre visant à la vérité. Il s’agit d’un texte d’arrangement, de l’expression d’un rapport de forces et d’un compromis entre des calculs politiques, l’ensemble des participants, à l’exception des représentants du parti au pouvoir, le Front populaire ivoirien (FPI), cherchant avant tout à réduire la capacité politique du président ivoirien et des siens au nom d’un sombre tableau de la "Côte-d’Ivoire-sous-le-régime-Gbagbo". Nous montrerons néanmoins que les sources de conflit reconnues par les partis et les rebelles ont été véritablement agissantes et ont miné la cohésion de la société ivoirienne. Ce ne sont pas pour autant des causes provoquant nécessairement la guerre, même si les rebelles en ont tiré argument pour justifier leur recours à la lutte armée.
Guerre et combats politiques
Sept mois après le déclenchement de la guerre civile, cette initiative demeure pour une bonne part mystérieuse. Par exemple, si tous les observateurs ont reconnu que les rebelles utilisaient, dès le début de leur action, un armement neuf et de qualité, supérieur à celui dont disposaient les forces de l’Etat, aucune enquête fiable n’a à ce jour établi l’origine du financement de cet équipement et des hommes. Ce mystère fait l’objet de rumeurs, campagnes et dénonciations dans la presse abidjanaise et sur le réseau Internet, tandis que les rebelles restent silencieux, certains concédant qu’ils se sont "absentés" pendant deux ans, pour "préparer le conflit" au Burkina Faso
[1]. Cependant cette interrogation sur l’identification du ou des initiateurs financiers est importante pour notre compréhension de la société politique ivoirienne en raison des périls que provoque le pari de la guerre.
Ce pari est dangereux, d’abord en raison de ses conséquences immédiates pour la population civile : les gens pris dans les zones de combats, les Ivoiriens habitant dans le territoire que contrôle la rébellion, enfin, dans les villes et zones rurales du pays loyaliste, les étrangers et les Ivoiriens que des courants d’opinion nationalistes traitent en suspects, parfois même en "infiltrés". Il est risqué parce qu’il met durablement en péril la cohésion de la société ivoirienne, voire de la région ouest-africaine. Il n’est donc pas anecdotique de s’interroger sur les acteurs qui ont pris la responsabilité de banaliser le recours aux armes dans la lutte politique, comme le firent une première fois les militaires qui accomplirent le coup d’Etat de décembre 1999. Ces derniers le réussirent au point que les principaux dirigeants politiques acceptèrent de légitimer cette opération. Alassane Ouattara qui dirigeait le Rassemblement des républicains (RDR) et Laurent Gbagbo qui présidait le FPI furent de ceux-là, chacun croyant pouvoir tirer parti de la situation à son propre bénéfice, c’est-à-dire à celui de son arrivée au pouvoir. Leurs déclarations furent publiques, contribuant à acclimater la banalisation de la violence en armes dans le champ politique. Ce modèle de décembre 1999 créa en effet le précédent dont s’inspira le coup du 19 septembre 2002, qui confirme que la lutte armée devient pour certains, en Côte d’Ivoire, un moyen acceptable de renverser les chefs d’Etat.
Se préoccuper de savoir qui sont, en 2002, les initiateurs ne représente pas une curiosité qui traiterait le politique à la manière du fait divers, surestimant le récit de l’immédiat par rapport à la recherche des causalités profondes. En effet, la pratique politique n’est-elle pas à la fois une cause profonde et une cause immédiate ? Or, actuellement, nous butons toujours sur des secrets et des mystères concernant les sources de la guerre civile. Dans l’état actuel des tensions, les mythologies continuent de proliférer à propos des commanditaires et des initiateurs, ou plus exactement nous ne sommes pas en mesure de discriminer entre mythologies et histoires véridiques, entre témoignages manœuvriers et récits de faits, entre discrétion et mensonge. Ainsi, la presse ivoirienne publie-t-elle de nombreux entretiens dans lesquels des responsables politiques et leurs proches racontent ce qui leur est arrivé et ce qu’ils ont fait pendant des moments cruciaux de la période de guerre civile. En même temps, ils annoncent ou laissent entendre fréquemment qu’ils ne peuvent pas tout dévoiler mais que "le jour viendra" : prenant la posture de celui qui sait ce qui est caché aux autres, ils maintiennent ainsi des zones d’ombre comme des réserves de force en vue d’opérations politiques futures. Face à ces multiples stratégies du secret, terreaux propices au succès de rumeurs et de mythologies, il ne nous est pas possible actuellement d’écrire le récit des responsabilités comme nous voudrions qu’il soit, c’est-à-dire neutre, précis et détaillé.
Ce constat est fait fin avril 2003, alors que des affrontements armés ont encore lieu périodiquement dans l’Ouest, et que, dans la presse éditée à Abidjan, l’état d’esprit belliqueux reste encore bien présent : les interventions d’acteurs politiques publiées par les journaux contiennent nombre d’attaques virulentes ou insidieuses, suscitant des répliques qui entretiennent les animosités collectives, chaque homme public étant, en période de guerre ou d’immédiate sortie de guerre, jugé moins en fonction de ce qu’il fait qu’en fonction de ses stratégies et alliances supposées, imaginées par les rumeurs, cristallisées par la presse, confirmées par les conversations entre gens qui ne discutent vraiment politique entre eux que si les rapprochent des affinités régionales, religieuses ou d’opinion. Il est vrai qu’au même moment certaines personnalités proposent des programmes de pardon et de réconciliation, tandis que la politique prévue par les accords de Marcoussis annonce une période d’enquêtes sur les violations graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises pendant la guerre avec d’éventuelles traductions devant la justice pénale internationale. Dans une telle situation où pointent des investigations sur les "crimes" des uns et des autres, où, en même temps, la réconciliation demande des amnésies ou des semblants d’oubli, on voit à quel point les conditions sont peu favorables à la manifestation sincère et apaisée des responsabilités, tant le souci politique investit toutes les sphères d’expression, au risque de ne pas atténuer la division radicale des camps.
Divisions de la société ivoirienne
Nous voulons montrer avec quelques exemples comment, au cours des années qui ont précédé la guerre, se sont cristallisées des passions antagonistes dans la société ivoirienne, passions qui divisent violemment la société, et deviennent dominantes, en ce qu’elles se subordonnent tous les registres d’expression et donnent un sens commun à toutes les sources de conflit. Il ne s’agit pas d’un examen exhaustif, car nous nous limitons à quelques sources d’antagonisme, celles dont se soucie en priorité le programme de gouvernement adopté à Marcoussis
[2]. Nous nous en tenons à la perspective, aux perceptions du conflit, privilégiées par les acteurs politiques officiels, issus des partis et des "forces nouvelles" – toutes les forces politiques sont en effet mises sur le même plan à partir de Marcoussis, ce qui n’allait pas de soi pour beaucoup d’Ivoiriens, à la fois sévères à l’égard de Laurent Gbagbo et choqués par ce trait tiré sur les responsabilités des rebelles. Ainsi un intellectuel ivoirien, dont des parents vivent en "zone rebelle" à proximité de la ligne de cessez-le-feu, exprime-t-il sa douleur par un poème : "Sur leur chemin / Ils ont tout dévasté. / Pour combattre l’injustice, / A néant, / Désormais / Ils ont réduit les miens".
On imagine les sentiments que suscite l’actuelle situation où se mettent en place les arrangements et amnésies propices à une sortie de guerre, chez ceux qui partagent la douleur de ce poème, hommes hostiles aux rebelles qui ont déclenché la guerre en essayant de s’emparer du pouvoir par les armes puis en prenant le contrôle d’une partie du pays, amers et sans complaisance à l’égard des gouvernants qui ont conduit l’Etat si bas.
Le "problème empoisonnant" et l’article 35
Le seul élément constitutionnel que les accords prévoient de modifier est l’article 35 sur les conditions d’éligibilité du président. Une nouvelle rédaction est même dictée au futur gouvernement de réconciliation nationale. Alors que le texte en vigueur prescrit que le président doit être ivoirien d’origine, né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens d’origine, qu’il doit n’avoir jamais renoncé à la nationalité ivoirienne et ne s’être jamais prévalu d’une autre nationalité, la formulation révisée fixe que le candidat "doit être exclusivement de nationalité ivoirienne né de père ou de mère ivoirien d’origine".
En janvier 2000, dès l’annonce d’une révision constitutionnelle, le débat public avait été focalisé sur les conditions d’éligibilité du président, sur l’article 35. Ainsi, à partir du moment où était engagée la réforme jusqu’au référendum constitutionnel du 23 juillet 2000
[3], ce débat a enflammé l’opinion ivoirienne durant six mois. En réalité, ce qui enflammait et divisait les Ivoiriens, c’était la candidature d’Alassane Ouattara. Devait-il être exclu du processus électoral ? Etait-il un candidat incontestable et légitime ? Ce fut un déchaînement contre ou pour Ouattara.
Au cœur de ce conflit, se trouve un antagonisme entre deux thèses irréconciliables : les preuves de sa nationalité sont fausses et en outre il s’est prévalu d’une autre nationalité ; il ne peut donc être candidat – Konan Bédié, en 1999, le qualifia de burkinabè qui n’a pas à se mêler de "nos affaires de succession
[4]". De l’autre côté, l’identité ivoirienne d’Alassane Ouattara est affirmée, démontrée, et sa négation est vécue comme un acte insultant, humiliant pour ceux que leur nom, leur origine et leur carte d’identité rapprochent de lui.
A de fréquentes reprises, l’ancien Premier ministre dut présenter dans ses discours un récit de la généalogie témoignant de ses origines ivoiriennes – ainsi, en août 1999, devant le congrès de son parti, il se déclara candidat à la présidentielle, "en pleine connaissance des conditions requises en matière de nationalité, de filiation et de résidence" : " Ma mère Hadja Nabintou Cissé, originaire de Gbéléban au nord-ouest de la Côte d’Ivoire, vit à Cocody, et tout le monde la connaît. Mon père, El Hadj Dramane Ouattara, originaire de Kong au nord-est de la Côte d’Ivoire, installé naguère à Dimbokro, y était bien connu, notamment par le président Félix Houphouët Boigny, et notre cour familiale est toujours là, habitée par mon frère Sinaly Ouattara. Je suis né à Dimbokro et tout le monde le sait".
Pour comprendre l’intensité des passions suscitées par ce problème de nationalité, il est nécessaire de considérer leur histoire, car elles n’émergent pas soudainement ; elles ont été attisées, au cours des années 1990, par les usages de la notion d’"ivoirité" dans la vie publique et les combats politiques.
L’ivoirité ne recouvre rien de précis, c’est ce qui fait sa force. En 1995-1996, le président Bédié a popularisé ce concept qui avait comme objectif "de forger une culture commune pour tous ceux qui vivent sur le sol ivoirien, étrangers comme nationaux". A côté de cette vision culturaliste, les leaders politiques, à l’exception d’Alassane Ouattara, ont exploité le concept de manière nationaliste, intransigeante et fréquemment xénophobe, au gré de leurs calculs et de leurs intérêts du moment. En fait, l’exploitation de l’ivoirité dans le jeu politique visait principalement, voire uniquement, à l’élimination d’Alassane Ouattara de la compétition présidentielle. Pour atteindre cet objectif, des campagnes de presse forcenées mirent en cause la nationalité ivoirienne de Ouattara et exacerbèrent les inquiétudes de populations qui se sentaient de ce fait, comme Ouattara, rejetées de la vie publique. C’est en servant à ce type de campagnes que le concept d’ivoirité a pris toute sa force négative, en devenant le support idéologique qui justifiait des actes et des propos xénophobes, des agressions brutales contre les étrangers, la mise en doute de l’identité authentiquement ivoirienne des populations portant des patronymes malinké – patronymes qui ne sont pas spécifiquement ivoiriens et ne garantiraient donc pas une pure nationalité ivoirienne. Tous ceux qui se sentent déjà eux-mêmes stigmatisés à travers Alassane Ouattara prennent les propagandes ivoiritaires comme une politique systématique de mépris à leur égard.
Lors du Forum pour la réconciliation nationale, d’octobre à décembre 2001, Laurent Gbagbo a confirmé quel était "le problème empoisonnant" au cœur du conflit greffé à l’article 35 : "Une loi est votée pour régler un problème. Cette Constitution a été votée au moment où le problème Ouattara devenait empoisonnant pour tout le monde" ; la rédaction de l’article 35 règle le problème de Ouattara, autrement dit elle l’élimine : "Oui c’est fait pour éliminer Ouattara". Et de manière symétrique, la formulation adoptée à Marcoussis fait disparaître les conditions d’éligibilité qui étaient dirigées contre l’ancien Premier ministre en tentant ainsi, sur le papier, d’effacer des campagnes d’opinions, une effervescence de passions antagonistes qui ont saisi la société ivoirienne depuis les années 1994-1995. Dès ces années, les antagonismes avaient trouvé un terrain d’expansion dans les controverses sur l’identité et la légitimité d’Alassane Ouattara : ainsi, à propos du Code électoral voté par le Parlement en 1994 (code remplacé en août 2000), le juriste Ouraga Obou confirme que la rédaction adoptée pour les conditions d’éligibilité du président semble "singulièrement dirigée contre la personne de l’ancien Premier ministre de la Côte d’Ivoire, dissident du parti au pouvoir [alors le PDCI]
[5]". A l’approche de l’élection présidentielle de 2000, entre le mois d’août 1999 où Ouattara déclara sa candidature et le coup d’Etat de décembre, la campagne, qui n’avait jamais cessé, atteint une extrême virulence allant jusqu’à l’arrestation de membres du RDR fin octobre 1999, puis la condamnation de onze dirigeants, dont quatre députés, à deux mois d’emprisonnement ferme, durcissant donc la séparation de ceux qui se sentaient eux-mêmes traités de "faux Ivoiriens", insultés donc et agressés, à travers les attaques contre Ouattara. Après le coup d’Etat de décembre 1999, ces attaques reprirent à l’occasion des débats en vue du référendum constitutionnel de juillet, débats qui furent braqués sur la rédaction de l’article 35, puis lors de la campagne pour la présidentielle d’octobre 2000, avant l’élimination de Ouattara par la Cour suprême – comme du reste tous les candidats se réclamant du Parti démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI). L’application de l’article 35 avait bien fonctionné, mais un nouveau seuil fut franchi dans la division des Ivoiriens. Et l’imam Idriss Koudouss Koné, président du Conseil national islamique, dénonça "le rejet systématique de tous les candidats de confession musulmane
[6]".
Ces antagonismes et les sentiments qui leur sont liés ne seront pas éteints par une nouvelle rédaction de l’article 35, qui elle-même devra sans doute être soumise à un débat public et à un référendum qui pourraient les réactiver dès lors que ranimer ces antagonismes constitue toujours une méthode de mobilisation dont les acteurs politiques et les leaders d’opinion escomptent tirer des forces. A lire leurs déclarations, certains restent assurément prêts à attiser les passions ivoiritaires et nationalistes, d’autres les passions religieuses ou régionalistes, même s’ils risquent ainsi d’enflammer les tensions excitées par la guerre civile.
Violences contre les personnes
Les accords de Marcoussis annoncent des mesures "tendant à améliorer la condition des étrangers et la protection de leurs biens et de leurs personnes" puis, dans un chapitre consacré aux "droits et libertés de la personne", ils prévoient la création d’une commission nationale qui "veillera à la protection des droits et libertés". Ces intentions répondent à un développement et un durcissement des violences durant des années : les accords mettent ainsi l’accent sur les actes et les paroles (les "incitations à la xénophobie propagée par certains médias") visant des étrangers, reconnaissant par ces annonces qu’ils ont été particulièrement harcelés avec l’épuisement de la "tradition de paix". Cependant ils ne furent pas les seuls touchés. Pendant la période 2000-2002 en particulier, les brutalités commises par les "corps habillés" (militaires, gendarmes, policiers, douaniers) ont été constantes : contre des manifestants, des quartiers, des corporations professionnelles, des propriétaires ruraux, certaines catégories d’étrangers, des personnes originaires du Nord, des responsables et des militants politiques, des journalistes, etc. Cette expansion des rackets, des "tracasseries" et des pratiques de brutalité allant jusqu’à des exécutions sommaires fut observée durant toute la période qui suivit le coup d’Etat de 1999, sous le gouvernement du général Robert Gueï, de décembre 1999 à octobre 2000, et persista dès les débuts de la présidence de Laurent Gbagbo.
Pendant l’année 2000, le pays eut à subir l’arbitraire de groupes issus de l’armée mais agissant, en toute impunité, comme des unités parallèles, ce qui, en raison de l’arrogance de ces hommes, de leurs exactions et de leurs cruautés, provoqua une hostilité très partagée à l’égard du pouvoir militaire. En témoignèrent la foule et le courage de ceux qui, les 24 et 25 octobre 2000, descendirent dans la rue face à des soldats qui avaient l’ordre de tirer et le firent. Ces Ivoiriens manifestaient contre le maintien à la tête de l’Etat du général Gueï pourtant battu dans les urnes.
Puis, aussitôt après l’avènement du président Gbagbo, ce fut la journée meurtrière du 26 octobre et, le 27, la découverte d’un charnier à Yopougon. Dans cette commune abidjanaise, cinquante-sept corps de victimes d’exécutions sommaires ont été retrouvés, entassés et à peine recouverts de terre. Au cours de la journée du 26, des militants du RDR étaient descendus dans la rue pour exiger la reprise des élections, ils furent poursuivis et brutalement attaqués par des gendarmes et des militants FPI armés de gourdins, de pierres ou de machettes ; le nombre des victimes n’est pas connu, certaines furent récupérées par les familles dans les morgues, dans la lagune ou dans les rues. A Yopougon, les corps furent jetés en tas dans un terrain vague, pour s’en débarrasser et empêcher de remonter aux exécutants. Aussitôt le RDR déclara que les victimes faisaient partie de ses militants tandis que plusieurs journaux et agences de presse internationales
[7] publiaient le témoignage d’un rescapé mettant en cause des hommes en uniforme : les enquêtes d’organisations internationales
[8] établiront qu’il s’agissait de gendarmes et que les victimes, des détenus, furent exécutées à l’intérieur d’un camp de la gendarmerie. Huit gendarmes furent inculpés pour "meurtre et assassinat" ; cependant, en août 2001, au terme d’un procès de quatre jours, le tribunal militaire d’Abidjan reconnaît, "faute de preuves", les accusés "non coupables". Ce fut donc la fin du processus judiciaire pour les exécutions de civils commises le 26 octobre 2000. Le pouvoir organisa alors, du 9 octobre au 18 décembre 2001, un Forum pour la réconciliation nationale. La criminalité des corps habillés y fut dénoncée, mais resta sans conséquence pour les responsables et les auteurs des actes meurtriers contre les "Dioulas" et des étrangers originaires des pays voisins de la Côte d’Ivoire au nord : cette criminalité ne cessa pas. "Au Forum, il n’y avait que des innocents et des victimes mais pas de coupables
[9]", ce qui donnait peu de champ pour reconnaître des responsabilités et ainsi amorcer un processus de "réconciliation". Une fois encore, l’attention se concentra sur la nationalité et l’éligibilité d’Alassane Ouattara, sur le statut des populations du Nord, des musulmans et des étrangers dans la société ivoirienne. Au lieu d’initier l’apaisement, le Forum montra que les passions suscitées par ces questions conservaient leur virulence et leur pouvoir de division. Celles-ci restaient le poison de la vie publique ivoirienne : chaque camp s’en tient à ses positions irréductibles, aucun acteur ne parvient à entraîner la nation vers le dépassement des passions antagonistes qui la minent.
19 septembre 2002 : l’état de guerre
La nécessité de la guerre civile ne s’impose pas pour autant : il apparaît seulement que les hommes politiques ont entretenu la machine infernale des divisions. Dès que se manifestèrent les premiers discours de guerre, du côté des gouvernementaux (officiels et "jeunes patriotes") et du côté des rebelles, il fut clair que les lignes de division d’avant le 19 septembre restaient mobilisatrices et, comme telles, exploitées pour justifier les combats.
Le Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI) condamnait le pouvoir en place pour sa "politique d’incitation aux violences verbales, xénophobes, les arrestations et les massacres de personnalités et des populations originaires du Nord de la Côte d’Ivoire
[10]" ; le MPCI accusait "le régime de Laurent Gbagbo [d’avoir] créé une situation de blocage où l’ethnicisme le dispute à la xénophobie
[11]". Quant au gouvernement ivoirien, il privilégia rapidement une interprétation nationaliste du déclenchement de la guerre : il s’agissait d’une agression venant de l’étranger, d’un "complot" international contre la Côte d’Ivoire – pendant les mois qui suivirent, il y eut de multiples révélations sur les agents étrangers et ivoiriens du complot, ces dénonciations furent l’un des thèmes accrocheurs des campagnes d’opinion à Abidjan et du discours patriotique à Abidjan. Ces attaques lancinantes contre l’étranger et ses "complices" ranimaient et aggravaient encore les logiques de soupçon propagées depuis des années contre les "faux Ivoiriens". Le passage à la confrontation meurtrière et sa conclusion diplomatique par des arrangements entre partis entraîneront-ils, ne fût-ce que par lassitude, l’abandon de ces logiques ?
Actuellement, en mai 2003, peu d’indices attestent une modification sérieuse des pratiques chez ceux qui mènent la lutte politique en Côte d’Ivoire. Or, parmi les facteurs conduisant à la crise d’aujourd’hui, l’essentiel n’a-t-il pas été, dès les débuts du multipartisme en 1990 mais surtout depuis la mort de Félix Houphouët Boigny, les méthodes de combat adoptées par les responsables et les principaux partis, avec leurs effets de division et d’entraînement dans l’opinion publique et dans les corps intermédiaires – d’où une société politisée à l’extrême et simultanément une dégradation des mœurs publiques. Subissant depuis des années cette montée des affrontements, dans quel état d’esprit, avec quelles attentes, les Ivoiriens sortent-ils en ce moment de la guerre alors que les divisions politiques ne sont pas atténuées ?
[*]
Chercheur au CNRS, Centre d’études africaines (EHESS-CNRS)
[1]
"Crise ivoirienne : le rôle du Burkina Faso en question", Paris, AFP, 15 novembre 2002.
[2]
Sur les antagonismes fonciers et sociaux dans le monde rural, et l’analyse de leurs significations politiques, voir Jean-Pierre Chauveau, "Une lecture sociologique de la loi ivoirienne de 1998 sur le domaine foncier", Montpellier, IRD, document de travail, 2002, et, avec Koffi Samuel Bobo, "La situation de guerre dans l’arène villageoise. Un exemple dans le Centre-Ouest ivoirien",
Politique africaine, n° 89, 2003.
[3]
Lors du référendum constitutionnel du 23 juillet 2000, le "oui" l’emporte avec 86,53 % des suffrages. La participation est de 56 %.
[4]
Henri Konan Bédié, président de la République de Côte d’Ivoire,
Les chemins de ma vie, Paris, Plon, 1999, p. 147.
[5]
Ouraga Obou,
Requiem pour un Code électoral, Abidjan, Presses des universités de Côte d’Ivoire, 2000, p. 60. Ce code de 1994 pour lequel Ouraga Obou écrit son
Requiem précisait déjà que le candidat doit être Ivoirien d’origine sans discontinuité, c’est-à-dire qu’il doit n’avoir jamais renoncé à la nationalité ivoirienne.
[6]
"Les Imams demandent aux musulmans “de rester chez eux”", Abidjan, AFP, 18 octobre 2000.
[7]
"Charnier de Yopougon ; un survivant met en cause les forces de l’ordre", Abidjan, AFP, 27 octobre 2000. Ce témoin précise que seuls "les Dioulas" étaient ciblés.
[8]
Voir notamment Human Rights Watch, "Election Violence in Abidjan : October 24-26 2000", New York, 20 décembre 2000 ; Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) et Reporters sans frontières, "Enquête sur le charnier de Yopougon", Paris, 22 décembre 2000 ; Nations unies, "Rapport de la Commission d’enquête internationale pour la Côte d’Ivoire", New York, 20 juillet 2001.
[9]
Kouamé N’Guessan, "Le Forum pour la réconciliation nationale", dans Marc Le Pape et Claudine Vidal (dir.),
Côte d’Ivoire. L’année terrible, 1999-2000, Paris, Karthala, p. 339.
[10]
Au début de la guerre, un seul mouvement représente la rébellion : le Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI).
[11]
Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire, 17 octobre 2002 (Mémorandum du MPCI adressé aux "chefs d’Etat et de gouvernement des pays amis de la Côte d’Ivoire").