Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 185 à 198
doi: en cours

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no 207 2003/3

2003 Afrique contemporaine Actualités

Le Tchad et le monde arabe : essai d’analyse des relations commerciales de la période précoloniale à aujourd’hui

Claude ARDITI  [*]
Dès la fin de la pacification militaire, le pouvoir colonial français a tenté d’instaurer au Tchad un nouvel ordre économique et social en rupture avec le passé. Les nouveaux axes du commerce orientés de la côte vers l’intérieur de l’Afrique devaient progressivement se substituer aux anciennes voies transsahariennes multiséculaires. Pourtant, depuis le début des années 1990, on constate un intense développement des relations commerciales et des migrations de travail avec les pays arabes. Cet appel vers l’est ne manifeste-t-il pas que la colonisation, si cette évolution perdure, n’aura été dans ce domaine qu’une simple parenthèse ? Immediately after pacification, the French colonial power tried to establish a new social and economic order, as a breaking off from the past in Chad. New commercial mainlines, oriented from the coast to the hinterland, were supposed to substitute centuries old Trans-Saharan highways. However, from the early 1990s on, an intensive development of trade and labour relations with the Arab world has been observed in Chad. If this is to be sustained in the future, would such a tendency reveal the colonisation process as merely incidental ?
Le pouvoir colonial qui s’est installé en Afrique équatoriale française (AEF [1]) et particulièrement au Tchad au début du XXe siècle a mis progressivement fin à la traite esclavagiste à destination du monde arabe. Pratiqué depuis des siècles par les royaumes du Soudan central (Baguirmi, Bornou, Kanem et Wadday), le commerce des esclaves avait favorisé de diverses manières la création d’une "classe" de marchands musulmans qui s’est reconvertie pendant la colonisation dans des activités licites telles que, par exemple, le commerce des céréales ou du bétail. Par la réalisation, à partir de 1930, de voies ferrées, par l’amélioration des voies de transport fluvial et routier et par l’aménagement de ports sur la côte, les puissances coloniales voulaient réorienter totalement les axes du commerce international à partir des pays qu’elles contrôlaient désormais. Leur objectif était de faire pénétrer dans l’intérieur du continent, par ces nouvelles voies commerciales, des marchandises européennes et d’évacuer les nouvelles productions agricoles d’AEF (café, coton, etc.) destinées aux industries de la métropole. Dans la logique du projet colonial, au fur et à mesure que ce nouvel ordre économique et politique serait instauré, les flux marchands transsahariens devaient diminuer peu à peu voire s’éteindre au profit des nouveaux axes économiques. En outre, cette stratégie économique était liée à la volonté politique de protéger les populations musulmanes du Tchad de la contagion des idéologies panislamistes, véhiculées par certaines confréries (principalement la Sanusiyya) qui s’étaient opposées par les armes à la pénétration coloniale ; elle visait au contraire à favoriser celles qui avaient été plus tolérantes vis-à-vis du pouvoir colonial (Tijaniyya).
Quel bilan de cette politique peut-on établir à l’aube du XXIe siècle ? L’inachèvement du projet colonial (en raison d’un faible peuplement dans un immense espace, par manque de moyens financiers, surtout pendant les deux guerres mondiales, et par les diverses formes de résistances de certaines populations) a eu pour conséquence le maintien en marge de cette évolution de régions sahariennes telles que le Borkou-Ennedi-Tibesti (BET) ou sahéliennes comme le Wadday. Les peuples qui y vivent, surtout musulmans, se sont d’abord opposés par les armes au pouvoir colonial et ont ensuite exprimé un ferme refus de l’école française fondé sur un attachement profond à l’islam et à ses valeurs (Khayar 1976). Parallèlement, les relations avec le monde arabe se sont poursuivies avec les migrations de travail et l’envoi d’élèves dans les universités islamiques (Egypte). Mais ce sont surtout les échanges commerciaux informels de produits manufacturés d’origine asiatique qui ont connu, à partir de 1990 (particulièrement depuis la signature de programmes d’ajustement structurels avec les institutions de Bretton Woods et la dévaluation du franc CFA en 1994), le développement le plus important (Bennafla 1997, 2000). Si le coton tchadien est toujours intégralement vendu en Europe et constitue la majeure partie des exportations contrôlées du pays, le bétail est, quant à lui, commercialisé de manière informelle principalement au Nigeria mais aussi dans d’autres pays arabes (Libye) ; par ailleurs, les importations de biens manufacturés, en provenance des pays européens, sont en baisse au profit d’échanges informels par voie aérienne, maritime et terrestre avec la péninsule arabique (Arabie Saoudite et Emirats). On assiste aussi depuis 1994 à une reprise des importations en provenance de Libye et à l’entrée au Tchad de productions d’Algérie telles que les dattes (Arditi 1995, p. 878-879). Ceci suscite deux questions auxquelles ce texte se propose de répondre : d’une part, comment et pourquoi cette situation s’est-elle produite et, de l’autre, si elle se poursuit dans l’avenir, la politique que la colonisation a tenté de mettre en œuvre dans le domaine commercial n’apparaîtra-t-elle pas rétrospectivement comme une simple parenthèse (Piault 1987) dans une histoire économique pluriséculaire ?
 
Quelques rappels historiques
 
 
Certains rappels historiques sont indispensables pour analyser la constitution et l’évolution des communautés marchandes de la région du Tchad (Arditi 1993). Les courants commerciaux traversant le Sahara commencèrent à exercer leur influence sur les sociétés de la savane dès le début du XVe siècle. Le royaume du Kanem contrôlait un vaste espace au nord du lac Tchad, traversé par une route commerciale reliant le bassin tchadien aux oasis du Fezzan et à la côte méditerranéenne. Les souverains du Kanem devinrent musulmans au début du XVIIe siècle et l’économie du royaume fut de plus en plus liée aux régions situées au sud du lac Tchad car des esclaves pouvaient y être capturés puis exportés vers l’Afrique du Nord. Le royaume du Baguirmi, situé plus au sud et dont la classe dirigeante devint musulmane au XVIe siècle, s’approvisionnait en esclaves chez les Sara de la région du Moyen et du Haut-Chari. Au Dar For, situé à l’est, l’Etat fit son apparition entre le XIIe et le XIIIe siècle, et le commerce des esclaves contribua à sa prospérité car il était situé au terme du darb al arbaïn [2] qui passait au nord-est du Nil. L’islam ne devint religion d’Etat qu’au XVIIe siècle et le royaume s’intégra à l’économie du Sahara et du monde musulman. Le Wadday qui naquit au XVIIIe siècle connut un développement similaire et une expansion dans toutes les directions en approvisionnant le monde musulman en esclaves. La concurrence entre ces États, dans le but de contrôler le commerce transsaharien, fut à l’origine de guerres incessantes. Les activités liées au commerce des esclaves stimulèrent l’éclosion de pouvoirs centralisés et développèrent leur organisation militaire.
Plusieurs groupes de commerçants musulmans [3] firent leur apparition. Les Jellaba, commerçants itinérants originaires de la vallée du Nil, au nord de Khartoum, et appartenant à diverses ethnies islamisées, établirent des liaisons étroites avec le Dar For et le Wadday. Après la conquête du Soudan par l’Egypte, ils poursuivirent leur expansion vers le sud, voyageant en petits groupes, peu armés, apportant des marchandises sur leurs ânes. Ils achetaient des esclaves et de l’ivoire, et contribuaient à l’expansion de la langue arabe et de la culture islamique. Les Hausa et les Kanuri, venus de l’ouest, étaient présents dans l’Adamawa au début du XIXe siècle. Comme les Jellaba, ils étaient à la recherche d’ivoire, de plumes d’autruche et d’esclaves. Les échanges commerciaux et culturels entre le Soudan central et le nord étaient depuis le début du XIXe siècle concentrés entre les mains des Mejabra, berbères islamisés, qui étaient établis au Bornou. Par la suite, leur affiliation à la Sanusiyya renforcera leur position commerciale. A partir de 1850, l’accroissement de l’activité commerciale portant sur les esclaves fut à l’origine de profonds changements économiques et sociaux dans le Soudan central. Le nombre de commerçants augmenta et des institutions économiques et politiques liées à l’islam furent instaurées.
 
La pénétration militaire française
 
 
La pénétration militaire française et la paix coloniale marquèrent le début du déclin du commerce transsaharien, avec l’abolition progressive de l’esclavage. La mise en valeur du Tchad s’est faite dans l’optique de relier le pays à la mer. Au Moyen-Congo, la construction de la voie ferrée Congo-Océan (1921-1934) [4] matérialisa la volonté de développer la "voie fédérale" à partir de Brazzaville, capitale de l’AEF. Située entièrement en territoire français, elle utilisait le réseau fluvial Congo-Oubangui et présentait un double inconvénient : la longueur (plus de 3 000 km du port de Pointe-Noire à Fort-Lamy, capitale du Tchad) et un fractionnement en quatre sections et trois ruptures de charge. Après Bangui, capitale de l’Oubangui-Chari, la liaison avec les villes du sud du Tchad (environ 650 km) n’est possible que par la route [5]. Ces choix, liés au développement exclusif du coton dans le sud, seront lourds de conséquences économiques et politiques car ils marginaliseront les régions sahariennes et sahéliennes, zones d’élevage et d’agriculture céréalière dans lesquelles domine l’islam. Les liens culturels et religieux qui unissent les élites locales, dont les religieux et les commerçants font partie intégrante, au monde musulman continuèrent pourtant à exister et furent à l’origine de tensions politiques avec l’Etat colonial, puis indépendant.
 
Le commerce dans le BET
 
 
Le Borkou-Ennedi-Tibesti demeurera sous administration militaire française jusqu’en 1965 du fait de la "turbulence" des populations Toubou. Durant la période coloniale, Faya [6], principal centre urbain, fut à l’origine d’une importante activité commerciale dont bénéficièrent surtout des commerçants d’origine libyenne. Le peuplement arabe du Borkou était, dans les années 1960 – à l’exception de quelques groupes d’éleveurs originaires du Batha ou du Wadday, venant acheter chaque année du sel et des dattes et vendre des céréales –, composé principalement de familles de commerçants ou d’artisans Medjabra et Zweya, originaires de Cyrénaïque, de Tripolitains et de Fezzanais. Au Borkou, leur implantation et leur succès commercial avaient été d’autant plus faciles que, comme l’écrit Capot-Rey (1961, p. 154) "ni les Teda, ni les Daza, pourtant habitués à trafiquer sur les dattes, sur le sel et sur les chameaux, n’[ont] jamais été capables de passer du troc au négoce. Sans doute étaient-ils handicapés par rapport aux Arabes qui possédaient une langue savante, une écriture, des chiffres."
Une cinquantaine de commerçants "libyens" exerçaient un quasi-monopole sur les activités marchandes, ainsi que quelques maisons de commerce françaises, syriennes ou égyptiennes. Organisés en réseaux, ils possédaient des correspondants dans les principaux centres urbains du pays (Abéché, Moussoro, Mao, Fort-Lamy, etc.), et commercialisaient des produits locaux et importés, dans un espace économique ne se limitant pas au Tchad, pays de résidence, ou à la Libye, pays d’origine, mais s’étendant au Soudan, à l’Egypte, à la Jordanie et au Nigeria. Certains avaient aussi une activité de transporteurs. Comme la plupart des commerçants musulmans, ils pratiquaient, malgré l’interdit coranique, le prêt à intérêt [7].
Les bénéfices qu’ils réalisaient étaient en moyenne de 10 à 20 % du prix de vente, mais susceptibles de varier de façon importante en fonction de la conjoncture économique. En 1963, le commerce avec la Libye avait connu un développement certain par suite de l’amélioration des routes à partir de Benghazi et de Tripoli. Malgré les taxes à l’importation, de nombreux produits venant de Libye étaient moins chers dans le BET et dans le Kanem que ceux arrivant par Fort-Lamy après avoir traversé le Congo et la République centrafricaine (RCA) : c’était notamment le cas du ciment et de la farine. Le départ des militaires français en 1965 et celui des marchands libyens à partir de 1970, à la suite de la guerre entre le Tchad et son turbulent voisin du nord, ont fortement ralenti les activités commerciales dans la région ; celles-ci ont repris depuis le règlement du conflit d’Aozou en 1994. En 1996, le marché de Bardaï, comme ceux des autres localités du BET, était approvisionné à plus de 70 % par des produits provenant de Libye : vêtements et produits alimentaires à des prix en moyenne deux fois moins élevés qu’à Ndjamena (Nassar 1996). Un journaliste remarque très justement que "les effets de la dévaluation du franc CFA tant dénoncés ailleurs sur l’ensemble du territoire national ne sont nullement ressentis ici."
 
Le commerce au Wadday
 
 
Il existait au début du siècle un quartier commerçant, appelé Am Siego, à Abéché, capitale du royaume du Wadday. Des Arabes, originaires des oasis du Fezzan (Jalo), de Koufra et des Jellaba y résidaient. Tous les commerçants offraient au souverain des cadeaux (robes brodées, cuir travaillé, cola, etc.) afin de pouvoir exercer leur activité sans entraves. Les esclaves, qui provenaient principalement du Dar Kuti et du Dar Runga (dans l’actuelle RCA), étaient achetés par certains commerçants Hausa soit à d’autres commerçants, soit directement au souverain. Une demande particulière concernait les femmes et les eunuques. Avec l’occupation française, les institutions du royaume et le commerce furent sérieusement menacés. En outre, en 1913 sévit une terrible famine et, d’après les estimations, la population d’Abéché, qui était alors la ville la plus peuplée du pays [8], serait passée de 20 000 à 6 000 habitants. Une forte émigration avait aussi suivi la conquête française en 1909, et le nombre des commerçants avait beaucoup diminué.
Malgré l’occupation française, le commerce resta dominé par des Africains, les succursales des grandes compagnies commerciales européennes ne s’étant pas installées dans le Wadday. La crise de 1929 frappa durement le commerce local car le pouvoir d’achat avait baissé au Nigeria et au Soudan, pays qui constituaient les marchés les plus importants pour le bétail local. A partir de 1930, la position commerciale d’Abéché commença à décliner au profit de Fort-Lamy, mieux placée depuis le développement des transports modernes. De plus l’administration coloniale s’intéressa surtout au développement de cultures de rente, tel le coton dans la zone soudanienne. En conséquence, beaucoup de commerçants partirent y faire des affaires car le coton procurait des revenus réguliers aux paysans.
 
La création de Fort-Lamy et son rôle commercial
 
 
Créée en 1900, Fort-Lamy a connu une forte croissance démographique puisque sa population actuelle dépasserait 600 000 personnes. Durant les premières décades de son existence, la ville subit dans de nombreux domaines (architecture, organisation spatiale, populations) l’influence de Dikwa dont Rabeh avait fait sa capitale après sa victoire sur le Bornou. L’émigration à partir de cette dernière fut, au début, encouragée par le colonisateur afin de peupler la nouvelle capitale du Tchad. L’arabe, langue de communication des troupes de Rabeh, s’imposa à Fort-Lamy comme langue véhiculaire, place qu’elle occupe encore de nos jours [9]. Le quartier Djamb-al-bahr (en arabe local : "près du fleuve") regroupait les artisans et les commerçants de la ville et devint rapidement un centre de transactions commerciales en dehors du marché quotidien qui commençait à prendre une certaine importance. Le commerce européen était peu développé car il subissait, pour de nombreux produits, la concurrence du commerce transsaharien.
Aux premières populations vint s’ajouter une émigration hausa dont existaient déjà des communautés à Abéché ou à Massenia. Ce peuple a constitué deux types de diasporas : la première est liée au commerce (de kola, d’esclaves, de peaux, de tissus, etc.), et la seconde, à l’existence d’itinéraires conduisant à La Mecque. Elle est à l’origine d’implantations humaines du Nigeria jusqu’en Arabie dont la taille peut varier fortement. Ce n’est qu’à partir des années 1930-1935 que le développement économique de Fort-Lamy débuta réellement et que des Syro-Libanais, des Arméniens et des Grecs, dont certains s’étaient déjà établis à Abéché, venant du Soudan, s’y installèrent. Appelés khawadja, en arabe, l’expérience et le type de commerce qu’ils pratiquaient leur assurèrent assez rapidement une position privilégiée jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. Ils étaient en relation étroite avec les commerçants locaux. C’est seulement après 1945 que la prépondérance de Fort-Lamy fut définitivement assurée, car les grandes sociétés commerciales européennes, venues d’Afrique centrale, s’y étaient entre temps installées. Certaines vendaient en gros ou en demi-gros tandis que d’autres pratiquaient le commerce de détail. A partir de 1950, le développement de la culture du coton dans le sud entraîna la création de nombreuses succursales qui concurrencèrent très fortement le petit commerce africain ; celui-ci fut sauvé uniquement grâce à l’intervention de la puissance publique.
La présence de l’armée française a constitué très tôt au Tchad une incitation au développement du commerce et ceci s’est encore vérifié à partir de 1968, date de la première intervention militaire française, suite à des rébellions paysannes dans l’est du pays. Déjà, dans les années 1940, avec l’installation des troupes de Leclerc à Fort-Lamy, après le ralliement du Tchad à la France libre, le recrutement de troupes et l’agrandissement des casernes avaient eu pour effet de développer le commerce, les transports et les activités artisanales. Les conséquences économiques de la présence militaire sont encore importantes de nos jours dans la mesure où les dépenses annuelles, pour maintenir un effectif d’environ 1 000 hommes répartis entre Ndjamena et Abéché, dépassent 1 milliard de francs CFA. Par conséquent les commerçants qui proposent leurs services à l’armée se livrent à une âpre concurrence. L’armée tchadienne, dont les effectifs étaient estimés dans les années 1990 à plus de 70 000 hommes, constitue aussi un marché important pour de nombreux produits.
 
Le commerce dans la zone cotonnière
 
 
La culture du coton, introduite à partir des années 1930 dans une région qui correspond de nos jours aux préfectures du Moyen-Chari, des deux Logone et du Mayo-Kebbi, a connu des débuts difficiles. Approchant les 4 000 tonnes en 1931-1932, la production a atteint 60 000 tonnes en 1940 puis 76 000 tonnes en 1945-1946. Les 100 000 tonnes ne furent dépassées qu’en 1951-1952 et, en 1975-1976, la production record s’éleva à 174 000 tonnes. Le Tchad figure désormais, avec environ 200 000 tonnes de coton-graine par an, parmi les premiers pays producteurs d’Afrique subsaharienne. Le faible pouvoir d’achat des habitants de la zone cotonnière a pourtant depuis longtemps attiré sur les marchés agents des sociétés commerciales, commerçants locaux et agents de l’Etat (perception des impôts). Ainsi, dans le milieu des années 1960, les revenus procurés par le coton, qui intervenaient une à deux fois dans l’année, étaient dépensés de façon immédiate, ne donnant pratiquement lieu à aucune épargne.
A partir de 1950, la Société commerciale de l’Ouest africain (SCOA) et la Nouvelle Société commerciale du Kouilou-Niari (NSCKN) [10] créèrent des boutiques dans les centres urbains de la zone cotonnière, de telle manière que leur nombre tripla entre 1950 et 1955. Ceci fut à l’origine de la faillite de nombreux commerçants africains qui étaient auparavant leurs clients et revendaient leurs marchandises sur les marchés de coton. Cet essor ne fut stoppé que grâce à des mesures prises par l’administration coloniale qui désirait sauvegarder le commerce et le transport autochtones.
Jusqu’aux événements de 1979, le commerce fut florissant, surtout pour les grandes sociétés. Ensuite, après leur départ et celui des commerçants, grecs ou portugais notamment, l’activité commerciale fut intégralement transférée aux négociants musulmans qui remplacèrent avec efficacité leurs prédécesseurs étrangers. Ils importent de nos jours des produits manufacturés et achètent sur place des céréales, de l’arachide, etc. pour approvisionner les principaux centres urbains de la région et des pays voisins. La conjoncture actuelle, caractérisée par la crise de la filière coton et par l’attribution des plus gros marchés liés au projet pétrolier à des sociétés étrangères, ne leur est guère favorable. Depuis une vingtaine d’années, des femmes en majorité sara, appelées mosso [11], se sont lancées dans le commerce de détail des céréales et dans les secteurs délaissés par les musulmans (ouverture de bars proposant de l’alcool).
 
Commerce, islam et clientélisme politique
 
 
L’accession à l’indépendance en 1960 et la venue au pouvoir de François Tombalbaye, originaire du sud du pays, ont été suivies de tensions importantes entre l’Etat et la communauté musulmane (manifestations wahhabites à Abéché, événements de 1963, rébellions paysannes dans l’est et le nord à partir de 1965, etc.). Ceci n’a pourtant pas empêché certains commerçants musulmans d’entretenir des relations d’affaires personnalisées avec le pouvoir car les Sara qui l’incarnaient manifestaient peu d’esprit d’entreprise. A partir de 1971, une nouvelle politique musulmane fut instaurée. Le chef de l’Etat, bien que non musulman, assista personnellement aux prières des grandes fêtes musulmanes et les frais du pèlerinage à La Mecque de certains fonctionnaires furent pris en charge par la puissance publique. La période 1982-1990, qui vit l’arrivée au pouvoir d’Hissène Habré et des Forces armées du nord après le renversement de Goukouni, s’est achevée par la chute du régime. Elle fut caractérisée par une corruption d’autant plus forte que l’aide internationale dont le pays a bénéficié a été importante ; de gros détournements de fonds publics eurent lieu, parfois à l’initiative de la présidence. Il s’agissait, comme dans les rezzous, de partager le butin après la victoire. Ce régime fut d’une extrême dureté vis-à-vis des commerçants et certains payèrent de leur vie le refus de participer financièrement à l’effort de guerre contre la Libye. Ceux qui acceptèrent, au contraire, de soutenir financièrement le pouvoir, prirent le risque d’être encore plus fortement mis à contribution. Nombreux sont ceux qui préférèrent l’exil et n’acceptèrent de rentrer au Tchad qu’après le ralliement au régime des factions politiques qu’ils soutenaient. Le climat d’insécurité et de suspicion générale qui régnait à l’époque était peu favorable aux affaires. Les commerçants, à l’exception de quelques protégés du Prince essayaient tant bien que mal de cacher les signes de leur prospérité. Le pouvoir tenta de métamorphoser des combattants gorane parlant à peine l’arabe en commerçants et certains furent imposés comme interlocuteurs privilégiés à l’Office national des céréales, tandis que d’autres tentaient d’éliminer, le plus souvent sans succès, d’anciens commerçants de kola ou de peaux. Le pouvoir plaça aux postes de douane les plus stratégiques des individus qu’il souhaitait récompenser : certains d’entre eux se virent octroyé un monopole d’importation de quelques produits (alcools par exemple). Ainsi le sucre, les pagnes et l’essence du Nigeria franchissaient, le plus souvent en fraude, les frontières et étaient proposés au consommateur à des prix inférieurs à ceux des productions du pays, mettant en péril les rares industries locales. Les mêmes phénomènes pouvaient s’observer à la frontière entre le Tchad et le Soudan. Depuis 1990, la "criminalisation de l’Etat" (Bayart et al. 1997) s’est encore amplifiée (corruption, trafics en tous genres, circulation de fausse monnaie, etc.).
 
Le commerce avec la péninsule arabique : un échange inégal ?
 
 
Les échanges économiques avec la péninsule arabique sont pratiquement absents des statistiques officielles (Bennafla 1997, p. 883-884). Celles-ci montrent que les principaux partenaires commerciaux du Tchad sont la France (45 % des exportations), la Belgique (10 %), le Cameroun (9 %) et le Nigeria (9 %) [12]. Pourtant depuis le début des années 1990, et surtout depuis la dévaluation du franc CFA de 1994, les importations tchadiennes en provenance de la péninsule arabique ont considérablement augmenté. Elles sont en effet passées de 1 200 à 2 000 tonnes de 1993 à 1994 puis à 3 600 tonnes en 1998 (y compris celles de Dubaï). Cet accroissement s’est fait au détriment du commerce avec l’Europe dont le volume est passé de 4 000 à 1 600 tonnes de 1993 à 1994 puis à 1 200 tonnes en 1998. Les importations en provenance du Nigeria pâtissent aussi de cette situation. On assiste aussi depuis peu à un fort développement du commerce avec Abou Dabi et Dubaï [13] car l’Arabie est devenue plus exigeante dans l’octroi des visas aux étrangers et le contrôle des devises. En sens inverse des flux de marchandises, des princes arabes séjournent de plus en plus souvent au Tchad ou dans les pays voisins pour leurs affaires et/ou pour leur plaisir [14].
Les échanges avec la péninsule arabique ne peuvent cependant qu’être qualifiés d’inégaux car les importations excèdent de loin les exportations [15]. L’analyse ne saurait pourtant se limiter à un strict bilan économique classique dans la mesure où par ce biais l’Arabie Saoudite exporte aussi ses conceptions religieuses fondamentalistes (wahhabisme) (Coudray 1992) qui, bien que présentes au Tchad depuis longtemps, n’ont guère fait d’adeptes. Celles-ci s’y développent désormais dans le milieu des nouveaux commerçants (Kréda, Bilala, Zaghawa, etc.) qui ont débuté dans les affaires après avoir séjourné en Arabie, en Libye ou au Soudan et y avoir accumulé un capital (financier et relationnel). Le fondamentalisme wahhabite, qui est la religion de l’Etat saoudien, représente à terme un danger pour le Tchad dans la mesure où la Tijâniyya, la confrérie la plus importante, fait régulièrement l’objet d’attaques de la part de prédicateurs intégristes. Des mouvements de jeunesse, des associations religieuses ou de bienfaisance, des organisations non gouvernementales (ONG), et des medersa de tendance wahhabite ont vu le jour depuis 1990 et constituent les éléments d’une stratégie d’autant plus offensive que le pouvoir est laxiste. On assiste aussi depuis quelques années à une tentative de promotion de l’arabe littéraire au détriment du parler véhiculaire (Centre Al-Mouna 1998). Le Tchad, comme bien d’autres pays africains, se trouve donc plus que jamais dans une situation d’équilibre économique politique et religieux fragile car partagé entre islam et christianisme, nord et sud.
La "prochaine" mise en exploitation, en vue de l’exportation, d’importants gisements pétroliers situés dans le sud [16] suscite beaucoup d’intérêt dans les milieux du pouvoir et chez les commerçants et hommes d’affaires, surtout musulmans, qui y voient de nouveaux marchés. Elle intervient cependant dans un contexte politique caractérisé par l’existence d’une idéologie séparatiste, pour l’heure très minoritaire mais en progrès constant, incarnée par quelques hommes politiques sudistes. La guerre de 1979 et le départ de la capitale des fonctionnaires vers le sud – dont ils étaient en majeure partie originaires – avait constitué pour certains la preuve que le "Tchad utile [17]" pouvait exister et se développer de façon autonome dans le cadre de l’Union douanière et économique de l’Afrique centrale (UDEAC). Par réaction, les partisans d’un Etat tchadien arabo-musulman intégré à une fédération dans laquelle la Libye jouerait un rôle de premier plan sont aussi de plus en plus nombreux.
La diplomatie tchadienne a heureusement permis jusqu’à présent de maintenir un certain équilibre entre une polarisation vers l’est et la poursuite des relations avec les pays européens. Pourtant, si les tendances analysées ici, perdurent et que les échanges commerciaux du Tchad (et de bien d’autres pays africains présentant des situations comparables) avec le monde arabo-musulman prennent le pas sur ceux qui existaient avec l’Europe, deux conséquences principales peuvent en découler : la politique économique que la colonisation a tenté de mettre en œuvre apparaîtra rétrospectivement comme une simple parenthèse dans une longue histoire, et la réactualisation des relations anciennes qui liaient le Tchad au monde arabo-musulman risque d’affecter fortement celles qui l’unissaient à la France et à l’Europe.
 
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·  Khayar I.H (1976), Le refus de l'école. Contribution à l'étude des problèmes de l'éducation chez les musulmans du Ouaddaï (Tchad), Maisonneuve, Paris 140 p.
·  Klebnikoff, S de (1982), "Les travailleurs immigrés de la péninsule : 191-218", dans P. Bonnenfant (dir.), La Péninsule arabique d’aujourd’hui (2 tomes), Paris, CNRS.
·  Nassar, Baloa (1996), "Bardaï, à l’ombre des palmiers", Ndjamena Hebdo, n° 315.
·  Netcho, A. (1997), Mangalmé 1965, la révolte des Moubi, Paris, L’Harmattan.
·  Piault, M.-H. (dir.) (1987), La Colonisation : rupture ou parenthèse ?, Paris, L’Harmattan.
·  Sautter, G. (1999), Un Projet colonial sans lendemain. Le chemin de fer Bangui-Tchad (AEF), préface de C. Arditi, Paris, EHESS.
·  Triaud, J-.L.(1987), Tchad 1900-1902. Une guerre franco-libyenne oubliée? Une confrérie musulmane, la Sanusiyya face à la France, Paris, L’Harmattan.
·  Yakubu, Mukhtar (1996), "Merchants of colonial Borno : men, means and methods", dans Berichte des Sonderforschungsberichs 268, Band 8, Francfort, p 231-254.
·  Works, J.(1976), Pilgrims in a Strange Land - The Hausa Communities in Chad, New York, Columbia University Press.
 
NOTES
 
[*]Anthropologue (UPRES A 8038, CNRS, Paris).
[1]Composée du Gabon, du Moyen-Congo, de l’Ougangui-Chari et du Tchad
[2]Expression arabe qui signifie "route des 40 jours".
[3]Le terme arabe tajer (pluriel : tujjar) désigne des individus dirigeant des réseaux marchands en général constitués de longue date ; ils sont musulmans et exercent leurs activités commerciales sur un espace économique international, dans lequel ils possèdent parents et alliés.
[4]Le Bas-Congo était impraticable car coupé de chutes et de rapides.
[5]C’est pour améliorer les conditions de transport de la voie fédérale que le projet de voie ferrée Bangui-Tchad a été élaboré dans les années 1950. Il ne fut jamais réalisé (Sautter 1999).
[6]En 1958, la population totale de Faya comptait un peu plus de 3 000 habitants se répartissant ainsi : Libyens : 955 (qui se subdivisent en Medjabra : 175, Zweya : 498 et Tripolitains : 282), Arabes du Ouaddaï : 288, Kamadja : 381, fonctionnaires : 85, militaires : 722, détenus : 308, Européens : 288, soit un total de 3 027 personnes (Capot-Rey 1961, p. 155).
[7]Le plus souvent, ils le contournaient en prêtant de l’argent et en se faisant rembourser en nature (dattes, céréales ou bétail). A Maïduguri (Nigeria), le prêt à intérêt était aussi pratiqué par des commerçants musulmans malgré les tentatives de régulation des ulama (Yakubu Mukhtar 1996, p 246-247).
[8]En 1911, Fort-Lamy ne comptait que 4 000 habitants appartenant à "seize tribus" suivant la terminologie en usage, vivant dans quatre quartiers, non compris celui des Européens. Deux groupes d’égale importance se détachent alors, chacun comptant environ 700 individus : les Arabes et les Sara.
[9]L’arabe n’a été instauré seconde langue nationale par Hissein Habré qu’en 1992.
[10]Implantée dans un premier temps au Congo, elle dépendait d’Unilever qui était bien établi au Nigeria. Elle réalisait, à elle seule, 40 % des importations de produits manufacturés du Tchad.
[11]Terme qui en sara signifie "je tombe" ou plus exactement "je risque de tomber". Ceci traduit à l’évidence une vision plutôt pessimiste de l’activité commerciale, conforme à la manière dont toute tentative d’individualisation est perçue dans cette société.
[12]Ces chiffres sont ceux des exportations contrôlées et leur fiabilité, surtout pour le Cameroun et le Nigeria, est très controversée. Elles sont constituées principalement de coton fibre (56 %), de bétail sur pied (17 %) et de gomme arabique (2 %). Elles ont diminué en terme de pourcentage du produit intérieur brut (PIB) entre 1997 et 2001, tandis que les importations contrôlées de biens et services ont doublé pendant la même période.
[13]Le Tchad est en effet passé de la 136e place en 1992, parmi les pays africains réexportateurs de marchandises de Dubaï, à la 100e en 1998.
[14]La chasse à la gazelle ou à l’outarde figurent parmi leurs activités favorites (Grégoire 2000).
[15]Elles n’ont porté que sur 1 000 tonnes de viande fraîche de mouton en 1994 à l’occasion du ramadan. Quelques produits agricoles ou de cueillette tels que la gomme arabique, le miel ou le sésame sont aussi exportés en petites quantités.
[16]En août 2002, à la veille du sommet de la Terre de Johannesburg, la construction de l’oléoduc Tchad-Cameroun connut de sérieuses difficultés car le comité d’experts, chargé d’examiner les plaintes des populations concernées par les projets de la Banque mondiale, venait de conclure à la violation des politiques environnementales. Par ailleurs, les hommes d’affaires et commerçants tchadiens ont exprimé, à diverses reprises, leur mécontentement d’avoir été écartés de marchés qui entraient dans leur domaine de compétence.
[17]Expression utilisée pour désigner, à partir des années 1950, le Sud producteur de coton. En revanche la zone sahélienne était jugée peu utile car peuplée d’agriculteurs et de pasteurs en majeure partie musulmans et dont les productions n’étaient que très faiblement contrôlées par l’Etat. Elle était, par euphémisme, appelée "Tchad des sultans".
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