Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 199 à 201
doi: 10.3917/afco.207.0199

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Lectures

no 207 2003/3

2003 Afrique contemporaine Lectures

Chronique bibliographique Regards sur l’Afrique

Jacques Giri
Le courant d’ouvrages qui s’interrogent sur la situation de l’Afrique au sud du Sahara ne tarit pas. Il charrie du bon, du moins bon, voire du très mauvais. On en a retenu trois, parus récemment, pour alimenter cette rubrique : deux pour la personnalité de leur auteur et un rencontré au hasard des découvertes.
La personnalité de Georges Balandier est telle que l’on ne peut rester indifférent devant la sortie d’un nouvel ouvrage de sa plume. Ethnologue de terrain, fondateur de l’anthropologie politique, auteur d’une œuvre considérable dont une grande partie est consacrée à l’Afrique au sud du Sahara, il vient de publier Civilisés, dit-on [1], ouvrage qui attire d’autant plus l’attention qu’il s’agit d’un recueil de textes anciens que l’auteur écrivit pendant sa longue carrière et qu’il a choisis lui-même "comme autant de jalons", recueil suivi d’une "Finale" qui apparaît comme un sorte de testament.
On ne le chicanera pas à propos d’un titre rappelant la lointaine période coloniale et qui, en 2003, eût sans doute mérité un imparfait, "disait-on". On goûtera plutôt l’évocation d’événements comme la conférence de Bandung en 1955, celle d’Alger qui lui a fait suite dix ans plus tard (et qui a laissé si peu de traces que je l’avais complètement oubliée), la décolonisation, les changements récents en Afrique noire, etc. et les analyses qu’en a faites en leur temps Georges Balandier.
Le texte d’une conférence donnée en 1999 est particulièrement intéressant ; il est intitulé "Ce que j’ai appris de l’Afrique". J’ai noté qu’un des enseignements que Georges Balandier tire de sa grande expérience africaine est le suivant : "le métissage, le mélange, l’acculturation ne produisent pas une médiocre juxtaposition de composants hétérogènes, ce n’est pas du bricolage hétéroclite. Ils transforment, ils allient, ils inventent, ils ajoutent. Dans le mouvement historique, ils manifestent la vitalité culturelle, alors que l’économique et le politique expriment les rapports de force". C’est, admirablement résumé en quelques mots, un constat auquel on ne peut que souscrire. Mais pourquoi en a-t-il été ainsi ? L’économique et le politique ne sont-ils pas des composantes de la société ? Pourquoi sont-ils largement restés à l’écart du mouvement qui manifeste la vitalité culturelle africaine ? Ni dans cette conférence, ni dans sa "Finale" qui traite de l’état du monde et ne dit rien de l’Afrique, Georges Balandier n’aborde ces questions.
Comme d’autres, je regrette la démission des pouvoirs publics français (et même européens) qui ont laissé les organisations internationales jouer les apprentis sorciers en Afrique, appliquer les doctrines du moment et des recettes toutes faites à des sociétés dont elles n’avaient qu’une connaissance superficielle (ou même aucune connaissance), alors qu’il y en a en Europe une fantastique accumulation de savoirs sur cette partie du monde. Qu’un des papes de l’africanisme n’ait rien à dire sur ces questions est sans doute significatif. Les pouvoirs publics ont-ils trouvé dans la communauté scientifique de quoi nourrir une réflexion sur leur action dans les domaines de l’économique et du politique en Afrique ? Ont-ils su mobiliser cette communauté ?
Cette remarque souligne à la fois l’intérêt d’un ouvrage comme celui de Georges Balandier et ses limites pour qui s’intéresse à l’Afrique du début du XXIe siècle et à son développement.
Le deuxième ouvrage retenu est celui d’un Africain, un de ceux qui ont le plus contribué à la naissance de l’histoire africaine, Joseph Ki-Zerbo. Outre ses publications personnelles dont la remarquable Histoire de l’Afrique noire [2], il a travaillé à la monumentale Histoire générale de l’Afrique [3] publiée par l’UNESCO. Son dernier livre, A quand l’Afrique ? [4], est en fait une série d’entretiens avec René Holenstein, lui-même historien et spécialiste des questions de développement.
L’analyse de la situation de l’Afrique par Joseph Ki-Zerbo s’inscrit dans un discours bien connu : ce sont des facteurs extérieurs : la traite transatlantique, puis la colonisation, suivie du néocolonialisme, enfin la mondialisation, qui ont conduit le continent à la marginalisation actuelle. Quel que soit le jugement que l’on porte sur cette vision de l’histoire, le poids attribué à la dépendance de l’extérieur semble plutôt décourageant tant pour les Africains que pour ceux qui souhaitent les aider à bâtir leur avenir.
On notera qu’aucune référence n’est faite aux trajectoires différentes de l’Asie et de l’Afrique en ces temps de mondialisation, référence qui aurait pu conduire à une réflexion plus constructive.
Mais Joseph Ki-Zerbo ne s’en tient pas là. Il se tourne vers l’avenir et, heureusement, n’attend pas que le monde qui aurait fait tant de mal à l’Afrique prenne maintenant en charge son salut. Dans un chapitre intitulé "Le développement n’est pas une course olympique", il énumère ce qu’il considère comme les conditions du développement : l’existence d’un espace de développement, la formation, la démocratie de base. Tout cela n’est pas d’une grande originalité. Ce qui l’est plus, ce sont les quelques lignes où il évoque la nécessité pour les Africains de conquérir leur identité et d’avoir un projet pour leur avenir. Ils sont écartelés, dit-il, entre la tentation de l’insertion internationale inconditionnelle et celle du repli sur soi, un repli aujourd’hui impossible. Il constate "l’érosion, lente mais sûre, des cultures africaines". Mais, instruit par le passé, il a confiance dans leur capacité de résistance aux agressions. Ce vieux sage ne le dit pas expressément, mais je pense que, comme un certain nombre de jeunes Africains, il croit en la possibilité et à la nécessité pour les sociétés africaines de trouver leur propre voie de développement qui préservera au moins une partie de leur culture.
Le troisième livre dont je voudrais parler est l’œuvre de jeunes Africains. Il ne comporte la signature d’aucune personnalité très connue et, publié par une maison d’édition qui sort chaque semaine une fournée d’ouvrages sur les sujets les plus divers, il a de grandes chances de passer inaperçu. Constitué essentiellement d’interviews de francophones de passage à Paris, surtout des entrepreneurs et quelques fonctionnaires, il est vite lu, car il n’est pas nécessaire de se prendre la tête entre les mains pour saisir ce que les interviewés veulent dire, et ne révolutionnera sans doute pas notre vision de l’Afrique ; il comporte bien des banalités, quelques naïvetés, et aussi des reproductions du discours dominant des institutions d’aide que les interviewés se croient obligés de répéter. Mais on y trouve aussi quelques remarques intéressantes sur les sociétés africaines qui changent rapidement, remarques d’autant plus passionnantes qu’elles émanent d’Africains qui sont eux-mêmes des acteurs de ce changement. Il s’agit de Votre Afrique nous intéresse, édité par Sophie d’Ambrières et Christel Dubroca [5].
Le très court interview de Makha Sy, responsable à Dakar du bureau de consultants Ernst & Young, est intitulé : "Appliquer les règles de gestion internationale tout en respectant les valeurs sénégalaises". Il mérite d’être lu, mais on aimerait poser d’autres questions à ce Sénégalais qui laisse le lecteur sur sa faim.
D’autres interviewés, occupant des fonctions moins prestigieuses – ils ont créé de petites entreprises, voire des entreprises informelles, ou bataillent pour en créer une –, ont aussi des choses à dire. Les uns et les autres sont peut-être les pionniers d’une voie africaine du développement évoquée par Joseph Ki-Zerbo.
En refermant ce petit livre, on rêve d’un ouvrage mieux présenté, et surtout plus vaste, faisant appel à un ensemble plus nombreux de pionniers africains, hommes et femmes, anglophones et francophones, et à des interviews qui les contraindraient à ne pas se limiter au récit de leur expérience, mais à aller plus loin, à réfléchir sur cette expérience et même à penser à ce que peut être l’Afrique de demain. N’est-ce pas celle-là qui nous intéresse ?
 
NOTES
 
[1]Georges Balandier, Civilisés, dit-on, Paris, PUF, 2003.
[2]Joseph Ki-Zerbo, Histoire de l'Afrique noire, 2 vol., Paris, Hatier, 1972.
[3]UNESCO, Histoire générale de l'Afrique, 8 vol., Paris, Présence africaine.
[4]Joseph Ki-Zerbo, A quand l’Afrique ?, Paris, éditions de l’Aube, 2003.
[5]Sophie d’Ambrières et Christel Dubroca, Votre Afrique nous intéresse. Rencontre avec des entrepreneurs d'Afrique de l'Ouest et autres responsables du développement économique, Paris, L’Harmattan, 2003.
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Georges Balandier, Civilisés, dit-on, Paris, PUF, 2003. Suite de la note...
[2]
Joseph Ki-Zerbo, Histoire de l'Afrique noire, 2 vol., Paris...
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[3]
UNESCO, Histoire générale de l'Afrique, 8 vol., Paris, Prés...
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[4]
Joseph Ki-Zerbo, A quand l’Afrique ?, Paris, éditions de l’...
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[5]
Sophie d’Ambrières et Christel Dubroca, Votre Afrique nous ...
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