Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
210 pages

p. 25 à 40
doi: en cours

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Dossier

no 207 2003/3

2003 Afrique contemporaine Dossier

Le Millennium Challenge Account, évolution ou révolution dans l’aide publique au développement des Etats-Unis ?

René BOISSENIN  [*]
Le Millenium Challenge Account (MCA), proposé dès 2002 par le président George W. Bush, est un projet qui suscite actuellement beaucoup d’espoirs et quelques craintes. S'agit-il d'une révolution dans l'aide des Etats-Unis ? Oui, car il expérimente des principes encore peu pratiqués en tentant d'abstraire l'aide au développement des considérations politiques ou d'influence. D'un autre côté il n'y a pas à proprement parler d'innovation, mais seulement la prise en compte de certaines des dernières préoccupations des pays donateurs en matière d'aide au développement. La question est de savoir comment ce programme passera l'épreuve du Congrès des Etats-Unis en gardant l'essentiel de ses atouts. Announced as early as 2002 by president George W. Bush, the Millenium Challenge Account (MCA) is a new American ODA initiative considered today with interest and some fear. Is it a revolution in American assistance? In a way, yes, for it is experimenting the implementation of new principles for liberating ODA from any kind of political influence. In a way, no, for MCA seems rather poorly innovative. The ultimate question is: would this administrative project keep its chore qualities after having gone through the congressional agreeing process?
Paradoxe apparent de l’aide publique au développement (APD) accordée par les Etats-Unis, son montant de 12,9 milliards de dollars en 2002 en fait le premier pays donateur en volume des 22 membres du Comité d’aide au développement (CAD) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), mais en même temps le dernier en part de revenu national brut (RNB) : 0,12 %, alors que la moyenne des membres du CAD se situe à 0,23 % (France : 0,36 %).
Le 14 mars 2002, le président George W. Bush annonce devant la Banque interaméricaine de développement (BID) la création du Millennium Challenge Account (MCA, Fonds du millénaire). Il confirme cette initiative le 22 mars 2002 à Monterrey (Mexique) devant la Conférence internationale des Nations Unies sur le financement du développement. Ce nouveau fonds passera progressivement de 1,7 milliard de dollars en 2004 à un montant annuel de 5 milliards de dollars à compter de 2006. Il s’agira d’une aide additionnelle, qui représentera alors une augmentation de près de 50 % de l’APD des Etats-Unis.
Andrew Natsios, administrateur de l’United States Agency for International Development (USAID), compare cette initiative à celles, historiques, ayant présidé à l’instauration du plan Marshall en 1947 par le président Truman ou à la création de l’USAID en 1961 par le président Kennedy. Mais peut-on considérer avec lui que le MCA constitue une révolution dans l’APD de son pays ?
 
Qu’est-ce que le Millennium Challenge Account ?
 
 
Le contenu de ce nouveau programme se trouve exposé dans le projet de loi déposé le 5 février 2003 par l’Administration devant le Congrès des Etats-Unis et dans les textes commentés qui l’accompagnent. Le projet de loi demande d’affecter à ce fonds 1,3 milliard de dollars pour 2004, et "les sommes nécessaires" les années suivantes. Il s’agira de financements qui resteront disponibles au delà de l’année budgétaire, jusqu’à ce qu’ils soient consommés.
Objectifs
Le MCA a pour objectif de réduire la pauvreté en favorisant la croissance économique. Le cœur du système repose sur la sélection des pays bénéficiaires : seront sélectionnés des pays qui "font preuve de bonne gouvernance, favorisent la libre économie et prennent soin de leurs populations" ("ruling justly, fostering economic freedom, and investing in their citizens"). L’accent sera mis sur les investissements qui améliorent le potentiel productif des citoyens et des entreprises du pays et aident celui-ci à s’intégrer dans l’économie mondiale et sur les marchés de capitaux.
Le MCA s’appliquera dans plusieurs secteurs-clefs :
  • le développement agricole,
  • l’éducation,
  • le développement des entreprises et du secteur privé,
  • la bonne gouvernance,
  • la santé,
  • la création de capacités pour le commerce et l’investissement.
Pays éligibles
Deux conditions seront nécessaires pour pouvoir bénéficier du MCA :
  • En 2004, première année de mise en œuvre du MCA, il faudra faire partie des pays pauvres ayant un revenu par habitant inférieur à 1 435 dollars et éligibles à l’Association internationale de développement (AID [1]) : cela représente 74 pays éligibles potentiels. En 2005, tous les pays se situant en dessous du seuil de revenu de 1 435 dollars deviendront éligibles, soit 13 pays supplémentaires. A partir de 2006 s’ajouteront les pays dont les revenus par habitant vont jusqu’à 2 975 dollars, seuil supérieur des pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure (PRITI) tels que définis par la Banque mondiale, soit 28 pays de plus.
  • Seconde condition, ces pays devront démontrer leur engagement :
    • pour une gouvernance juste et démocratique, favorisant le pluralisme politique et l’Etat de droit, le respect des droits humains et des droits civils, la protection de la propriété privée, la transparence et la responsabilité, et la lutte contre la corruption ;
    • pour la libre économie, favorisant la croissance du secteur privé et évitant une participation directe du gouvernement dans l’économie ;
    • pour les investissements en faveur des populations, particulièrement dans les secteurs de l’éducation et de la santé.
Les pays éligibles seront sélectionnés selon des critères précis et objectifs. Seize critères ont été retenus, empruntés à des institutions telles que le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale, mais aussi à des organisations non gouvernementales (ONG) comme Freedom House et Heritage Foundation.
Encadré 1 Les 16 critères d’éligibilité
➤ Bonne gouvernance :
  • libertés civiles (Freedom House)
  • droits politiques (Freedom House)
  • possibilité d’expression et obligation de rendre compte (World Bank Institute)
  • efficacité du gouvernement (World Bank Institute)
  • Etat de droit (World Bank Institute)
  • contrôle de la corruption (World Bank Institute)
➤ Actions en faveur de la population :
  • pourcentage du PIB consacré à l’éducation publique primaire (Banque mondiale et sources nationales)
  • taux d’achèvement du cycle d’études primaires (Banque mondiale et sources nationales)
  • pourcentage du PIB consacré aux dépenses publiques de santé (Banque mondiale et sources nationales)
  • taux de vaccination : DCT (diphtérie, coqueluche, tétanos) et rougeole (Banque mondiale, OMS)
➤ Promotion de l’économie de marché :
  • indice de solvabilité du pays (Institutional Investor Magazine)
  • taux d’inflation (FMI)
  • déficit budgétaire des trois dernières années (FMI et sources nationales)
  • politique en matière de commerce (Heritage Foundation)
  • qualité de la réglementation (World Bank Institute)
  • nombre de jours nécessaires pour démarrer une entreprise (World Bank)
Pour être sélectionné, un pays devra obtenir une note supérieure à la moyenne (calculée sur l’ensemble des pays éligibles) dans au moins la moitié des indicateurs de chacun des trois groupes ci-dessus (c’est-à-dire dans au moins trois indicateurs en matière de bonne gouvernance, deux indicateurs sociaux et trois indicateurs pour l’économie de marché). De plus une note inférieure ou égale à la moyenne en matière de contrôle de la corruption sera éliminatoire.
Certains pays, qui tombent sous le coup de la loi sur l’aide extérieure des Etats-Unis de 1961, ne pourront pas bénéficier du MCA, sauf si le Président décide de passer outre à cette disposition. Il s’agit de pays qui violent les droits de l’homme, appuient le trafic de stupéfiants ou d’être humains, ou contribuent au financement du terrorisme.
Ce système plutôt rudimentaire permettra donc à certains pays d’être sélectionnés avec des résultats catastrophiques, notamment en matière de démocratie et bonne gouvernance (par exemple en matière de libertés civiles, de droits politiques et d’Etat de droit, à condition qu’il ne s’agisse pas de lutte contre la corruption), pourvu qu’ils obtiennent plus de la moyenne dans l’autre moitié des critères d’éligibilité.
Le Millennium Challenge Contract
Les pays ainsi retenus devront signer avec la Millennium Challenge Corporation (MCC, voir ci-dessous) un contrat, le Millennium Challenge Contract, établissant un partenariat pluriannuel. La rédaction des projets figurant dans ce contrat relèvera de la responsabilité du pays bénéficiaire. Ce contrat comportera obligatoirement les éléments suivants :
  • un nombre limité d’objectifs précis et mesurables ;
  • une durée déterminée ;
  • des indicateurs réguliers permettant de mesurer les progrès et un calendrier décrivant comment et quand seront atteints les objectifs ;
  • les données de départ permettant de mesurer les progrès accomplis, ou bien les moyens de rassembler ces données avant le commencement des activités ; il est prévu une révision à mi-parcours ; toutes les évaluations seront rendues publiques, tant aux Etats-Unis que dans le pays bénéficiaire ;
  • les responsabilités respectives de chacun des contractants, à savoir :
    • le pays bénéficiaire sera responsable de la participation du secteur privé et de la société civile à la définition du contrat, de la coordination avec les autres bailleurs de fonds, de l’identification des activités les plus aptes à atteindre les objectifs du MCA, de la mise à la disposition du public des termes du contrat, enfin du contrôle et de l’évaluation des activités nécessaires pour atteindre les indicateurs et les objectifs du contrat ;
    • le gouvernement des Etats-Unis sera responsable de l’assistance technique nécessaire à l’établissement des données de base de départ et de la mise en place des capacités nécessaires pour collecter les données dans le futur, ainsi que du renforcement des systèmes de dépenses publiques, de gestion et de comptes rendus financiers ; du décaissement des fonds de la façon la plus efficiente, et du suivi des indicateurs du contrat et des progrès accomplis en direction des objectifs du MCA ;
  • le rôle et la contribution de la communauté des affaires et de la société civile dans le pays bénéficiaire et, le cas échéant, des autres donateurs ; le contrat devra refléter les consultations qui auront eu lieu avec le secteur privé et la société civile, si possible en coordination avec l’aide des autres bailleurs de fonds ;
  • la façon dont les objectifs seront maintenus lorsque l’aide du MCA prendra fin et la façon dont seront financés les coûts récurrents.
Les financements de tout ou partie du contrat pourront être diminués ou supprimés si les normes financières et les comptes rendus ne sont pas respectés ou si les indicateurs spécifiques ne sont pas atteints. La participation d’un pays au MCA peut prendre fin si les critères de bonne gouvernance, d’efforts vis-à-vis des populations ou de liberté économique ne sont pas respectés, ou si des changements matériels affectent les perspectives de développement (par exemple un coup d’Etat militaire).
La Millennium Challenge Corporation
L’initiative sera mise en œuvre par une institution spécifique qui sera créée à cet effet : la Millennium Challenge Corporation (MCC), encore que la nécessité de cette nouvelle institution soit discutée et que sa création ne soit pas définitivement arrêtée (comme de nombreux points du projet). La MCC sera gérée par un conseil d’administration (le board) présidé de plein droit par le secrétaire d’Etat, et composé, entre autres, du secrétaire au Trésor et du directeur du Bureau de la gestion et du budget [2] ainsi que probablement d’un représentant de l’USAID.
Le board aura pour mission de sélectionner les pays éligibles au MCA. Il aura le pouvoir d’ajouter ou de retrancher un nombre limité de pays de la liste issue de l’examen des seize indicateurs.
Le directeur général (Chief Executive Officer, CEO) sera nommé par le Président avec l’aval du Sénat.
La MCC sera habilitée à consentir des dons dans tout pays éligible, à des entités publiques ou privées, y compris pour de l’assistance technique destinée aux programmes qui seront financés par le MCA. Elle pourra signer des accords et des contrats avec toute personne, entreprise ou entité publique ou privée. Elle disposera de la personnalité juridique. Elle pourra accepter des dons de toute nature. Elle pourra faire appel, en tant que de besoin, et avec leur consentement, aux informations, services et personnel de toute agence des Etats-Unis. Elle pourra enfin allouer ou transférer à toute agence des Etats-Unis toute partie des fonds qui lui sont alloués pour poursuivre les objectifs du MCA.
La MCC aura son bureau principal à Washington, mais elle pourra ouvrir d’autres bureaux partout ailleurs, y compris en dehors des Etats-Unis. Les employés de la MCC pourront, avec son autorisation, accepter des fonctions de gouvernements et d’agences gouvernementales de pays étrangers ou d’organisations internationales, mais ils ne devront recevoir aucune compensation de ces entités.
La MCC, ainsi que tous ses avoirs et propriétés, sera exemptée de toute taxe par les Etats-Unis, que ces taxes soient fédérales ou proviennent des Etats, de comtés ou de toute collectivité territoriale.
Personne, en dehors des membres du board de la MCC, ne pourra être employé pour une période excédant cinq ans, sauf exception personnelle approuvée par le CEO. Le personnel employé à l’étranger jouira au moins des mêmes privilèges et immunités que le personnel technique et administratif de l’ambassade des Etats-Unis dans le pays. Tout fonctionnaire du gouvernement fédéral pourra être détaché auprès de la MCC sans perdre son statut ou ses privilèges. De même l’employé d’une agence qui sera détaché auprès de la MCC pourra revenir à sa position antérieure sans perte de statut ou de salaire. Un agent provenant du secteur privé et détaché auprès de la MCC pourra continuer à percevoir son salaire et ses avantages de l’organisation privée d’où il vient. Les employés de la MCC seront considérés comme des employés fédéraux et jouiront des mêmes avantages sociaux.
Il convient de souligner le caractère provisoire de ces dispositions, qui suscitent de nombreux débats aux Etats-Unis, particulièrement en ce qui concerne la MCC.
 
Le MCA, un concentré des bonnes pratiques du développement
 
 
Ce nouveau programme annoncé par le président Bush repose sur des principes clairs et présente de nombreux aspects séduisants, en ce qu’il intègre en grande partie le résultat des dernières réflexions en matière de développement. Sa principale force réside d’abord dans l’existence d’un objectif unique : lutter contre la pauvreté en s’appuyant sur la croissance économique. Comparé aux 33 objectifs et 75 secteurs prioritaires assignés à l’USAID à sa création en 1961, le MCA a le mérite de la simplicité. Le MCA réaffirme ce qui est actuellement admis par la communauté des bailleurs de fonds : le développement d’un pays repose tout d’abord sur ses propres politiques et ses propres institutions. L’initiative s’appuie en outre sur des convictions fortes : un dollar d’aide publique doit attirer deux dollars d’investissement privé, ce qui fait que l’aide accordée aux pays bénéficiaires du MCA ne devrait pas durer longtemps, ces pays étant supposés pouvoir rapidement voler de leurs propres ailes.
On retrouve en fait dans le MCA la plupart des thèmes chers aux bailleurs de fonds et qui font l’objet de l’essentiel des débats sur l’aide au développement dans les différents forum qui les réunissent :
  • l’efficacité de l’aide et l’accent mis sur les résultats : pour la sélection des pays bénéficiaires, il est fait appel à des critères précis, raisonnablement objectifs (puisque définis par des institutions extérieures au gouvernement des Etats-Unis), déterminés dès le départ, et transparents, puisque tous seront publics. Ceci présente l’avantage, au moins théorique, de soustraire les choix de financement aux pressions politiques. De plus, des indicateurs de suivi précis, également déterminés à l’avance, permettront de mesurer les progrès accomplis et influeront si nécessaire sur la poursuite des financements. On applique ici les principes de base de la gestion axée sur les résultats (results based management) où l’aide est allouée en fonction de l’efficacité du récipiendaire. Enfin une surveillance sera assurée sur l’ensemble du budget du pays bénéficiaire, afin de vérifier que les fonds affectés sont bien utilisés comme prévu, et en bonne coordination avec les ressources propres du pays et les apports des autres bailleurs de fonds. Tout ce dispositif, destiné à assurer l’efficacité de l’aide, nécessite un système de contrôle-évaluation (monitoring and evaluation) solide, condition nécessaire au succès du programme ;
  • l’appropriation (ownership) par les pays bénéficiaires de leurs programmes de développement, puisque ce sont eux qui élaboreront les projets ou programmes contenus dans le contrat proposé au financement du MCA ;
  • un partenariat fort, sous forme contractuelle, entre bailleur et bénéficiaire : le Millennium Challenge Contract constitue un véritable contrat d’objectifs signé entre les deux parties, qui ont chacune des comptes à rendre (mutual accountability) ; certains points sont d’ailleurs communs avec le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad, New Partnership for Africa’s Development) : le rôle essentiel de la bonne gouvernance et du secteur privé ; toutefois l’approche régionale, essentielle au Nepad, est absente du MCA ;
  • le renforcement des capacités, principalement institutionnelles, des pays bénéficiaires, par un appui aux réformes politiques, législatives et économiques ;
  • la coordination entre bailleurs de fonds et l’harmonisation des procédures : ces points sont cependant évoqués de façon beaucoup plus discrète ;
  • l’alignement de l’aide sur les documents stratégiques de réduction de la pauvreté (DSRP), dans les pays où ces documents existent, ou sur leur stratégie de réduction de la pauvreté : là encore, si cette nécessité est rappelée au passage, elle ne semble pas être considérée comme centrale, comme c’est pourtant le cas chez les donateurs qui suivent les recommandations de la Banque mondiale. Il faut pourtant reconnaître au moins un point commun entre MCA et DSRP : tous deux sont élaborés selon un processus participatif, associant la société civile, le secteur privé et, dans une moindre mesure, les autres bailleurs.
En intégrant ces nouvelles approches de l’aide au développement, le MCA a pour ambition d’échapper aux reproches habituels faits à l’APD, aux Etats-Unis comme ailleurs, d’inefficacité, de lenteur et de lourdeur administrative, voire de choix erronés ou trop influencés par des considérations politiques ou diplomatiques. Ceci explique sans doute le choix de créer une nouvelle entité chargée de la mise en œuvre de ses financements : la Millennium Challenge Corporation.
 
MCC et USAID : quelle articulation ?
 
 
C’est là que réside une des principales questions qui se posent dans la future mise en œuvre du MCA : quels seront les rôles respectifs de la MCC et de l’USAID, agence créée voilà plus de 40 ans pour gérer l’aide extérieure des Etats-Unis ? Depuis une trentaine d’années, les administrations successives se posent la question de la réforme de l’USAID, réforme qui a finalement été entamée ; la création de la MCC ne serait-elle pas une tentative de contourner le problème en faisant table rase ? N’est-elle pas une marque de défiance vis-à-vis de l’agence créée par le président Kennedy ? Ne faudra-t-il pas en tout état de cause redéfinir les objectifs et la stratégie de l’USAID avec l’arrivée de cette nouvelle venue et probable concurrente ? Pourtant l’USAID a participé de près à la conception du MCA, qui lui doit son aspect "professionnel" : les bonnes pratiques signalées plus haut sont la marque de vrais "développeurs", qui ont apporté le meilleur de ce qui se fait en matière d’APD en dehors de toute considération politique ou d’influence.
On reproche généralement à l’USAID d’être trop centralisée, trop bureaucratique, trop dépendante des pressions politiques dans le choix de ses activités et soumise à trop de contraintes parlementaires ; elle serait trop attachée à une approche projet, à l’heure où le soutien à des programmes sectoriels, de préférence par le canal budgétaire, a le vent en poupe ; elle aurait également des procédures de passation de marchés hautement liées, ce qui l’empêche de se coordonner avec d’autres bailleurs de fonds.
Face à ces reproches, la MCC présente un certain nombre d’atouts, qui lui confèrent théoriquement souplesse et efficacité :
  • Elle peut recourir à des agents de toute origine : secteur public, autres agences des Etats-Unis, secteur privé, ONG, etc. Le CEO bénéficie pour gérer son personnel d’une grande autonomie par rapport aux règles de la fonction publique et du service à l’étranger, tout en profitant de la plupart de leurs avantages (garanties de retour des employés dans leur structure d’origine, privilèges diplomatiques à l’étranger, etc.) sans être trop lié à des agents dont le contrat ne doit pas dépasser cinq ans.
  • Ses moyens financiers bénéficient de la pluriannualité ; ils peuvent être reportés jusqu’à consommation complète, échappant ainsi aux pressions pour des décaissements rapides en fin d’année budgétaire. Ces crédits peuvent être partiellement délégués à d’autres administrations, être attribués au secteur public étranger, au secteur privé ou à des ONG. Le recours aux dons plutôt qu’aux prêts règle par ailleurs les éventuels problèmes de recouvrement. La MCC bénéficie en outre d’une totale exonération fiscale. Ces dispositions allègent d’autant ses procédures bureaucratiques.
  • Le mode de sélection des pays bénéficiaires et des programmes financés la met théoriquement à l’abri des pressions politiques ; il est encore trop tôt pour dire si elle échappera aux multiples exigences parlementaires qui obèrent l’action de l’USAID.
Pour autant la MCC n’est pas à l’abri de certains risques, le premier étant de constituer une nouvelle bureaucratie ; pour l’instant, le risque est minime, puisque le chiffre d’une centaine d’agents a été évoqué. Pour le coup, une autre question se pose : comment une centaine d’agents suffiront-ils à gérer 5 milliards de dollars en année pleine (à compter de 2006), soit environ 50 millions de dollars par agent ? A titre de comparaison, l’USAID, qui compte quelque 7 800 agents et gère une APD théorique de 12,9 milliards de dollars par an, aurait un ratio de 1,6 million de dollars par agent et par an. Moins en réalité, puisqu’il faut tenir compte du fait que l’USAID ne gérerait guère plus de la moitié de l’APD des Etats-Unis, si l’on en croit le Comité d’aide au développement de l’OCDE.
Il faudra donc bien, à terme, organiser la cohabitation entre les deux institutions dans les pays retenus par le MCA, pour autant que la MCC dispose d’une représentation sur place, ce qui est loin d’être acquis. Divers scénarios sont envisagés par Lael Brainard [3] : ou bien le MCA gérera les programmes prioritaires du gouvernement local et l’USAID, ceux définis par le gouvernement des Etats-Unis ; ou bien l’USAID se concentrera sur les programmes sociaux tandis que le MCA se spécialiserait dans le secteur privé ; ou encore le MCA se réserverait les pays les plus performants, laissant à l’USAID ceux qui sont plus mal gérés ou en situation de post-conflit. L’USAID pourrait également assister les pays qui ont manqué de peu la qualification pour le MCA afin de les aider à atteindre le niveau requis. En tout état de cause, le MCA devra bien s’appuyer sur des partenaires solides pour mettre en œuvre ses projets, même si la tentation sera forte de recourir au maximum à l’aide par le canal budgétaire. Et le premier partenaire solide qui vient à l’esprit est l’USAID.
 
La sélection des pays bénéficiaires
 
 
Le choix des pays qui bénéficieront du MCA constituera également un élément essentiel de sa mise en œuvre. Selon une étude réalisée en mai 2003 par Steven Radelet [4], 11 pays sont susceptibles d’être qualifiés la première année (en 2004) pour le MCA. La seconde année, en 2005, avec l’inclusion de 13 pays supplémentaires, la moyenne des indicateurs se déplacera vers le haut : 12 pays seraient alors qualifiés, dont 10 de la liste de l’année précédente et 2 nouveaux (Philippines et Swaziland) ; toutefois la Chine, qui serait sélectionnée, est interdite d’aide des Etats-Unis pour des questions de respect des droits de l’homme. La troisième année (2006), comme les PRITI (28 pays) seront classés à part dans leur catégorie, la moyenne ne devrait pas varier sensiblement ; mais 6 PRITI pourraient dépasser la moyenne dans la moitié des indicateurs (voir tableau 1).

Tableau - 1
Liste des pays qui pourraient être sélectionnés pour le MCA
1ère année (2004)Sur les 74 pays éligibles à l’AID avec moins de 1 435 dollars de revenu par habitant2ème année (2005)Sur les 87 pays éligibles à l’AID avec moins de 1 435 dollars de revenu par habitant3ème année (2006)Sur les 28 pays éligibles à l’AID avec un revenu compris entre 1 435 et 2 975 dollars par habitant
ArménieArménieAfrique du Sud
BolivieBolivieBulgarie
BoutanBoutanEgypte
Ghana(Chine)Jordanie
HondurasHondurasNamibie
LesothoLesothoSt-Vincent-et-les-Grenadines
MongolieMongolie
NicaraguaNicaragua
SénégalPhilippines
Sri LankaSénégal
VietnamSri Lanka
Swaziland

On remarquera que sur cette liste ne figurent que 4 pays d’Afrique subsaharienne : le Ghana, le Lesotho, le Sénégal et le Swaziland – encore le Ghana ne figure-t-il que la première année et le Swaziland n’est sélectionné que la deuxième année. Toutefois il ne s’agit que d’une liste indicative et il est prématuré de spéculer davantage sur la liste des pays sélectionnés, d’autant que les indicateurs vont évoluer avant le choix final.
La décision, relativement tardive, d’introduire les PRITI la troisième année a pris par surprise les partisans d’une aide réservée aux pays les plus pauvres, sans considération d’ordre politique, diplomatique, commercial ou autre. Cette décision suscite quelques craintes ; on voit en effet accéder à la liste des heureux élus des pays comme l’Egypte, qui est déjà le premier bénéficiaire de l’aide des Etats-Unis, en contrepartie des accords de Camp David. Ces craintes sont renforcées par le fait que le board peut modifier la liste des pays qui auront été qualifiés par le seul jeu des indicateurs. De plus, pour le moment, les membres du board sont tous des membres du gouvernement ou de l’Administration des Etats-Unis. Il faut enfin compter avec le fait que ces pays vont bénéficier de dons, alors qu’ils ne sont même pas éligibles aux prêts concessionnels de l’AID.
De nombreux observateurs posent également le problème de la capacité d’absorption des pays sélectionnés. On estime en effet à des montants annuels compris entre 100 et 300 millions de dollars les dons que ces pays pourront recevoir des Etats-Unis. Comme ce sont déjà de "bons élèves" de la coopération internationale, il est à parier qu’ils seront déjà les premiers bénéficiaires de l’aide occidentale, qui connaît également des problèmes de rapidité de décaissement pour les mêmes raisons de capacité d’absorption. On peut aussi s’interroger sur la capacité de ces pays à proposer pour le Millennium Challenge Contract des projets ou programmes capables d’absorber une telle manne, et ce ne sont pas les ONG (sauf exception) qui sont susceptibles de proposer des projets nécessitant des financements d’un tel volume.
 
Le MCA : une philosophie libérale affirmée
 
 
Ce qui fait la force du MCA, un objectif unique, en constitue peut-être aussi une des faiblesses. Le MCA repose sur des convictions libérales fortes : seuls les pays les plus performants sont susceptibles d’utiliser efficacement l’aide internationale qui leur permettra de décoller économiquement ; l’aide publique au développement doit provenir en priorité des investissements privés, voire des ONG, et elle ne doit jouer qu’un rôle de catalyseur. Ceci explique l’aspect extrêmement sélectif de ce programme, qui met en concurrence les bénéficiaires potentiels en leur promettant une aide présentée comme une "récompense". Dans ces conditions, on se demande ce qu’il adviendra des pays moins performants. On sait que ce sujet préoccupant est pris en compte par les pays membres du CAD qui s’interrogent sur la façon d’agir avec les "poor performers". La Banque mondiale s’est également penchée sur cette problématique : faut-il intervenir et comment dans les low income contries under stress (LICUS) ? Ce rôle difficile et ingrat restera-t-il l’apanage de l’USAID et des autres donateurs ?
Le MCA ne présente pas une vision globale de l’aide au développement. Il en ignore (délibérément ?) certains aspects fondamentaux, tels les objectifs de développement du millénaire, que nous n’avons pas vus évoqués (même si la lutte contre la pauvreté constitue le premier de ces objectifs [5]), les "biens publics mondiaux", le rôle du commerce ou l’intégration régionale. Ces problèmes sont traités séparément dans d’autres programmes tels que l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) pour les problèmes d’accès aux marchés des pays développés ou la contribution annoncée de 15 milliards de dollars sur cinq ans pour la lutte contre le sida.
Le MCA ne représente donc qu’un aspect partiel de l’aide des Etats-Unis au développement. Cette aide se manifeste sous une forme de plus en plus éclatée, l’USAID se voyant peu à peu dépouillée de sa mission première. Il en résulte une certaine confusion dans le rôle des différentes agences des Etats-Unis, en l’absence d’un organisme de coordination qui fait défaut.
Ce problème de cohérence interne se retrouve sur le terrain avec les autres bailleurs de fonds. Seul le pays bénéficiaire est chargé d’assurer cette coordination ainsi que la cohérence de ses programmes avec sa stratégie de lutte contre la pauvreté, mais le MCA ne semble pas en faire un sujet de préoccupation majeure.
 
Pour conclure
 
 
Le MCA suscite donc beaucoup d’espoirs et quelques craintes. La prise en compte des derniers "must" en matière d’aide au développement en fait un laboratoire intéressant à observer pour les autres bailleurs de fonds. Mais sa vision partielle, purement bilatérale, voire individualiste, de la problématique du développement préfigure-t-elle une évolution de l’aide des Etats-Unis vers une approche plus indépendante, au détriment de leur participation aux actions internationales, que ce soit à l’AID, au Fonds africain de développement (FAD) ou aux divers fonds mondiaux, justifiant ainsi les accusations d’unilatéralisme qui leur sont adressées ?
S’agit-il d’une révolution dans l’aide des Etats-Unis ? D’une certaine manière oui, dans la mesure où le MCA expérimente des principes qui ne sont pas pratiqués par ce pays, ni d’ailleurs par la plupart des pays développés, en tentant d’abstraire l’aide au développement des considérations politiques ou d’influence. Là réside également un des paradoxes du MCA, celui d’une aide désintéressée provenant d’un pays qui n’a jamais tant usé de tout son poids pour défendre ses intérêts.
D’un autre côté, il n’y a pas à proprement parler d’innovation, mais seulement la prise en compte de certaines des dernières préoccupations des pays donateurs en matière d’aide au développement. La question est de savoir comment ce programme passera l’épreuve du Congrès des Etats-Unis en gardant l’essentiel de ses atouts, déjà écornés par l’introduction des pays à revenu intermédiaire parmi les bénéficiaires potentiels. L’augmentation annoncée, en régime de croisière, de près de 50 % de l’APD des Etats-Unis, est également compromise, puisque les premières propositions budgétaires ont été ramenées de 1,7 milliard de dollars pour 2004 à 1,3, et que ce montant pourrait être le même les deux années suivantes, loin des 3,3 milliards de dollars annoncés initialement pour 2005 et des 5 milliards de dollars annuels à partir de 2006. Ce ne sont là qu’une partie des nombreuses incertitudes qui subsistent actuellement sur la mise en place de ce programme.
Un succès du MCA permettrait pourtant d’améliorer de façon conséquente le soutien de l’opinion publique des Etats-Unis à l’aide au développement, ce qui ne manquerait pas d’avoir un effet bénéfique sur celle des autres pays développés. Ce pourrait être là un des grands bénéfices de ce programme qui s’est donné pour maîtres mots efficacité et résultats.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Center for Global Development, Washington, <www. cgdev. org>.
·  Brainard, Lael (2003), The Other War, Global Poverty and the Millennium Challenge Account, Washington, Brookings Institution Press/Center for Global Development.
·  Radelet, Steven (2003), Challenging Foreign Aid : A Policymaker’s Guide to the Millennium Challenge Account, Washington, Center for Global Development.
 
NOTES
 
[*]Direction générale de la coopération internationale et du développement (DGCID), ministère français des Affaires étrangères.
[1]L’Association internationale de développement est un guichet concessionnel de la Banque mondiale.
[2]Le Bureau de la gestion et du budget est le bureau exécutif de la Maison-Blanche chargé, entre autres, de la préparation et de la mise en œuvre du budget et constituant le centre nerveux entre le président, le gouvernement fédéral et le Congrès.
[3]Lael Brainard, "New Century Chair", Brookings Institution, Washington.
[4]Steven Radelet est membre du Center for Global Development, Washington.
[5]Ces objectifs, au nombre de huit, sont les suivants : réduire l'extrême pauvreté et la faim ; assurer l'éducation primaire pour tous ; promouvoir l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes ; réduire la mortalité infantile ; améliorer la santé maternelle ; combattre le VIH/sida, le paludisme et d'autres maladies ; assurer un environnement durable ; mettre en place un partenariat mondial pour le développement.
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L’Association internationale de développement est un guiche...
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[2]
Le Bureau de la gestion et du budget est le bureau exécutif...
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[3]
Lael Brainard, "New Century Chair", Brookings Institution, ...
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[4]
Steven Radelet est membre du Center for Global Development,...
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[5]
Ces objectifs, au nombre de huit, sont les suivants : rédui...
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