2003
Afrique contemporaine
Lectures
Chronique bibliographique La Mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé
[1]
Jean-Bernard VERON
Le vieux roi Tsongor va marier sa fille, son unique fille dans une nichée de garçons turbulents. On pare le palais de Massaba, capitale opulente d’un empire qui s’étend jusqu’aux limites du monde civilisé. On réceptionne, trie, dispose du plus harmonieusement que l’on peut les cadeaux apportés par les sujets grands et petits, par les villes et les villages, par le plus humble des paysans. Un amoncellement de présents dans la cour d’honneur, aussi nombreux que le crâne des morts sur la foule desquels le vieux roi a bâti son pouvoir. On attend le prétendant. On est joyeux, on est fébrile. Et Tsangor, si heureux : le don qu’il fait de sa fille tissera entre deux royaumes une union pacifique, tout à l’opposé des flots de sang qui le portèrent jusqu’au trône.
Mais voilà qu’au matin du jour dit, ils sont deux à se présenter au pied des remparts de Massaba, deux hommes qui ont l’un et l’autre de bonnes raisons de croire que Samilia sera leur. Kouamé, prince du royaume du sel, et Sango Karim qui commande le peuple des nomades. Deux hommes égaux en orgueil. Donc aucun ne cédera devant son rival. Par amour pour la belle Samilia certes, mais tout autant sinon plus parce que chacun a décidé qu’il ne plierait pas. C’est ainsi, c’est une question d’honneur, une question de face que l’on ne saurait perdre.
A l’appui de ses prétentions, Kouamé fait valoir que la jeune fille lui a été promise, que ce mariage scellera l’alliance de leurs peuples. Son rival, orphelin recueilli autrefois par le roi Tsongor, élevé parmi ses enfants, compagnon de jeu de la petite Samilia, puis disparu deux décennies durant, revient réclamer pour femme la fillette avec laquelle des serments enfantins avaient été échangés.
Désirs opposés, appétits dressés front contre front, menaces et cajoleries. Que faire ? Au père et à la fille d’élire qui sera retenu et qui sera rejeté. Mais, paralysés par l’enchevêtrement des engagements contradictoires, ni l’un ni l’autre n’est capable de choisir : dilemme classique né de la parole deux fois donnée. Compte tenu de la personnalité des prétendants, seul le sang répandu permettra de trancher. Donc guerre il y aura.
Guerre pour éliminer le rival et, ce faisant, tout à la fois, s’approprier Samilia et laver l’honneur de l’un bafoué par l’outrecuidance de l’autre. Mais très vite guerre pour venger, dans chaque camp, les premiers morts tombés au pied des murailles de Massaba. Et, enfin – hélas ! voudrait-on dire – guerre pour la guerre, par engrenage de l’horreur, aussi longtemps qu’il restera un combattant capable de lever son arme contre un autre combattant. La guerre devenue alors une monstrueuse machine déréglée que seul arrêtera la mort du dernier soldat.
Le bain de sang s’étend sur des mois et des années, sur plusieurs décennies. "Des milliers de pas dessinèrent dans la poussière de la plaine des chemins de souffrance. On avançait. On reculait. On mourait. Les cadavres séchaient au soleil. Devenaient squelettes. Puis les os blanchis par le temps s’effritaient et d’autres guerriers venaient mourir dans ces tas de poussière d’hommes." Au final, Massaba est détruite et trois royaumes sont épuisés, saignés à blanc.
Dans le même temps, les personnages autour desquels s’articule l’histoire tombent les uns après les autres. Les deux prétendants, évidemment, qui communient dans la haine qu’ils se portent réciproquement et se retrouvent dans la mort. Le vieux roi qui se suicide après avoir bu jusqu’à la lie la coupe amère de cette violence sur laquelle il fonda son pouvoir et que, nolens volens, il inocula à ses enfants à l’instant même où il les concevait. Ses fils de ce fait, qui s’entre-égorgent pour s’emparer du pouvoir tombé de ses mains horrifiées. Seul survivra le plus jeune, envoyé par son père parcourir le royaume sous un prétexte fallacieux, et ainsi mis à l’écart des abominations à venir que Tsongor entrevoyait sans vouloir y croire. Ainsi que Samilia, lasse et épouvantée d’avoir été la cause de tant de malheurs. Décidant de n’être pas choisie, elle s’enfuit si loin que l’on ne saurait jamais la retrouver.
Telle est l’histoire que nous conte ce livre. Une histoire qui se déroule en Afrique, comme le suggèrent les noms, la végétation, le climat, la présence de dromadaires ou le recours à la magie. Mais une Afrique doublement indéterminée, et dans le temps et dans l’espace. Une Afrique sans doute choisie par l’auteur pour la part de rêves, de mythes qu’elle peut aisément lever dans un esprit occidental. Donc une Afrique abstraite, qui n’a d’autre lien avec ce roman qu’un parti pris d’exotisme, d’ailleurs assez maladroitement mis en scène, ainsi qu’une photo de couverture, très forte.
Au vrai, peu importe car c’est de la Grèce dont il s’agit. De cette Grèce antique, berceau de la tragédie comme genre littéraire. La recette, vieille de vingt siècles, en est simple, pour ne pas dire simpliste. En surface, des sentiments tellement humains : l’amour et l’orgueil, le goût du pouvoir, l’esprit de vengeance. En un mot, comme disaient les Anciens, l’ubris qui fait commettre tant de sottises aux hommes.
Sous la surface des faits et des passions, coule le cours autrement puissant du destin. Ce destin dont les dieux sont les mécaniciens. Ce destin qui se joue des hommes comme un enfant brutal le ferait d’une poignée de billes de verre, les lançant ici et là, les jetant l’une contre l’autre jusqu’à ce qu’elles volent en éclats.
Il serait cependant erroné de croire que ce destin qu’arbitrent des dieux cruels est le seul jeu de caprices enfantins : ils ont une idée très précise des voies et moyens de maintenir l’équilibre des sociétés humaines. S’ils frappent, c’est qu’il y a une faute à punir. Ainsi ils rétablissent l’ordre social dérangé par l’égarement des hommes.
Là-bas – c’était il y a plus de trente siècles, au pied des remparts de Thèbes – Laios viola les règles de l’hospitalité. La suite était inévitable : Œdipe tua son père puis épousa sa mère, Jocaste, à laquelle il donna une fille, Antigone, porteuse d’autres troubles à venir. A Colonne seulement viendrait le pardon divin, mais ce ne serait qu’une fois la faute rachetée par la mort et les yeux crevés. Tels étaient, dans la Grèce antique, les chemins qu’empruntait la justice divine.
Ici, dans le roman de Laurent Gaudé, le sang que versa le roi Tsangor pour asseoir son pouvoir réclame réparation. Bien que si ancien que désormais (presque) oublié, bien que sec à l’égal de la poussière, le sang appelle le sang. Passant comme une malédiction des veines du père à celles des enfants, il obtient sa vengeance dans la guerre et la mort, dans la démesure qui répond à cette autre démesure, cause de l’hémorragie initiale.
A Thèbes comme à Massala, il est convenu de donner le nom de destin aux forces et contre-forces qui détruisent et reconstruisent le pacte liant les hommes aux hommes lorsqu’ils vivent en société. Et celui de tragédie à ces situations dramatiques où il n’y a pas de sortie, pas d’échappatoire hors le jeu de la meule broyant les personnages porteurs de l’histoire.
On a vu que ce roman s’essayait à démonter les raisons pour lesquelles le destin s’acharne contre la famille du roi Tsongor, qu’il le faisait en brodant sur le canevas très ancien de la tragédie grecque, ce qui conduit inévitablement l’auteur à user des moyens rodés par cette dernière. D’où les stéréotypes qu’impose la loupe grossissante braquée sur l’observation des sentiments humains, sans trop s’embarrasser de subtilités qui pourraient brouiller le message. D’où une mécanique psychologique des désirs et des projets qui est nécessairement sommaire : l’amour, l’honneur, la vengeance. Palette étriquée des sentiments, mais dont chacun est en quelque sorte porté à l’incandescence.
D’où également le côté simpliste, pour ne pas dire caricatural, des personnages principaux dont les actes et les gestes s’apparentent au comportement de ces marionnettes que l’on donne à voir en spectacle aux enfants, le dimanche après-midi, dans les jardins des Champs-Elysées. Quant aux autres, ces seconds couteaux innombrables, ces militaires et serviteurs, ces hommes du peuple, ce ne sont que des ombres s’agitant contre le décor, moins que les feuilles et les herbes secouées par la tempête qui les balaiera. Leur rôle d’ailleurs, la raison de leur présence dans cette histoire, se limitent à donner la mort puis à la recevoir.
Ces simplifications, il ne faut pas les déplorer : elles obéissent aux lois du genre. Mais on regrettera une langue timide, un peu fade. On l’eût souhaitée plus ferme, à l’égal de celle dont usait un Sophocle, ou bien emportée et tempétueuse à la manière de Shakespeare ou encore de Racine dans Phèdre.
Tel n’est pas le cas, comme si, effrayé par son projet, l’auteur n’avait nourri qu’une ambition en demi-teinte. Constat qui ne doit pas conduire à condamner l’ouvrage. Sans doute l’ampleur du défi surpassait-elle le souffle du romancier. Soit. Mais il n’est pas méprisable alors d’avoir visé un peu haut et il n’y a donc pas de honte à se découvrir la respiration un peu courte à mi-pente.
[1]
Arles, Actes Sud, 2002. Cet ouvrage a reçu le Goncourt des lycéens 2002 et le 49
e prix des Libraires.