Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
162 pages

p. 149 à 151
doi: en cours

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Lectures

no 208 2003/4

2003 Afrique contemporaine Lectures

Négrologie de Stéphen Smith  [1]

Jacques GIRI
Stephen Smith est un journaliste qui parcourt le continent africain depuis vingt ans, un journaliste qui est responsable du département Afrique au journal Le Monde depuis l’année 2000.
Un ouvrage sur l’état de l’Afrique au sud du Sahara écrit par une telle personnalité, indépendante, ayant une expérience longue et directe des réalités africaines, bénéficiant de la documentation et du réseau d’un grand journal, ne peut laisser indifférent.
On passe sur le titre, Négrologie, un jeu de mots que le sous-titre explique et que l’on peut ne pas apprécier. On passe sur le sous-titre, Pourquoi l’Afrique meurt. On la croyait bien vivante, même si, de l’avis de beaucoup d’observateurs extérieurs et de beaucoup de ses enfants, elle vit mal et, dans certaines régions, très mal.
On attaque le livre. Dès le premier paragraphe, on sait à quoi s’en tenir. Les cartes sont étalées sur la table : "Pourquoi l’Afrique meurt-elle ? En grande partie, parce qu’elle se suicide. C’est comme si, à bord d’une pirogue déjà prise dans la tourmente d’une mer démontée par la mondialisation, les passagers, au lieu de pagayer pour gagner une terre ferme, s’acharnaient à trouer la coque de leur frêle esquif"…
Suivent deux cents pages pour dire ce qui va mal en Afrique : l’économie bien sûr, l’État qui s’effondre ou qui est miné par la corruption et le tribalisme, l’anarchie généralisée, les guerres qui dévastent la moitié du continent et les cruautés qui les accompagnent (des "guerres d’écorcheurs"), le sida qui frappe partout et emporte les élites, l’aide étrangère qui ne s’attaque pas aux causes du sous-développement mais à ses symptômes. Un chapitre est consacré au paysage religieux qui s’enrichit presque chaque jour de nouvelles Églises. Il est intitulé "L’apocalypse au pluriel" pour marquer le rôle diabolique que les religions jouent dans les tueries. Un autre chapitre concerne la seule Afrique du Sud dont Stephen Smith considère qu’elle est autant imprégnée de "négrologie" que le reste du continent et que cela pèse lourdement sur son avenir. Il est intitulé "Le cap des Tempêtes", ce qui est le nom que Bartolomeo Dias donna au cap qu’il fut le premier à doubler et qui fut plus tard rebaptisé cap de Bonne-espérance. Cela donne bien la tonalité de l’ouvrage.
Stephen Smith aurait pu tout aussi bien écrire quatre cents pages sur ce qui va mal en Afrique. Développer par exemple les défaillances des systèmes éducatifs et des systèmes de santé à peine esquissées dans le livre et qui ne sont pas moins inquiétantes pour l’avenir de cette partie du monde.
Cela dit, si on ne peut qu’être d’accord avec la plupart des éléments que l’auteur, bien informé, introduit dans son tableau de l’Afrique à l’aube du XXIe siècle, on peut être moins d’accord sur la vision qui en ressort, car le moins qu’on puisse dire est qu’on y chercherait en vain les éléments positifs (il en existe pourtant) ou même simplement des nuances.
Je ne citerai qu’un exemple, mais je pourrais les multiplier. Stephen Smith décrit l’échec de l’agriculture africaine, soulignant que le continent est devenu de plus en plus dépendant des importations et de l’aide alimentaire pour se nourrir et se nourrir mal. Il est vrai que le recours à des produits alimentaires importés a crû mais, en Afrique subsaharienne, il reste limité et sans commune mesure avec ce que l’on constate, par exemple, dans l’Afrique au nord du Sahara. La famine généralisée qui, si l’on en croit les Cassandre de service, devait frapper tout le continent avant la fin du XXe siècle n’est pas advenue. La faim a surtout frappé les zones en proie à la guerre. Et l’agriculture africaine a réalisé une belle performance, celle de faire face à la croissance démographique et surtout à une croissance urbaine exceptionnellement forte : chaque actif agricole doit nourrir moitié plus de bouches que ses parents n’en avait à nourrir il y a quarante ans ; il ne s’en tire pas si mal et cela sans beaucoup d’aide extérieure.
Les Africains, conclut-il, s’enferment dans un autisme identitaire qui est sans avenir. Un autisme ? On peut en effet constater que bon nombre d’Africains semblent indifférents à bien des aspects des cultures autres que les leurs et qu’ils semblent s’agripper à leurs cultures ancestrales ou à ce qu’ils croient être leurs cultures ancestrales. Sont-ils autistes pour autant ? On peut être au contraire frappé par le nombre et la vigueur des éléments extérieurs qui sont venus et qui viennent chaque jour se mêler aux éléments spécifiques des cultures africaines, notamment par le bouillonnement des sociétés urbaines où se mêlent valeurs traditionnelles ou dites traditionnelles et importations du monde entier. Les religions nouvelles, sur lesquelles s’appesantit Stephen Smith, n’incluent-elles pas des éléments venus des Etats-Unis ou du Brésil ? On peut tout aussi bien voir les sociétés africaines comme largement ouvertes sur le monde, à la recherche d’une voie vers un avenir meilleur, une voie qu’elles n’ont pas encore trouvée.
Quel peut être l’objectif d’un tel ouvrage ? L’auteur fait référence au best seller de René Dumont, L’Afrique noire est mal partie, publié en 1962. Sans doute entend-il rééditer, quarante ans plus tard, le cris d’alarme poussé à cette époque. Mais, à qui s’adresse-t-il ?
Dès la première ligne de son ouvrage, il dit s’adresser au grand public, en proie au désarroi provoqué par l’actualité africaine. Peut-on croire que, après la lecture de Négrologie, le désarroi du grand public, si désarroi il y a, sera apaisé. Je crains que la réaction du grand public, qui a des sujets de préoccupation plus immédiats, sera plutôt de se dire : mais pourquoi continuons-nous à aider ces gens qui s’obstinent à trouer la coque du frêle esquif sur lequel ils sont embarqués ? laissons-les donc à leur folie ; nous avons mieux à faire avec notre argent. L’ouvrage aura semé les graines d’un nouveau cartiérisme.
S’adresse-t-il aux Africains et entend-il les soumettre à un électrochoc afin qu’ils cessent de "s’enfermer dans un passé réinventé et idéalisé" au lieu d’inventer un avenir meilleur et de prendre les moyens pour y parvenir ? Si l’ouvrage avait été écrit par un Africain ou une Africaine, peut-être l’électrochoc eut-il été efficace, encore que je n’en sois pas bien sûr (Stephen Smith souligne d’ailleurs lui-même et à juste raison le peu d’impact qu’a eu l’ouvrage d’Axelle Kabou, Et si l’Afrique refusait le développement). S’agissant de l’œuvre d’un observateur extérieur qui prend en compte uniquement ce qui va mal, négligeant les aspects positifs de l’évolution du continent depuis quarante ans, et qui non seulement fait peser sur les épaules des Africains la responsabilité de leur situation actuelle, mais démolit au passage quelques mythes concernant l’esclavage et la colonisation, mythes largement répandus dans tout le continent, j’en doute encore plus.
S’adresse-t-il à ceux qui essaient, dans des institutions publiques ou privées, d’aider l’Afrique ? La plupart d’entre eux sont bien au fait de ce qui ne va pas en Afrique. Au mieux, Négrologie complètera leur information. Mais, comme l’ouvrage est œuvre de journaliste, qu’il est surtout descriptif et ne cherche guère à comprendre, à aller voir ce qui est sous-jacent aux comportements et qui explique les blocages empêchant les sociétés africaines de trouver leur chemin vers un futur meilleur, je crains qu’il ne leur soit pas d’une bien grande utilité.
Je note à ce propos que Stephen Smith, après avoir passé deux cents pages à dire aux Africains qu’ils sont responsables de leur sort, réserve soudain son "propos le plus dur" non pas à eux, mais à leurs "amis occidentaux qui perçoivent le continent noir comme un parc naturel et leurs (sic) habitants comme les prisonniers d’une garenne humaine". Qui sont ces amis occidentaux ?
Je n’en connais pas beaucoup qui la considère ainsi. Sans doute vise-t-il quelques uns de nos hommes politiques qui n’ont pas bien pris conscience que l’Afrique n’était pas enfermée dans l’autisme et qu’elle changeait. En revanche, je connais beaucoup d’amis de l’Afrique qui essaient de l’aider à se développer tout en ne souhaitant pas que les Africains perdent totalement leur âme car, qui sait ? Peut-être serons-nous contents de retrouver un jour certaines traditions africaines, celles qui, par exemple, donnent plus de poids aux relations entre les hommes que ne le font nos sociétés…
En fin de compte, les amis de l’Afrique pourront se dispenser sans regrets excessifs de lire Négrologie.
 
NOTES
 
[1]Stephen Smith, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Calmann-Lévy, Paris 2003.
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