2003
Afrique contemporaine
Dossier
Estimation de l’évolution de la pauvreté monétaire dans le modèle Jumbo : premiers résultats
Une exception sénégalaise dans l’exception africaine ?
D. COGNEAU
Equipe JUMBO
[*]
Cet article présente une estimation régionale homogène de l’incidence de la pauvreté dans les pays de la zone franc en 2002 et de son évolution en 2003 et 2004. Il met en avant le rôle central de la lutte contre les inégalités et des politiques de redistribution dans la lutte contre la pauvreté dans les pays les plus riches (relativement) de la zone. En ce qui concerne l’Objectif du Millénaire en matière de pauvreté, la croissance annuelle moyenne de la consommation par tête nécessaire entre 2003 et 2015 pour l’atteindre paraît hors de portée des pays de la zone franc... à l’exception éventuelle du Sénégal.
This paper examines the incidence of poverty in Zone Franc countries in 2002 and its evolution for 2003-2004. It emphasises the core importance of redistribution policies in fighting inequalities among the (relatively) richer countries of this Zone. As the Millenium objective on poverty reduction is concerned, the average annual level of per capita consumption needed in this respect seems out of reach for these countries, with Senegal as a possible exception.
La maquette Jumbo de l’Agence Française de Développement (AFD) a été conçue en 1995-1996 dans le but d’acquérir une vision globale de l’évolution économique de la zone franc et d’effectuer des analyses comparatives entre les pays. Depuis cette date, cette maquette permet de fournir deux fois par an des prévisions économiques et financières destinées à éclairer les travaux des réunions semestrielles des ministres des Finances de la zone Franc
[1]. Compte tenu des objectifs, un retraitement des données disponibles s’est avéré indispensable dès l’origine afin d’homogénéiser et de rendre plus comparables les statistiques des pays de la zone, alors même que les services chargés de l’élaboration des comptes nationaux dans chaque pays adoptaient des méthodes parfois différentes, et que les statistiques internationales disponibles ne font pas toujours l’objet d’un tel retraitement.
Lors des dernières projections, établies pour la réunion de septembre 2003 à Paris, la maquette Jumbo a été complétée d’un module de calcul de l’évolution de la pauvreté dans les pays africains de la zone franc (nombre de pauvres en dessous d’une ligne à 1 dollar par jour) et un travail de recensement et d’homogénéisation des données sur la pauvreté dans la zone a été entamé. En matière de modélisation, la solution simple provisoirement retenue a consisté à faire l’hypothèse d’un niveau constant des inégalités de revenu ainsi qu’une hypothèse sur la forme de la distribution du revenu (distribution log-normale)
[2]. L’évolution de la pauvreté ne dépend plus alors que de la croissance de la consommation par tête, des niveaux initiaux de cette consommation et des inégalités initiales. La méthodologie utilisée et les méthodes de calibrages sont développés en annexe du rapport et ne sont pas présentées dans cet article
[3].
Ultérieurement, l’intention est d’aller vers une modélisation plus sophistiquée en tirant parti du fait que le modèle Jumbo distingue différentes catégories de ménages et de revenus. Ces distinctions devraient permettre à terme de "micro simuler" l’évolution des inégalités et d’en déduire une déformation de la courbe de Lorenz
[4] dans les différents pays. Cette méthode permettra in fine d’analyser l’évolution conjointe des inégalités et du revenu moyen qui caractérisent la distribution selon la pauvreté monétaire. La mesure des évolutions obtenues sera évidemment beaucoup plus significative que dans le cas de la méthode simple des élasticités utilisée à ce premier stade du travail.
Pour autant les résultats obtenus lors de cette première étape de travail ne sont pas inintéressants. Certes, l’évolution de la pauvreté monétaire dépend tout autant de l’évolution du niveau moyen du revenu (liaison directe pauvreté/croissance) que de l’évolution de la distribution du revenu dans la population (liaison inégalité - pauvreté). A ce stade notre module, fonctionnant à "inégalité constante" n’intègre donc pas cette deuxième composante de l’évolution de la pauvreté. Il est vrai que l’observation statistique montre que les inégalités de revenu sont plutôt stationnaires à moyen terme en dehors de changements institutionnels importants. Elles peuvent cependant connaître de fortes fluctuations de court terme. Les résultats en terme de variation du taux de pauvreté en 2003 et 2004 que nous présentons dans ce premier travail omettent donc un facteur notable d’évolution. Les variations obtenues n’en sont pas pour autant négligeables, tant s’en faut.
Mais l’intérêt majeur de nos résultats est largement ailleurs : il est dans le travail de comparaison régional qu’ils permettent entre les divers pays de la zone franc, en raisonnant dans chaque pays sur des concepts identiques. On dispose, avec ces résultats, d’une première estimation homogène de la pauvreté dans les pays de la zone franc. Ce faisant nous mettons en avant une exception sénégalaise …qui comme toute exception mérite approfondissement et retour critique sur les données.
Ce travail d’homogénéisation devra se poursuivre en 2004 avec Afristat et les Instituts Nationaux de Statistique de la zone. Des travaux sont d’ores et déjà engagés avec la Direction de la Prévision et de la Statistique du Sénégal à partir des résultats disponibles de l’Enquête Sénégalaise Auprès des Ménages (ESAM II, 2001).
L’incidence de la pauvreté en 2002 et le "poverty gap" en 2002
Le tableau 1 fournit les estimations effectuées pour l’année 2002, en supposant que les inégalités sont restées constantes aux niveaux estimés dans les différentes enquêtes disponibles du début des années 90 pour six pays de la zone franc. Pour les pays où on ne dispose pas de données initiales en terme d’inégalités, on a fait l’hypothèse d’une inégalité "moyenne".
On voit tout d’abord que les lignes de pauvreté en 2002 sont manifestement plus élevées en zone CEMAC (excepté au Cameroun) à cause de niveaux de prix absolus plus élevés, le maximum étant atteint au Congo et le minimum au Togo, avec un écart de 55 % entre les deux pays. On constate par ailleurs que du fait des parités de pouvoir d’achat et de l’évolution de l’inflation internationale cette ligne à 1 $ de 1985 est très en dessous de la ligne à 1 $ que l’on établirait avec un dollar courant d’aujourd’hui, ligne qui se situerait entre 500 et 700 CFA suivant le taux de change retenu pour le dollar.
Tableau 1 - 1 :
Estimation de la pauvreté en 2002
| Ligne(d) de pauvreté à 1$ estimée en 2002 (en francs CFA)Estim. | Incidence(a) de la pauvreté à 1$ 1993-95Observation(A) | Incidence(a) de la pauvreté à 1$ en 2002Estimation(B) | Poverty gap(e) de la consommation totale en 2002Estimation(C) |
| Bénin | 266 | | 43,2 % | 8,2 % |
| Burkina-Faso | 255 | 61,2 % | 59,9 % | 25,4 % |
| Côte d'Ivoire | 295 | 17,3 % | 19,1 % | 1,9 % |
| Mali | 271 | 72,8 % | 75,0 % | 36,9 % |
| Niger | 263 | 61,4 % | 62,1 % | 26,1 % |
| Sénégal | 282 | 26,3 % | 20,5 % | 1,9 % |
| Togo | 252 | | 58,0 % | 17,6 % |
| UEMOA | | | 46,8 % | 10,6 % |
| Cameroun | 265 | | 24,0 % | 2,4 % |
| Congo | 389 | | 56,0 % | 16,0 % |
| Gabon | 360 | | 9,3 % | 0,4 % |
| Guinée Equatoriale | 330 | | 22,4 % | 2,0 % |
| RCA | 328 | 66,6 % | 71,8 % | 38,6 % |
| Tchad | 303 | | 63,7 % | 23,3 % |
| CEMAC | | | 41,9 % | 8,0 % |
| ZONE FRANC | | | 45,3 % | 9,6 % |
(a) proportion de la population vivant dans les ménages dont la consommation journalière est inférieure à 1 $ ou 2 $ par tête ($ constants de 1985 en PPA).
(d) somme nécessaire en FCFA pour acheter dans le pays en 2002 ce qu’on pouvait acheter en 1985 avec 1 dollar aux Etats-Unis;
(e) somme totale, exprimée en % de la consommation totale des ménages, nécessaire pour porter en un coup en 2002 tous les pauvres au-dessus de la ligne de pauvreté.
Lecture : En 2002, au Burkina-Faso, les personnes qui vivaient dans un ménage dont la consommation journalière par tête était inférieure à 255 FCFA (1 $ international de 1985 en PPA) représentaient 60 % de la population totale (contre 61 % début 1990). Le transfert nécessaire pour faire passer toutes ces personnes au-dessus de 255 FCFA par jour était égal à 25,5 % de la consommation totale des ménages.
Sources : World Development Indicators ; sauf Côte d’Ivoire : estimations Michael Grimm (DIAL) ; et Cameroun : WIDER Inequality Database. Pour les lignes de pauvreté des années d’observation : Penn World Tables (pour le Sénégal en 1990), étude Afristat-Eurocost et indices des prix à la consommation nationaux.
Du côté des taux de pauvreté estimés on distingue nettement un premier groupe de pays relativement riches : Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun, Guinée Equatoriale et Gabon, où l’incidence de la pauvreté à 1 $ serait inférieure à 25 %, et un groupe de pays pauvres où cette incidence dépasse nettement 50 % : Burkina Faso, Mali, Niger, Togo, Congo, République Centrafricaine et Tchad. Le seul pays intermédiaire est le Bénin, avec une incidence de 43 %. On notera que si l’on examine l’incidence de la pauvreté à 2 $ par jour, tous les pays dépassent 50 % sauf le Gabon (estimations non présentées). Au niveau de chaque zone monétaire, les incidences de la pauvreté à 1 $ sont assez voisines.
Dans les pays du premier groupe (Côte d’Ivoire, Sénégal Cameroun, Gabon et Guinée Equatoriale) une politique de redistribution sous la forme de transferts ciblés conditionnels pourrait permettre de diminuer significativement la pauvreté à 1 $, les sommes à prélever étant raisonnables, la distance des pauvres à la ligne de pauvreté étant faible (cf. colonne C, 2 points de PIB au plus). Cette observation conforte le rôle central de la lutte contre les inégalités dans la lutte contre la pauvreté soulignée avec raison par le chef économiste de la Banque Mondiale, F. Bourguignon, lors du séminaire AFD EUDN du 16 novembre à Paris
[5].
Enfin, si on regarde l’évolution de l’incidence de la pauvreté en zone franc depuis la dévaluation, on constate, pour les 6 pays renseignés, que la pauvreté a connu des évolutions diverses. La pauvreté aurait crû légèrement dans 4 pays de la zone (Côte d’Ivoire, Mali, Niger, RCA), légèrement diminué au Bénin et diminué enfin beaucoup plus nettement au Sénégal. En ce qui concerne la Côte d’Ivoire le niveau actuellement atteint traduit une évolution heurtée qui sera détaillée plus loin (Tableau 4).
L’évolution de l’incidence de la pauvreté en 2003 et 2004 en zone Franc
Le tableau 2 suivant présente l’évolution prévisionnelle de l’incidence de la pauvreté (à 1 dollar) sur la période 2002-2004. Il amène les remarques suivantes :
- Globalement, en raison d’un dynamisme insuffisant de la consommation par tête des ménages, la pauvreté s’accroîtrait légèrement en zone franc sur la période 2003-2004 (l’incidence de pauvreté à 1 dollar passant de 45,3 en 2002 à 46,0 % en 2004.
- C’est en CEMAC que la pauvreté pourrait le plus s’accroître, en particulier en RCA (+0,5 entre 2002 et 2004), mais surtout au Tchad en 2003 (+4,5 %). Ce résultat paradoxal avec l’entrée de ce pays dans une ère pétrolière s’explique par la baisse des revenus vivriers (mauvaise récolte 2002-2003) et la diminution de la masse salariale distribuée par le projet Doba qui touche à sa fin. Dans le reste des pays de la CEMAC, l’incidence de la pauvreté devrait diminuer légèrement tant en 2003 qu’en 2004).
- L’accroissement de l’incidence de la pauvreté en UEMOA, est imputable en majeure partie à la situation ivoirienne (accroissement de l’incidence de pauvreté estimé à +2,9 % entre fin 2002 et fin 2004) et dans une moindre mesure à la situation malienne (baisse des revenus tirés de la production de coton et de la production vivrière en 2002-03, et relative stagnation des revenus ruraux en 2004) ou Sénégalaise (diminution des revenus ruraux liés à la mauvaise campagne agricole 2002-03).
Tableau 2 - 2 :
Projections de l’incidence de la pauvreté à 1 usd sur la période 2002-2004
| 2002 | 2003 | 2004 | Evolution entre 2003 et 2002 | Evolution entre 2004 et 2003 |
| Bénin | 43,2 % | 43,0 % | 42,0 % | -0,2 % | -1,0 % |
| Burkina-Faso | 59,9 % | 60,1 % | 59,7 % | 0,2 % | -0,4 % |
| Côte d'Ivoire | 19,1 % | 22,1 % | 21,9 % | 3,0 % | -0,1 % |
| Mali | 75,0 % | 76,8 % | 75,8 % | 1,8 % | -1,0 % |
| Niger | 62,1 % | 62,0 % | 61,7 % | -0,1 % | -0,3 % |
| Sénégal | 20,5 % | 22,0 % | 20,0 % | 1,4 % | -1,9 % |
| Togo | 58,0 % | 57,9 % | 57,7 % | -0,1 % | -0,2 % |
| UEMOA | 46,8 % | 48,0 % | 47,4 % | 1,2 % | -0,6 % |
| Cameroun | 24,0 % | 23,7 % | 23,9 % | -0,2 % | 0,1 % |
| Congo | 56,0 % | 55,7 % | 54,5 % | -0,4 % | -1,1 % |
| Gabon | 9,3 % | 9,2 % | 8,9 % | -0,2 % | -0,3 % |
| Guinée Equatoriale | 22,4 % | 21,1 % | 20,9 % | -1,3 % | -0,2 % |
| RCA | 71,8 % | 72,6 % | 72,4 % | 0,7 % | -0,2 % |
| Tchad | 63,7 % | 68,2 % | 68,6 % | 4,5 % | 0,4 % |
| CEMAC | 41,9 % | 42,9 % | 42,9 % | 0,9 % | 0,0 % |
| ZONE FRANC | 45,3 % | 46,4 % | 46,0 % | 1,1 % | -0,4 % |
Remarque : les résultats pour la Côte d’Ivoire découlent du second scénario des prévisions jumbo de septembre 2003 (reprise progressive de la normalisation à partir de septembre 2003 et totalement achevée fin 2003*).
* Scénario supposant l’intégrité territoriale retrouvée, la liberté de circulation, la reprise des relations avec les bailleurs et la reprise du trafic routier et ferroviaire avec le Mali et le Burkina Faso.
L’objectif du millénaire : l’exception sénégalaise dans l’exception africaine ?
La question de la réussite de l’un des huit objectifs du millénaire – réduire de moitié la proportion des individus vivant dans l'extrême pauvreté (disposant d’un dollar par jour) - est controversée, et si, pour certains auteurs, pensant en particulier à l’Inde et à la Chine, celui-ci est d’ores et déjà atteint aujourd’hui dans certains pays comme dans l’humanité dans son ensemble (si on raisonne comme si le monde n’était constitué que d’un seul pays
[6]), il est couramment admis en revanche que les pays d’Afrique au Sud du Sahara devraient faire exception à ce mouvement de convergence.
Cette exception africaine ressort bien du Tableau 2 où l’on calcule le niveau du taux de croissance de la consommation par tête nécessaire chaque année entre 2003 et 2015 pour parvenir, sans diminution des inégalités, à diviser par deux les taux de pauvreté observés dans le début des années 1990, compte tenu du niveau d’ores et déjà atteint en 2003. En effet pour 5 des 6 pays de la zone où l’on dispose de données, les taux annuels de croissance obtenus sont très au-dessus des performances historiques des pays dans les vingt dernières années.
Deux groupes de pays apparaissent : d’un coté des pays où la croissance nécessaire pour atteindre les ODM serait considérable et visiblement hors d’atteinte, et le Sénégal et la Côte d’Ivoire de l’autre, avec des taux de croissance nécessaire relativement plus modérés.
Ce résultat ne fait que traduire la différence entre les élasticités de la pauvreté à la croissance. Les pays sahéliens de l’intérieur, inégalitaires et parmi les plus pauvres du monde se distinguent par des élasticités particulièrement faibles (de –0,4 à –0,7) et donc un "rendement" de la croissance très bas en terme de pauvreté.
Au Sénégal, un taux de croissance par tête de 1,6 % par an (correspondant, compte tenu du croit démographique actuel, à une croissance de 4,4 % de la consommation totale en volume) serait suffisant pour atteindre l’objectif. Or ce taux, s’il est élevé, n’est pas impossible à atteindre.
Tableau 3 - 3 :
L’objectif pauvreté du millénaire : diviser par deux les taux de pauvreté observés au début des années 1990
| Croissance (f) annuelle nécessaire entre 2003 et 2015 pour atteindre l’ODM à inégalités constantes… | Objectif du Millénaire | |
| …de la consommation des ménages par tête en volume | …de la consommation des ménages en volume au rythme démographique actuel | Incidence de la pauvreté à 1 $ en 2015 | Elasticité de P0 à la consommation (estimation) |
| Burkina-Faso | 6,2 % | 9,5 % | 30,6 % | -0,7 |
| Côte d'Ivoire | 2,9 % | 5,7 % | 8,7 % | -2,2 |
| Mali | 9,7 % | 13,2 % | 36,4 % | -0,4 |
| Niger | 6,9 % | 9,7 % | 30,7 % | -0,7 |
| Sénégal | 1,6 % | 4,4 % | 13,2 % | -2,1 |
| RCA | 10,0 % | 12,5 % | 33,3 % | -0,4 |
(f) croissance nécessaire de la consommation par tête entre 2003 et 2015, pour diviser par deux l’incidence de la pauvreté à inégalités constantes, par rapport à la situation de début 1990.
Nota : les pays retenus sont ceux où on dispose, à notre connaissance, de calculs du taux de pauvreté pour la ligne des 1 $ constants de 1985 établis à partir d’observations de terrain au début des années 1990.
Lecture : A inégalités constantes, il faudrait 6,2 % de croissance de la consommation par tête chaque années entre 2003 et 2015 (ou 9,1 % de croissance de la consommation globale par an) pour faire passer le taux de pauvreté de sa valeur de 1995 (61,2 %, voir tableau 1 à la moitié (soit 30,6 %), conformément aux Objectifs de Développement du Millénaire.
Pourquoi le Sénégal mais pas la Côte d’Ivoire ? Pourquoi le premier pays n’a besoin que d’une croissance de 4,4 % l’an alors qu’une croissance de près de 5,7 % est nécessaire au second, alors même que leurs taux de pauvreté sont très proches en 2003 et que les élasticités y sont du même ordre (respectivement –2,1 et –2,2) ? La raison en est claire, en 2003 le Sénégal a fait la moitié du chemin alors que la Côte d’Ivoire à régressé par rapport au point de départ. De plus l’objectif dépendant du point de départ début 1990 (qui était plus élevé pour le Sénégal -26,7 %- que pour la Côte d’Ivoire -17,3 %-) il est aujourd’hui, en 2003, plus facile a atteindre puisqu'il s'agit de passer de 22,0 % à 13,2 % pour le Sénégal (-8,8 points ou –40 %) tandis que la Côte d'Ivoire doit aller de 22,1 % à 8,7 % (-13,4 points ou –61 %).
Tableau 4 - 4 :
Côte d’Ivoire : évolution du taux de pauvreté à 1 dollar 1993-2004
| 1993 | 1998 | 2002 | 2003 | 2004 |
| Observ. | Observ. | Estim. | Estim. | Estim. |
| Taux de pauvreté à 1 $ | 17,3 % | 10,0 % | 19,1 % | 22,1 % | 21,9 % |
| Evolution en points | | –7,3 | +9,1 | +3,0 | –0,2 |
Nota : le taux de 1993 est une donnée d’enquête comme celui de 1998, 2002-2004, Jumbo (septembre 2003). La comparabilité "totale" des deux premières sources reste à vérifier.
Ces dernières observations permettent de mesurer les conséquences néfastes en terme de pauvreté des troubles socio-politiques que connaît la Côte d’Ivoire depuis maintenant plus de quatre ans. Comme le montre le Tableau 4 les gains acquis depuis la dévaluation en terme de réduction du nombre des pauvres, qui représentaient +7,3 points de pourcentage en 1998 d’après des données d’enquêtes, ont été reperdus les quatre années suivantes tant du fait de la baisse des cours que des troubles politiques. En 2003, on assiste encore à une baisse importante que la reprise supposée en 2004 serait loin d’effacer.
[*]
D. Cogneau (DIAL) et Equipe Jumbo de l’AFD (T. Latreille, B. Leenhardt, B. Massuyeau).
[1]
Elles sont ensuite disponibles pour les opérateurs économiques sur le site internet de l’AFD.
[2]
Cling J.-P., De Vreyer Ph., Razafindrakoto M., Roubaud F., 2003, "La croissance ne suffit pas pour réduire la pauvreté: le rôle des inégalités", DT DIAL 2003/04. Voir aussi Bourguignon F., 2002, “The growth elasticity of poverty reduction: explaining heterogeneity across countries and time periods”, DELTA WP 2002/03. Ces études sont basées sur la formule suivante, utilisant les propriétés de la loi log-normale pour définir le taux de pauvreté :
taux de pauvreté = P0 à 1$ = F[log(kz/y
m)/
σ +
σ/2]/
σ, avec
F [ ], fonction de répartition de la loi normale centrée réduite, z, ligne de pauvreté, y
m, revenu moyen,
σ, écart type de la distribution du logarithme du revenu, k, facteur correctif de la différence entre l’agrégat consommation des ménages de la comptabilité nationale et l’agrégat consommation issu des enquêtes et d'autres incertitudes méthodologiques ou de données.
[3]
Voir <
http:// www. afd. fr/ pdf/ jumbo-sept-03. pdf>.
[4]
La courbe de Lorenz est utilisée pour représenter graphiquement les inégalités de revenus dans un pays en reliant le pourcentage cumulé de la population au pourcentage cumulé du revenu correspondant.
[5]
et ce, indépendamment du fait de savoir si la priorité doit plus être donnée à la lutte contre les inégalités dans les pays émergents tandis que les pays plus pauvres devraient privilégier la recherche de la croissance, comme l’affirme F. Bourguignon. On a avec ces 4 pays de la zone franc un bel exemple de "pays pauvres de la couche supérieure" où une politique de redistribution serait payante en terme de pauvreté si ce n’est très probablement de croissance.
[6]
Voir S.S. Bhalla,
Imagine there’s no country : Poverty, Inegality and Growth in the era of Globalization, Washington D.C. : Institute for International Economics (IIE), 2002.