2003
Afrique contemporaine
Actualités
Les leçons de Cancun pour l’Afrique
Le difficile apprentissage de la démocratie à l’OMC
Olivier CATTANEO
[*]
L’échec de Cancun a généré une double frustration pour les pays africains : d’une part, leurs attentes – comme sur le coton – n’ont pas été satisfaites ; d’autre part, les balbutiements du dialogue et de la démocratie ont fragilisé le système commercial multilatéral, au profit des négociations bilatérales et régionales, qui sont moins favorables aux pays les plus pauvres. Afin d’éviter la marginalisation de l’Afrique, une nouvelle stratégie commerciale doit être élaborée, notamment en partenariat avec l’autre grand perdant de Cancun : l’Union européenne.
The failure of Cancun has generated frustrations amongst African countries on two grounds : first, their expectations – e.g., on cotton – were not fulfilled ; and second, hesitations in dialogue and democracy have weakened the multilateral trading system to the benefit of bilateral and regional negotiations, which are less favourable to the poorest countries. In order to avoid Africa being isolated, a new trade strategy should be elaborated, possibly in co-ordination with a second major looser in Cancun, the European Union.
La 5e Conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) s’est tenue à Cancun (Mexique), du 10 au 14 septembre 2003. Cette conférence, qui devait être une étape intermédiaire dans le cycle de Doha, n’a pas produit les résultats attendus. Faute de compromis sur les sujets de Singapour
[1] et du coton, elle a été interrompue, alors que devaient encore être discutées les épineuses questions de la libéralisation agricole et de l’accès aux marchés des produits non agricoles (
Non-Agricultural Market Access, NAMA). Les détracteurs de l’OMC, et de la mondialisation en général, y ont vu un succès. Les autres, en revanche, ont vite perçu les dangers, en particulier pour les pays les plus pauvres, d’un commerce mondial abandonné à la loi du plus fort et aux seules négociations bilatérales ou régionales.
Au lendemain de Cancun, une réflexion doit être engagée sur l’avenir du système commercial multilatéral, et sur le rôle des pays en développement (PED) dans ce système. L’Afrique, en particulier, n’a pas obtenu ce qu’elle souhaitait à Cancun, et ses doutes se sont accrus quant à l’aptitude de l’OMC à défendre ses intérêts. L’Union européenne a également été très déçue, car sa vision d’une mondialisation encadrée a clairement été écartée par les autres membres de l’Organisation. A Cancun, la démocratie mondiale a véritablement fait un pas en avant (plus grande participation des pays les plus pauvres) et deux pas en arrière (blocage des négociations et retour au bilatéralisme et au régionalisme). Cependant, il vaut parfois mieux trébucher sur un obstacle qui gît sur la bonne voie que de s’en écarter. Trois leçons peuvent être tirées de Cancun, en particulier pour l’Afrique : il faut repenser l’OMC, d’une part, comme instance de régulation du commerce international et, d’autre part, comme instance démocratique mondiale ; il faut repenser également le partenariat entre les deux grands perdants de Cancun, l’Union européenne et l’Afrique.
Repenser l’OMC comme instance de régulation du commerce international
L’échec de Cancun est celui de l’OMC en tant qu’instrument de régulation du commerce international. A la conférence ministérielle de Doha (9-13 novembre 2001), les membres de l’Organisation s’étaient engagés à compléter un programme de négociations pour le développement dans un délai de trois ans. Cancun n’était qu’une réunion d’étape, à mi-parcours. Toutefois, il est apparu que l’OMC ne pourra pas tenir ses promesses, et les discours enthousiastes sur le développement n’ont pas trouvé d’échos dans les propositions discutées à Cancun. A titre illustratif, l’initiative des pays africains (Burkina Faso, Mali, Niger, Tchad) sur le coton, qui exigeait une action urgente en faveur de ce secteur, n’a pas abouti, faute de compromis. Cet échec doit inciter à repenser l’institution OMC et les vecteurs de l’élaboration d’une stratégie commerciale pour le développement.
Cancun, dernier syndrome de l’échec de l’OMC comme forum de négociations permanentes
Les accords de Marrakech (1994) devaient sonner le glas des grands cycles de négociations commerciales multilatérales (huit cycles, ou "rounds" selon la terminologie anglaise, entre 1948 et 1994), qui avaient marqué l’histoire du GATT (
General Agreement on Tariffs and Trade, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce). L’objectif de l’OMC était ainsi de créer un forum permanent de négociations, avec pour clef de voûte la Conférence ministérielle (qui doit se réunir au moins une fois tous les deux ans), dont le Conseil général devait s’acquitter des fonctions dans l’intervalle des réunions des ministres. Ce Conseil général devait être assisté du Conseil des ADPIC (aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce), du Conseil du commerce des marchandises et du Conseil du commerce des services. Un Organe de règlement des différends (ORD) et un Organe d’examen des politiques commerciales furent également constitués
[2].
Les accords de Marrakech prévoyaient des négociations sectorielles : par exemple des négociations au Conseil des ADPIC concernant l’établissement d’un système multilatéral de notification et d’enregistrement des indications géographiques, ou l’élaboration de recommandations de ce même conseil pour étendre les plaintes en situation de non-violation à l’Accord sur les ADPIC. Mais ces négociations sectorielles ont rarement abouti : parmi les exceptions notables figurent la conclusion de l’Accord sur les technologies de l’information et divers protocoles annexés à l’Accord général sur le commerce des services (AGCS ou GATS, General Agreement on Trade in Services) sur les services financiers, le mouvement des personnes physiques et les télécommunications de base. En fait, l’idée même de négociations sectorielles permanentes revenait à nier un principe de base du GATT/OMC : la réciprocité et l’équilibre des concessions. Comme les intérêts commerciaux de chaque pays sont différents, les progrès dans tout secteur doivent être équilibrés par des avancées dans d’autres secteurs. Par exemple, un accord sur la protection des droits de propriété intellectuelle n’a pu être obtenu durant le cycle d’Uruguay (1986-1994) qu’en contrepartie de concessions dans les secteurs agricole et du textile. Dans le cycle actuel, il est apparu que l’Union européenne n’avait aucune incitation à aller au-delà de la réforme de la politique agricole commune (PAC) si elle n’obtenait rien sur les sujets de Singapour.
A la Conférence ministérielle de Seattle (30 novembre-3 décembre 1999), les membres de l’OMC avaient tenté, en vain, de lancer un nouveau cycle de négociations. A Doha, au Qatar (9-14 novembre 2001), ils y sont finalement parvenus, mais le terme de "cycle" n’a pas été employé, remplacé par l’expression "Programme de Doha pour le développement". Il s’agissait pourtant bien d’un cycle sans le nom, confirmant l’échec de l’Organisation comme forum de négociations permanentes. Cependant, ses membres n’ont pas su tirer les leçons de cet échec, et ont parsemé le programme de Doha d’échéances intermédiaires pour les négociations : accès aux médicaments en décembre 2002, modalités pour l’agriculture en mars 2003, etc. Cela revenait à continuer de nier la notion d’engagement unique, qui est pourtant la seule issue possible des négociations commerciales. Les membres se sont rendus compte de cette erreur à la veille de Cancun, mais trop tard. La succession des échéances manquées avait d’ores et déjà accru de manière démesurée leurs attentes pour Cancun, et en particulier celles des PED. Un agenda trop lourd a finalement contribué à faire échouer la conférence. A Cancun, la réalité des négociations commerciales a rattrapé les membres et rendu obsolète l’idée d’un progrès diffus et sectoriel de la libéralisation des échanges et des disciplines commerciales internationales.
L’initiative africaine sur le coton a buté sur le même obstacle conceptuel : d’une part, elle était strictement sectorielle et, d’autre part, elle exigeait une "récolte précoce" (early harvest), c’est-à-dire des concessions immédiates de la part des pays subventionnant leur secteur cotonnier, indépendamment des progrès des autres chapitres du programme de Doha. Les Etats-Unis, notamment, principaux utilisateurs des subventions dans le domaine cotonnier, ne pouvaient consentir à faire un tel sacrifice sans obtenir d’autres concessions. L’initiative était donc vouée à l’échec dès lors que les autres objets de négociations (en particulier la libéralisation agricole et l’accès aux marchés non agricoles) étaient bloqués.
Les risques systémiques liés à l’échec du législatif et aux attentes accrues envers le "judiciaire"
Le risque d’une crise systémique liée à l’échec de Cancun n’est pas à exclure. A l’aube de la conférence, les attentes de certains membres de l’OMC se sont considérablement accrues, générant une cristallisation et une radicalisation des positions des négociateurs. Aujourd’hui, en Afrique occidentale par exemple, ces attentes sont déçues. Les ministres des pays de l’initiative coton s’étaient engagés auprès de leurs populations à ne pas rentrer de Cancun sans solution. Toutefois, comme le texte Derbez
[3] sur le coton était inacceptable et ne pouvait constituer la base d’une solution à ce problème, ces ministres ont préféré renoncer à tout accord plutôt que de signer un mauvais compromis. L’absence de solution satisfaisante au problème du coton, à Cancun, a constitué une atteinte importante à la crédibilité de l’OMC, en tant que forum de négociations. Légitimement, certains pays pourraient remettre en question leur confiance en l’Organisation.
La conférence ministérielle et les conseils qui officient dans l’intervalle des réunions constituent le pouvoir législatif du système commercial multilatéral. Lorsqu’il est impossible de progresser dans les négociations commerciales multilatérales, les regards se tournent vers le système de règlement des différends. Le juge ne pourrait-il créer le droit là où le législateur est défaillant ? Par exemple, ne devrait-il pas définir le niveau de précaution autorisé dans le cas des organismes génétiquement modifiés (OGM) ou des hormones de croissance, ou encore déterminer le rôle des
amicus curiae briefs
[4] dans les procédures de règlement des différends ? La réponse est non : comme le stipulent les articles 3.2 et 19.2 du Mémorandum d’accord de l’OMC sur les règles et procédures régissant le règlement des différends, l’ORD ne peut créer de nouveaux droits ou obligations pour les Etats membres. L’émergence de cas à la frontière du législatif et du judiciaire est susceptible d’accroître les occasions de non-application des recommandations de cet organe
[5]. Ces cas sont susceptibles de renforcer la perte de confiance envers l’institution.
Pour les pays les plus petits ou les plus pauvres, comme la plupart des pays africains, le recours au règlement des différends ne peut en aucun cas être un palliatif des négociations multilatérales. Pour l’initiative coton, par exemple, un tel recours ne serait pas pleinement satisfaisant pour les pays africains. En effet, quand bien même ces pays viendraient à remporter le différend, faute de mise en œuvre des recommandations de l’ORD, les "sanctions" qu’ils pourraient prendre consisteraient soit en la levée de certaines concessions faites à l’occasion de cycles de négociations antérieurs, soit en l’attribution de nouvelles concessions dans d’autres secteurs.
En d’autres termes, "sanctionner" un partenaire équivaut à rehausser ses droits de douanes sur certains de ses produits importés, à hauteur du préjudice subi. Toutefois, cela revient à se sanctionner soi-même (hausse du prix des importations) et, dans le cas de pays pauvres et dépendants de leurs importations, les effets négatifs sur l’économie nationale peuvent être importants. Faute de pouvoir substituer des produits nationaux aux produits importés, le coût des importations – et donc des inputs à la production et des produits de consommation – augmente. Le relèvement des droits de douane dans les pays africains constitue également une menace marginale et peu dissuasive pour les pays riches, qui ne dépendent pas de ces exportations.
Lorsqu’un pays est dépendant en grande partie des importations d’une seule culture, comme celle du coton, des concessions faites dans d’autres secteurs sont d’une utilité et d’un impact limités pour le pays bénéficiaire. Près de 15 millions de personnes dépendent plus ou moins directement de la culture du coton en Afrique, et les perspectives de diversification des cultures sont extrêmement réduites à court et moyen terme.
La recherche d’une solution négociée et spécifique au problème du coton était donc pleinement justifiée. Pour autant, au-delà des limites déjà énoncées relatives à la notion de récolte précoce, la demande de "compensations" par le biais des négociations constituait un non-sens au regard du droit de l’OMC. En aucun cas un pays ne peut obtenir des compensations financières pour les infractions au droit commises par d’autres membres. La réforme du système de règlement des différends (due en mai 2004, après le report de l’échéance de 2003) devrait être l’occasion pour les pays les plus pauvres de demander la mise en place de mécanismes d’astreinte plus contraignants et éventuellement d’introduire le concept de compensation.
Le Brésil a soulevé un différend contre les Etats-Unis relatif au coton
[6]. Deux pays africains, le Bénin et le Tchad, ont réservé leurs droits de tierces parties (donc ne pourront en aucun cas prendre part aux sanctions, s’il devait y en avoir). Toutefois, il apparaît que certaines échéances essentielles ont été manquées par la partie plaignante (délai pour la nomination d’experts indépendants) et que la procédure s’est concentrée sur la question de l’étendue de la "clause de paix
[7]". Les pays africains n’ont donc pas grand-chose à attendre de cette procédure, ce qui ne devrait pas les décourager à porter un nouveau différend devant l’OMC à échéance de la "clause de paix", début 2004. Mais, encore une fois, l’effet essentiel que ces pays pourraient attendre d’une victoire dans le différend serait un accroissement de la pression des pairs sur les Etats-Unis (faute de sanctions crédibles), et en aucun cas des compensations.
La paralysie de l’OMC n’est pas une surprise
L’échec de Cancun rappelle les déboires du GATT qui, de 1948 à 1994, n’avait jamais pu être amendé, faute de consensus parmi ses parties contractantes. Rien n’a donc changé : durant le cycle de Tokyo (1973-1979), certains pays avaient été contraints d’aller de l’avant seuls, en adoptant des accords plurilatéraux (les "codes" de Tokyo), qui ne s’imposaient qu’aux pays consentant
[8]. Lors du dernier cycle de négociations du GATT (cycle d’Uruguay), après quatre années de négociations (1986-1990), Arthur Dunkel
[9] avait eu l’idée de créer une nouvelle organisation (l’OMC) pour débloquer les débats et passer en force les disciplines négociées : il s’agissait pour les pays d’adopter le paquet global afin d’être autorisés à adhérer à l’Organisation. Ce coup de baguette magique n’est toutefois plus disponible aujourd’hui : il n’est pas possible de créer une nouvelle OMC ; il faut plutôt la réformer ou la repenser. Ce type de passage en force n’est, par ailleurs, plus jugé acceptable dans le contexte d’une institution devenue véritablement globale.
La question se pose donc de savoir si certains pays ne pourraient pas adopter des disciplines plus strictes dans le cadre de l’OMC, sur une base plurilatérale, par exemple dans les domaines de la concurrence ou de l’investissement. De facto, toutefois, les accords commerciaux bilatéraux et régionaux, qui se sont multipliés ces derniers mois, jouent le rôle d’accords plurilatéraux, tandis que seuls quelques pays participent à la discussion et à la négociation de leur élaboration. Des accords plurilatéraux négociés dans le cadre de l’Organisation seraient donc préférables à des accords régionaux souvent obscurs, qui ne respectent pas toujours les dispositions du GATT ni les accords de l’OMC. Du point de vue des PED, des dispositions efficaces sur le traitement spécial et différencié permettraient, mieux que des accords plurilatéraux, d’ajuster les disciplines au niveau de développement de chacun. Cependant, Cancun n’a permis que peu de progrès sur cette question qui mérite pourtant une attention toute particulière dans un contexte de crise.
Repenser l’OMC comme instance démocratique mondiale
Toute crise peut avoir des effets salutaires ; la destruction peut être créatrice
[10]. Il est possible d’avoir une lecture positive de Cancun. En effet, l’OMC semble être sur la bonne voie : celle de l’apprentissage de la démocratie. Toutefois, cette voie est semée d’embûches. Cancun en est l’illustration. L’OMC est une organisation encore jeune – née en 1995 – et l’apprentissage de la démocratie prend du temps.
Une participation accrue de tous les membres dont il faut se féliciter
En premier lieu, Cancun a révélé que les efforts d’assistance technique et de renforcement des capacités commerciales (AT/RCC) à destination des PED avaient porté leurs fruits et effectivement encouragé tous les pays à participer activement aux négociations. Cette conférence a d’ailleurs été l’occasion pour l’OMC et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) de publier le deuxième rapport conjoint sur l’AT/RCC, qui portait sur plus de 8 000 activités de donateurs bilatéraux et agences multilatérales
[11]. Ainsi, selon ce rapport, quelque 1 665 engagements par an en moyenne (sur les années 2001, 2002 et début 2003), équivalant à 719 millions de dollars, ont été pris en ce qui concerne des activités qui recouvrent tous les aspects des politiques et réglementations commerciales identifiées dans la Déclaration de Doha, ainsi que 1 860 autres engagements en moyenne, représentant 1 408 millions de dollars, pour ce qui est des activités de développement des échanges commerciaux. Outre ces activités d’AT/RCC, 8,1 milliards de dollars en moyenne ont été consacrés à l’infrastructure économique en 2000 et 2001 : renforcement des réseaux de transport, énergétique et de télécommunication indispensables au commerce international. La plupart des donateurs ont accru à la fois le nombre et la valeur de leurs activités bilatérales d’AT/RCC ainsi que leur participation aux fonds fiduciaires et programmes multilatéraux tels que le Fonds global d’affectation spéciale pour le Programme de Doha pour le développement, le Cadre intégré et le Programme intégré conjoint d’assistance technique (
Joint Integrated Technical Assistance Programme, JITAP). A titre d’illustration, pour l’exercice 2002, la France s’est hissée au deuxième rang des donateurs bilatéraux au titre de l’AT/RCC, avec un total de 118,1 millions de dollars, attribuable en grande partie aux engagements de l’Agence Française de Développement (AFD), qui représentent 101,6 millions de dollars. Un programme spécifique d’aide au renforcement des capacités commerciales des PED (Programme de renforcement des capacités commerciales, PRCC) a été créé, qui rassemble des contributions de l’AFD (à hauteur de 10 millions d’euros), de la Direction des relations économiques extérieures du ministère de l'Economie et des Finances (DREE, à hauteur de 15 millions d’euros) et du ministère des Affaires étrangères (MAE, à hauteur de 5 millions d’euros), et prévoit 30 millions d’euros d’engagements sur trois ans (2003-2005). La contribution de la France aux agences multilatérales fournissant l’AT/RCC a également doublé entre 2001 et 2002, passant de 0,8 à 1,6 million de dollars. Ces efforts sont considérables et salutaires.
Pour la première fois, certains pays moins avancés (PMA) africains ont pris l’initiative de défendre leurs intérêts au grand jour lors de la Conférence ministérielle. En séance plénière, l’initiative coton a reçu un accueil unanimement favorable et enthousiaste, même de pays ayant des intérêts vitaux dans le secteur, tels l’Inde ou le Pakistan. Cette initiative a également été accueillie très chaleureusement par la société civile. L’OMC a ainsi fourni aux pays africains une tribune de choix. Qui auparavant se souciait de l’impact des subventions américaines aux producteurs nationaux de coton sur les populations de l’Ouest africain ? De même, en l’absence de pression de la communauté internationale, la solution à la question de l’accès aux médicaments dans les pays ne disposant pas ou peu de capacités de production dans le domaine pharmaceutique n’aurait pu être adoptée par le Conseil général de l’OMC à la veille de Cancun. Toutefois, au contraire de l’initiative pour l’accès aux médicaments, l’initiative coton n’a reçu d’échos dans les pays développés que dans les discours, et le projet de "Déclaration de Cancun" ne contenait qu’une référence assez évasive à la nécessité de négocier une solution à Genève. Jugé inacceptable, ce texte a été rejeté par les pays africains. Désormais, la voix de tous peut être entendue, et le passage en force de textes imposés par les plus grandes puissances commerciales n’est plus tolérable. Peu à peu, la démocratie s’installe à l’OMC.
Les tâtonnements des systèmes d’alliance
En deuxième lieu, Cancun a révélé le rôle des alliances dans la balance des pouvoirs lors des négociations et dans la recherche du compromis. Ici encore, l’OMC n’en est qu’au stade de l’apprentissage du processus démocratique. A Cancun, l’importance de l’initiative du Groupe des 21
[12] – puis 23 au cours de la conférence – a surpris. Il a été impossible aux négociateurs d’ignorer la proposition avancée par ce groupe sur l’agriculture, qui se voulait une alternative au texte Perez del Castillo/Supachai
[13] initialement soumis comme base de compromis, et qui avait rallié les Etats-Unis et l’Union européenne. Les PMA, les pays ACP (Asie-Caraïbes-Pacifique) et ceux de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) ont également constitué en un groupe distinct, devenu le G90. Ces deux alliances se sont donc ajoutées aux traditionnels Groupe de Cairns
[14] et zones d’influence américaine et européenne. Avec 148 membres, l’OMC ne peut plus faire l’économie des jeux d’alliances.
Toutefois, Cancun n’a vu que les premiers tâtonnements de ce système. D’abord, il n’est pas évident que ces groupes établis dans le feu des négociations soient viables : le Brésil, l’Inde et la Chine n’ont pas toujours des intérêts convergents, et ne représentent pas forcément adéquatement les intérêts de tous les autres PED. Ainsi, au lendemain de la conférence, la première réunion du G20 n’a pas été un franc succès, en raison de la désertion ou désaffection de nombre de ses membres, en partie du fait de pressions bilatérales des grandes puissances. Par exemple, les PED les plus avancés s’opposent à l’échelonnement du traitement spécial et différencié, pourtant justifié, alors qu’il servirait les intérêts des pays les plus pauvres. Les positions radicales soutenues par les PED économiquement et vocalement les plus puissants n’ont donc pas servi les intérêts des pays les plus pauvres. Une solution sur l’accès aux médicaments aurait également pu être trouvée plus rapidement si les industries de génériques brésiliennes et indiennes n’avaient pas poussé leurs gouvernements à adopter des positions très strictes. Si la constitution d’alliances est nécessaire au processus démocratique, il faut que les différents groupes constitués apprennent à faire des compromis. A Cancun, jusqu’au dernier jour, chacun des groupes n’a fait que répéter haut et fort ses exigences, sans entrer véritablement dans la négociation. Cela a provoqué l’échec de la conférence, notamment sur les questions de Singapour ou du coton.
Des règles du jeu héritées du GATT de 1948
En troisième lieu, le cycle de Doha a montré les limites des règles de négociation et de décision héritées du GATT. En particulier, la règle du consensus est difficilement applicable lors de négociations à 148 membres. Les textes constitutifs de l’OMC prévoient pourtant que, en l’absence de consensus, la plupart des décisions peuvent se prendre à la majorité – selon le principe un pays, une voix. La règle du consensus pouvait se justifier dans un GATT restreint – moins d’une trentaine de membres à l’origine – et dont les parties contractantes étaient peu diversifiées (il a parfois été qualifié de "club de riches"). Aujourd’hui, on voit les limites de cette règle lorsque, par exemple, les Etats-Unis seuls ont bloqué l’adoption de la solution sur l’accès aux médicaments (mandat du paragraphe 6 de la Déclaration de Doha) pendant près de neuf mois. Toutefois, il faut se méfier des fausses bonnes idées : le retour à la majorité risquerait de transformer l’OMC en une Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) bis, dont les principales puissances commerciales se détourneraient. En effet, les PED représentent aujourd’hui plus des deux tiers des membres de l’Organisation, et auraient systématiquement une majorité au vote. Elle est dans une position très inconfortable, entre blocage institutionnel et réforme litigieuse.
Une participation encore confuse de la société civile
En dernier lieu, la conférence de Cancun a montré les limites de la représentativité de la société civile. L’OMC a fait des efforts de transparence considérables : abondement du site Internet, messages d’information, symposiums, accès aux documents et relations avec la presse. A Cancun, quelque 800 organisations non gouvernementales (ONG) accréditées ont eu accès au centre de conférence et aux événements connexes, dans la limite du respect de la confidentialité des négociations. A la fois des conférences de presse et des briefings pour les ONG ont été tenus de manière régulière et quasi permanente. Seule une intervention malencontreuse de représentants de Greenpeace – qui ont projeté des grains de maïs trans-génique sur un représentant des Etats-Unis – a contraint les organisateurs à restreindre l’accès aux conférences de presse, néanmoins retransmises sur écrans vidéo au centre des ONG. Chacun a eu l’occasion de s’exprimer.
Toutefois, il est apparu que la société civile ne jouait pas toujours bien son rôle et différents groupes se sont clairement distingués à Cancun :
—
Les ONG techniciennes. Ces ONG sont très au fait des débats et des arguments techniques ; elles peuvent parfois se substituer aux institutions publiques gouvernementales ou intergouvernementales – lorsque ces dernières sont défaillantes, souvent par manque de moyens humains ou financiers – dans la fourniture d’assistance technique aux PED. Par exemple, Médecins sans frontières a été très actif dans le débat sur l’accès aux médicaments. Dans l’initiative coton, des ONG comme IDEAS Centre
[15] ou Oxfam ont joué un rôle essentiel, parfois même grâce à des financements publics de certaines agences d’aide gouvernementales. Les arguments des pays africains ont donc été élaborés, étayés et mis en forme en grande partie grâce à ces ONG. Ce pouvoir d’influence pause d’ailleurs certaines questions, lorsque l’assistance technique qu’elles fournissent se colore d’idéologie. La position défendue sur le coton n’était-elle pas trop radicale au regard des solutions que l’OMC pouvait effectivement apporter (suppression des subventions créant des distorsions de commerce et non de toutes les subventions ; absence de compensations dans le système de l’OMC) ? L’aide des ONG est utile pour les PED, mais elle doit être gérée avec intelligence par ces pays.
— Les ONG professionnelles. Elles n’ont d’ONG que le nom : il s’agit en fait de groupements professionnels ou syndicaux, qui représentent les intérêts d’une profession particulière ou d’un groupe ciblé d’individus (par exemple le MEDEF en France [Mouvement des entreprises de France], ou UNICE [Union of Industrial and Employers' Confederations of Europe] et ESF [European Services Forum] au niveau européen). En dehors du cadre de la conférence ministérielle, on les qualifierait plutôt de lobbies, même s’il s’agit des acteurs mêmes de la mondialisation : les entreprises. Ces "ONG" sont au fait des débats qui les concernent, et fournissent généralement aux Etats des arguments et renseignements à la fois très pertinents et très techniques. Parfois, les représentants de ces organisations étaient même intégrés aux délégations officielles des membres, tant leur poids politique est important.
— Les ONG radicales. Certaines ONG ont été incapables d’adapter leur discours aux circonstances des négociations, et ont déballé des arguments et idées préconçus sans réel rapport avec l’agenda de Cancun. Cette attitude et ce décalage vis-à-vis de la réalité ont amené Pascal Lamy, le commissaire européen au Commerce, par exemple, à refuser de répondre à certaines questions des ONG qui n’avaient aucun rapport avec ce qui était négocié à Cancun. Les principes du fonctionnement de la démocratie ne sont donc pas innés chez ces organisations non plus, et certaines d’entre elles devraient chercher à aller au-delà du simple pouvoir de nuisance. Cependant, il faut prendre en considération la concurrence qui existe entre ONG : parfois, quelques-unes sont amenées à prendre des positions radicales ou à initier des actions d’éclat seulement pour conserver l’attention des médias et des populations (qui sont aussi les principaux contributeurs à leur budget). L’idéologie, si elle constitue une menace pour la crédibilité de certaines associations, représente également leur seule voie de salut. Il faut par ailleurs à tout prix éviter que ces ONG projettent leurs phantasmes d’organisations du Nord sur les problèmes du Sud : par exemple, il est inutile de condamner toute initiative privée dans les services et de vanter les mérites du service public si l’Etat est défaillant et n’a pas les moyens d’offrir à sa population l’accès aux services essentiels à son bien-être.
Repenser le partenariat entre l’Union européenne et l’Afrique
Au-delà du système multilatéral et de l’OMC, la conférence de Cancun a eu deux grands perdants : l’Union européenne et l’Afrique. Pour la première, le blocage sur les questions de Singapour et les pressions constantes sur la libéralisation agricole constituent une remise en question de la vision européenne de la mondialisation. Pour la seconde, la faillite de Cancun a d’abord eu des allures de victoire (les pays africains avaient tenu tête aux grandes puissances commerciales), mais ce sentiment a été très vite détrompé par la realpolitik des relations internationales, et la menace de l’isolement de l’Afrique à la marge des principaux flux commerciaux mondiaux. Principaux partenaires, l’Union européenne et l’Afrique devraient donc réfléchir ensemble à une stratégie de sortie de crise.
Les déboires de la conception européenne d’une mondialisation encadrée
Pascal Lamy avait souhaité développer une "troisième voie offensive", dite de mondialisation maîtrisée, rejetant à la fois protectionnisme et ouverture sans encadrement. Depuis Doha, cette troisième voie a subi bien des déboires. La conférence de Cancun a en partie échoué en raison du blocage sur les questions de Singapour, qui avaient été portées sur le programme de Doha par l’Union européenne. Ces questions illustrent la volonté de l’Union européenne d’encadrer la libéralisation des échanges : il ne s’agissait pas d’adopter des règles précises, mais uniquement un cadre ou des principes pour les investissements, la concurrence, etc. Les PED, quant à eux, soulignaient le coût d’une telle approche, et s’interrogeaient sur la pertinence de disciplines, par exemple en matière d’investissement ou de concurrence, qui semblaient favoriser prioritairement les entreprises des pays les plus développés. La transparence des marchés publics et la facilitation des échanges, pour leur part, semblaient mieux servir les intérêts de tous. A Cancun, l’Union européenne a fait preuve de flexibilité, en étant sur le point de renoncer temporairement aux négociations sur la concurrence et l’investissement. Toutefois, ce changement de position a été très tardif, et certains pays comme l’Inde et la Malaisie se sont opposés à l’ouverture de négociations sur les deux questions orphelines, provoquant l’échec de la conférence.
Cette expérience peut être mise en parallèle avec celle de l’accord sur les ADPIC, qui conférait véritablement des droits aux détenteurs de propriété intellectuelle, et qui n’a jamais suscité l’enthousiasme des PED. De même, les différends relatifs aux standards techniques, sanitaires ou phytosanitaires et environnementaux (voir, par exemple, l’affaire du bœuf aux hormones) ont souvent généré d’importantes critiques à l’encontre de l’OMC, en tant qu’organe régulateur des disciplines à la marge du commerce. Le différend en cours entre les Etats-Unis et l’Union européenne sur les OGM est également susceptible de provoquer d’importantes réactions, touchant à de véritables choix de société. Le consensus est bien évidemment difficile à atteindre, et certains s’interrogent sur la pertinence de l’OMC comme forum de discussion de ces questions. L’échec de Cancun est l’illustration de ces interrogations et de la difficulté d’étendre le mandat de l’OMC au-delà de ce que le GATT savait bien faire : démanteler les obstacles tarifaires et autres quotas. Faut-il alors recentrer l’action de l’OMC ? Retourner à la logique de dérégulation au détriment de celle de régulation ?
La question de la régulation des échanges demeure plus que jamais ouverte, d’autant que les pays étendent de plus en plus leurs droit, règles, normes et autres standards à de véritables zones d’influence sous couvert d’accords commerciaux bilatéraux ou régionaux. Cette multiplication des règles – par exemple les règles d’origine – n’est pas satisfaisante, réduisant la prévisibilité et la sécurité des échanges, et créant des coûts administratifs supplémentaires très importants pour les exportateurs des PED notamment. Comme il ne revient pas aux panels et à l’Organe d’appel de l’OMC, mais bien au législateur – la Conférence ministérielle – de trancher ces questions, les pays membres devront un jour prendre leurs responsabilités.
L’Afrique oubliée
Au lendemain de l’échec de Cancun, le représentant américain au Commerce, Robert Zoellick, a déclaré ouvertement que les Etats-Unis n’attendraient pas après les "
won’t-do countries" (c’est-à-dire les pays qui ne veulent pas progresser dans les négociations) pour ouvrir les marchés et libéraliser les échanges
[16]. En d’autres termes, le forum de l’OMC n’est pas indispensable à Washington, qui a les moyens d’imposer son agenda de négociations à travers des accords de libre-échange bilatéraux ou des accords commerciaux régionaux. Cette alternative est moins favorable aux PED, car le déséquilibre des pouvoirs est d’autant plus flagrant que le cercle des négociateurs est réduit : seul face aux Etats-Unis ou l’Union européenne, un petit pays n’a aucune chance d’imposer ses vues, alors que les PED constituent une masse critique au sein de l’Organisation. Face à la recrudescence du régionalisme et l’affaiblissement du multilatéralisme, les pays africains sont les grands perdants. C’est pourquoi les ministres du Commerce de douze pays africains, réunis au Caire les 13 et 14 novembre 2003, ont demandé à la communauté internationale de rejoindre rapidement la table des négociations et ont réaffirmé leur soutien à l’OMC
[17].
Ce déséquilibre est amplifié par des considérations géographiques. L’échec de Cancun a relancé les négociations commerciales régionales, avec deux pôles de croissance et d’échanges qui se sont distingués : l’Amérique et l’Asie. Dans le premier cas, il s’agit de la négociation de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou FTAA, Free Trade Area of the Americas)
[18] ; dans le second cas, il s’agit notamment de l’ASEAN (Association of Southeast Asian Nations) et de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation), ce dernier incluant les Etats-Unis et le Canada, et donc fermant la boucle Amérique-Asie. L’Afrique apparaît largement oubliée dans ce nouveau mouvement centré sur le Pacifique. Seuls quelques pays individuels, comme le Maroc, qui négocie un accord de libre-échange avec les Etats-Unis, semblent vouloir tirer leur épingle du jeu. Or, la participation aux échanges est un des vecteurs essentiels du développement, ainsi que le soulignent notamment les "objectifs du Millénaire pour le développement" (OMD) adoptés par les Nations unies – notamment l’objectif 8 : mettre en place un partenariat mondial pour le développement
[19].
Par ailleurs, la solidarité entre PED n’a pas véritablement fonctionné. Ainsi, l’Afrique et le G90 ont été pointés du doigt par certains membres du G20 comme responsables de la suspension précoce de séance à Cancun, et donc de l’échec de la conférence. Les intérêts des PED apparaissent divergents, et la coalition formée par les plus avancés d’entre eux ne constitue pas forcément un allié naturel pour l’Afrique. Encore une fois, la question du traitement spécial et différencié est un test significatif de cette solidarité.
Le partenariat entre l’Union européenne et l’Afrique
L’Union européenne et l’Afrique ont été de longue date des partenaires commerciaux privilégiés. Ce partenariat se traduit par de nombreux accords commerciaux bilatéraux ou régionaux, tels les accords ACP, auxquels participent des pays africains (Cotonou, juin 2000). Depuis septembre 2002, des négociations ont été ouvertes, en vue de la conclusion de nouveaux accords de partenariat économique (APE) avec les pays ACP à l’horizon du 31 décembre 2007. Les négociations ont compté deux phases distinctes : la première a eu lieu entre tous les pays ACP et l’UE, et a concerné les questions horizontales intéressants toutes les parties ; la seconde a débuté en octobre 2003, et intervient plus spécifiquement au niveau des régions ACP en fonction des engagements régionaux passés entre ces pays eux-mêmes. A cette occasion, deux régions africaines ont fait savoir qu’elles étaient prêtes à lancer des négociations pour les APE avec l’Union européenne : la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Les commissaires européens au commerce et au développement se sont rendus à Brazzaville le 4 octobre 2003 pour s’entendre avec ces pays sur la structure et la feuille de route de ces négociations, basées sur les priorités de ces régions.
Ces négociations devraient être l’occasion de repenser les relations commerciales entre les pays africains et l’Union européenne au lendemain de l’échec de Cancun. Au moins, l’Union européenne et l’Afrique partagent un même destin, pris dans l’étau constitué par les deux blocs asiatique et américain qui renforcent leurs solidarités grâce à l’APEC. L’objectif des APE est, dans le respect du cadre juridique de l’OMC, de supprimer progressivement les entraves aux échanges entre pays ACP et Union européenne, et de renforcer la coopération dans tous les domaines en rapport avec le commerce. Il s’agit d’accords de partenariat, visant une zone de libre-échange et impliquant des droits et des obligations des deux côtés, au contraire des régimes de préférences qui ont prévalu à ce jour. Le libre-échange devrait s’étendre au commerce des biens et des services. Les APE ont également vocation à simplifier toutes les procédures et réglementations relatives aux importations et aux exportations, et toucheront tous les domaines liés au commerce : par exemple, normes techniques, règles sanitaires, vétérinaires ou phytosanitaires, règles pour la protection de l’environnement ou des consommateurs, règles de concurrence, protection des droits de propriété intellectuelle, etc. Selon la logique adoptée, l’intégration régionale devrait constituer un moyen efficace pour stimuler l’intégration des pays ACP, et en particulier de l’Afrique (car de nombreux autres pays ACP sont d’ores et déjà partie à des accords régionaux en Asie ou en Amérique), dans l’économie mondiale. Toutefois, il faut considérer les conséquences du passage d’une logique de préférence à une logique de partenariat : les coûts de l’ajustement diffèrent (par exemple, les revenus de l’Etat liés au droit de douane se résorbent), d’autant que tous les domaines touchant au commerce sont concernés (or les PED ont souvent exprimé des craintes relatives à l’impact de ces disciplines sur leur compétitivité). S’agissant avant tout d’instruments de développement, les APE devront être suffisamment flexibles pour tenir compte des contraintes économiques, sociales et environnementales des pays ACP, ainsi que de leur capacité d’adaptation au nouvel environnement commercial. L’articulation des instruments commerciaux et de l’aide devra également être repensée, notamment pour accroître l’AT/RCC à destination des pays partenaires qui en ont le plus besoin.
Cancun est un échec pour beaucoup, et un succès pour d’autres qui veulent y voir la faillite de l’OMC et du processus de mondialisation. Une conclusion modérée s’impose : l’Organisation est sur la bonne voie, celle de la démocratisation, mais cette voie est semée d’embûches, et Cancun révèle les balbutiements d’une démocratie naissante dans un forum mondial en pleine mutation et encore jeune – il a été créé il y a moins d’une décennie.
De Cancun, la leçon doit être tirée qu’il ne faut pas moins d’OMC, mais plus d’OMC, ou du moins une OMC différente. A présent que les pays les plus pauvres, à l’instar de l’Afrique, n’hésitent plus à s’exprimer sur la scène du commerce international et à utiliser les rouages de l’Organisation (y compris le système de règlement des différends), il serait honteux de leur retirer cette tribune et cet instrument si utiles. Si l’OMC venait à disparaître ou à perdre de sa crédibilité et/ou de sa légitimité, les pays les plus pauvres seraient les plus touchés. En effet, l’alternative est la loi du plus fort et, dans le cadre des négociations commerciales bilatérales et régionales, les pays les plus pauvres n’ont souvent que le choix d’accepter les conditions des plus grands (Etats-Unis et Union européenne) pour obtenir un accès privilégié aux marchés. Les Etats-Unis peuvent ainsi imposer la liberté de commerce des OGM dans leurs accords régionaux, de même que l’Union européenne peut imposer sa conception des indications géographiques dans sa zone d’influence. Le multilatéralisme sert les intérêts des plus faibles et les protège contre les sanctions unilatérales – du type Section 301 aux Etats-Unis, qui peuvent être arbitraires
[20].
Vanter les mérites du renforcement de la coopération régionale entre l’Afrique et l’Union européenne pourrait donc paraître paradoxal au regard de ces considérations. Toutefois, l’histoire de la libéralisation des échanges ne s’est pas arrêtée à Cancun : au contraire, les crises, tout comme les guerres, jouent souvent le rôle d’accélérateurs de l’histoire. Très certainement, Cancun a accéléré l’histoire des accords commerciaux régionaux : leur nombre pourrait doubler dans l’année à venir. D’un point de vue économique, cette segmentation des marchés et les effets de détournement de commerce qu’elle peut engendrer sont certainement critiquables. Pour autant, selon la théorie des dominos, la multiplication des accords régionaux incite les pays non encore participants à développer également des partenariats. Sans doute l’isolement serait la pire des solutions pour l’Afrique, d’ores et déjà géographiquement située à l’écart des principaux flux et zones de croissance mondiaux. Certainement la négociation des APE réforme radicalement la perception du rapport entre l’Union européenne et les pays ACP, mais les systèmes de préférences ont également montré leurs limites. Deux enjeux émergent donc : au niveau de l’OMC, faire l’apprentissage de la démocratie à 148 et, au niveau des relations entre l’Afrique et l’Union européenne, passer d’une logique de préférences asymétriques à une logique de partenariat et de réciprocité mesurée. Ces enjeux sont importants, et sans doute la réflexion n’en est-elle qu’à ses débuts. Loin de considérer la conférence de Cancun comme une fin, il faut relever le défi qu’elle nous lance.
[*]
Direction de la stratégie, Agence Française de Développement (AFD). O. Cattaneo enseigne également le droit de l’OMC à l’Institut d’études politiques de Paris, où il est chercheur associé auprès du Groupe d’économie mondiale (GEM).
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que l’auteur.
[1]
Les sujets dits "de Singapour" sont : la concurrence, l’investissement, la transparence des marchés publics et la facilitation des échanges.
[2]
La structure de l’OMC est présentée à l’article IV de l’Accord de Marrakech.
[3]
Du nom du président du Conseil général de l’OMC, le ministre mexicain des Affaires étrangères, Luis Ernesto Derbez, qui présidait la conférence de Cancun.
[4]
Littéralement : lettres des amis de la Cour. Ce sont des courriers adressés au juge par des experts ou des membres de la société civile, visant à l’éclairer en lui fournissant divers renseignements souvent techniques.
[5]
On parle de "
wrong case", lorsque le coût politique de la mise en conformité avec le droit de l’OMC est supérieur au coût économique des sanctions, et que les recommandations de l’ORD ne sont pas mises en œuvre (c’est-à-dire que le pays décide de ne pas se conformer au droit, quelles que soient les sanctions qu’il encourt).
[7]
La clause de paix désigne un moratoire temporaire sur les différends relatifs aux subventions à l’agriculture couvertes par les engagements des membres au titre de l’OMC et compatibles avec ceux-ci.
[8]
Ces codes portaient sur divers sujets, tels que les marchés publics, les obstacles techniques au commerce, les mesures antidumping, les subventions et mesures compensatoires, etc. Ils ont constitué la base de la plupart des accords de l’OMC.
[9]
Arthur Dunkel était alors directeur général du GATT.
[10]
Voir les théories de Schumpeter et de nombreux autres économistes.
[11]
Le rapport peut être consulté sur <tcbdb.wto.org>.
[12]
Il s’agit d’une coalition de pays en développement constituée pour la conférence de Cancun, parmi lesquels la Chine, l'Inde et le Brésil.
[13]
Carlos Perez del Castillo est président du Conseil général de l’OMC et Supachai Panitchpakdi, directeur général de l’OMC.
[14]
Le Groupe de Cairns a été établi en 1986 par des pays agro-exportateurs afin de poursuivre des objectifs communs en matière de commerce des produits agricoles dans le cadre du cycle d'Uruguay. Il comprend l'Afrique du Sud, l'Australie, l'Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala, l'Indonésie, la Malaisie, la Nouvelle-Zélande, le Paraguay, les Philippines, la Thaïlande et l'Uruguay.
[15]
IDEAS Centre à Genève a pour mandat d’aider les pays en développement les moins avancés à défendre leurs intérêts dans le cadre de l’OMC.
[16]
R. Zoellick, "America will not wait for the won’t-do countries",
Financial Times, 22 septembre 2003.
[17]
Il s’agit des pays suivants : Bénin, Botswana, Burkina Faso, Tchad, Kenya, Lesotho, Mali, Maurice, Nigeria, Sénégal, Afrique du Sud et Egypte. Etaient également présents le directeur général de l’OMC et le commissaire au commerce de l’UEMOA.
[18]
La ZLEA doit être instaurée entre les 34 pays américains, soit l’ensemble du continent à l’exception de Cuba, à partir du 1
er janvier 2005, date à laquelle doit être conclu l’Accord de libre commerce des Amériques (ALCA).
[19]
Ces objectifs, au nombre de huit, sont les suivants : réduire l'extrême pauvreté et la faim ; assurer l'éducation primaire pour tous ; promouvoir l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes ; réduire la mortalité infantile ; améliorer la santé maternelle ; combattre le VIH/sida, le paludisme et d'autres maladies ; assurer un environnement durable ; mettre en place un partenariat mondial pour le développement.
[20]
Les autorités américaines se réservent la possibilité de recourir à des procédures unilatérales (type section 301 contre les pratiques commerciales déloyales).