Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
248 pages

p. 117 à 139
doi: 10.3917/afco.209.0117

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

DOSSIER PAIX, SÉCURITÉ, DÉVELOPPEMENT

no 209 2004/1

2004 Afrique contemporaine DOSSIER PAIX, SÉCURITÉ, DÉVELOPPEMENT

Côte d’Ivoire : la violence, juste avant la guerre

Michel GALY  [*]
Peut-on discerner, dans les violences ordinaires, des "patterns" des conduites conflictuelles à venir, des signes avant-coureurs et des seuils où les pensées et les actes s’infléchissent - et que l’on pourrait éventuellement influencer avant que ne survienne le pire ? C’est cette recherche délcate qui est effectuée ici à partir d’observations de terrain pour la Côte d’Ivoire d’avant septembre 2002. In a context of ordinary violence, is it possible to distinguish patterns of impending conflict, to identify signals and thresholds beyond which violence will erupt and before which one might try to intervene in order to prevent the waterched ? In this paper, such a sensitive matter is discussed from field observation in pre-September 2002 Côte d’Ivoire.
Reprenant les fameuses thèses de Durkheim, des anthropologues ont récemment découvert dans de micro-sociétés créoles une dimension de groupe à la "violence contre soi" qu’est le suicide, se traduisant en fait par une transmission lignagère et des rituels d’adieu socialement construits. Quant à l’autre extrême de la violence, collective et de masse, que sont les génocides, la théorisation des "violences extrêmes" a pu distinguer une montée des tensions, des effets de seuil, des mécanismes collectifs d’instrumentalisation des différences et des haines - notamment médiatiques [1].
Qu’en est-il dans une société d’avant-guerre, qui - si elle ne peut se savoir en "pré-conflit" - se sent minée par une montée des tensions, une transformation des violences, une articulation nouvelle des situations ethniques et de la criminalité urbaine, qui se hisse au seuil du politique et du conflit guerrier ? Peut-on discerner, dans les violences ordinaires, des "patterns" de ces conduites conflictuelles à venir, des signes avant-coureurs et des seuils où les pensées et les actes s’infléchissent - et que l’on pourrait éventuellement influencer avant que ne survienne le pire ?
Nous avons proposé, dans les années 1990 [2], de définir comme un "continuum de la violence [3]" ce processus ; d’y repérer le passage de "violences ethniques" - dont il faudrait poursuivre l’ethnographie -aux nouvelles violences urbaines ; d’y repérer les transformations du politique et des identités, les manipulations étatiques et partitaires, mais aussi l’idéologie désespérée des "héros urbains" et les pratiques ordinaires du brigandage de quartier ; enfin d’analyser les procédés médiatiques [4], disciplinaires et moralisateurs, qui les rapportent et les transforment à la fois.
Faut-il le dire en guise d’avertissement préalable, pas plus que pour le décryptage anthropologique de la guerre au Liberia, il ne s’agit de renvoyer la Côte d’Ivoire et les horreurs de sa guerre au "cœur noir de l’Afrique", mais de réintégrer des savoirs pratiques de la société civile ivoirienne dans le champ d’une recherche polémologique qui, se réclamant d’une perspective constructiviste des conflits, se doit d’être particulièrement attentive aux représentations et pratiques locales de la violence, dans toutes leurs nuances ethniques et sociales - recherche pour le moins complémentaire de celles qui ne considéreraient que l’approche partitaire à l’occidentale, mais qui donnerait ancrage et histoire aux formes des mobilisations. Comme ailleurs, l’habitus du chercheur, politologue ou sociologue, reste déterminant : la plupart des matériaux ont été recueillis dans un séjour ivoirien de longue durée, tandis que des terrains récents au Liberia et en Sierra Leone ont permis de renouveler, à partir d’échanges sociétaux particulièrement foisonnants en temps de guerre, une recherche qui se serait bornée à un enfermement sur le terrain ivoirien. Bien des simplifications courantes, de l’ivoirité aux liens avec les étrangers, de la nature des différents régimes qui se sont succédés et de leurs rapports à la violence, des causes de la guerre nomade et de ses formes, peuvent être ainsi remises en perspective.
 
L’univers méconnu des violences ethniques
 
 
A la fin des années 1980, un colonel français servant sous l’uniforme ivoirien exprimait ses surprises après avoir dépouillé des liasses de procès verbaux au titre énigmatique de "découvertes de cadavres" (sic) ; sous cette appellation curieuse se cachait une partie des corps sans vie dus à la sommaire et redoutable justice villageoise, toutes ethnies confondues, puisque le report cartographique de ces centaines de cadavres, sur dix ans, couvrait également le territoire ivoirien.
Dans un travail de longue durée, durant les années 1990, sur la petite ethnie lagunaire des Avikam, des récits recoupés (évidemment impossibles à certifier) prétendaient que les étrangers délinquants, de passage au village, se retrouvaient "accompagnés" de nuit en lagune ; décryptant ce langage allusif, mes informateurs assuraient qu’il s’agissait de bâillonner, puis de lester de grosses pierres le corps du délinquant, avant de le jeter à l’eau. Ces jugements assez rares, me disait-on, dont par parenthèse on excluait les Blancs de passage, étaient décidés par les Anciens et exécutés par surprise par les jeunes pêcheurs. Ceci semblait ne pas concerner non plus les autochtones, autrefois volontiers soumis à l’ordalie [5] pour les graves accusations, ou à des peines terribles comme par exemple l’exposition aux fourmis manians pour les femmes adultères.
C’est dire que, de ce continent caché des violences locales, où l’ethnicité semble jouer un rôle important, on ne décrypte que les apparences [6] : d’autant, nous disait-on (et cette fois-ci en forme de net avertissement), que la mort est systématique pour celui qui, de son propre chef, se plaint des villageois auprès du "commandant" (préfet ou sous-préfet, de la colonisation à nos jours) et provoque l’intrusion de la justice et de la violence d’Etat au sein de la communauté.
Si les anthropologues ont parfois cité en passant les "violences ordinaires" des ethnies ivoiriennes, c’est souvent comme prémisses aux conflits : ainsi des "affaires de femmes" et des litiges fonciers pour les Gouro de Claude Meillassoux ou les Dida d’Emmanuel Terray ; par contre Pierre Bonnafé et Michèle Fiéloux [7] ont consacré un remarquable article à la violence du petit peuple lobi, traditionnellement segmentaire et belliqueux, aboutissant à une intéressante typologie.
Dirigeant les études de terrain du "plan foncier rural" (PFR) autour de 1990 [8], nous avons cru bon de proposer aux différents spécialistes des "approches par le conflit" qui se sont révélées très fructueuses, soulignant de manière comparative le fond des violences foncières sur lequel s’inscrit la crise la plus récente autour de la terre. Le pays baoulé a la particularité de ne pas connaître, ou très peu, de marché de la terre (exportant ses colons vers l’ouest ou le sud), et ne connaît pas d’antagonisme ethnique ou nationalitaire avec des "allogènes" comme ailleurs. Pourtant les descriptions du sociologue B.O. Kanga montrent bien ce fond des "violences rurales foncières" qui voient s’affronter, comme ailleurs, communautés, lignages, individus.
B.O. Kanga distingue les "conflits traditionnels" des nouveaux, causés par le déguerpissement de 100 000 Baoulé de la région du lac de Kossou, obligés de se réimplanter dans les terroirs proches. En ce qui concerne les premiers, d’une segmentarité ordinaire et fonctionnelle, le sociologue part des conflits intralignagers, opposant les ménages restreints pour l’appropriation individuelle des terres collectives, lors des défrichements. Les conflits entre membres de plusieurs lignages sont facilités par la pression foncière et l’érosion des limites : les "infiltrations" (sic) sont monnaie courante ; des solidarités plus larges se trouvent alors en conflit. Par contre, les conflits anciens et violents entre villages et "tribus", fortement découragés par le pouvoir colonial, sont plus rares, bien que les frontières floues des terroirs soient tendanciellement des zones conflictuelles : les tentatives individuelles de fraude peuvent être parfois judiciarisées.
Les autres conflits, à part ceux des déguerpis de Kossou qui se rapprochent de ceux avec les allogènes dans d’autres régions, opposent principalement les aînés aux cadets. Cette "lutte des classes d’âge", si l’on peut dire, semble un facteur explicatif très fort de la violence en Afrique de l’Ouest, comme le démontrent nos terrains comparatifs au Liberia et surtout en Sierra Leone [9]. L’échec global des projets internationaux ou étatiques de "retour à la terre" de jeunes urbains censés devenir des "agriculteurs modernes et mécanisés" a été flagrant, se heurtant au pouvoir des vieux et notamment à celui de leur maîtrise de la sorcellerie, croyance partagée et donc efficace. B.O. Kanga n’hésite pas à voir la place des jeunes comme "le détonateur des conflits fonciers", étant donné leur importance démographique croissante, et leur praxis : appui sur l’administration contre le lignage et la communauté, appropriation sauvage de réserves foncières, opposition aux droits d’usage, etc.
Notons qu’à chaque niveau conflictuel correspond une instance de règlement des conflits, parfois coutumière (maître de terre), parfois bricolée ("commandant" à la sous-préfecture), presque jamais judiciaire au sens étatique [10]. Hors l’étude citée, nous avons pu observer des "usurpations capitalistiques" de notables urbains en milieu paysan, finalement très vulnérable à la corruption en ce qui concerne les terres collectives. Dans la logique du régime houphouétiste, seuls les "en haut en haut", barons du parti, ministres et députés, pouvaient acquérir des "fiefs", parfois distribués en forêt, dans les périmètres irrigués, dans la savane pour les "ranchs", et ce, au plus haut niveau et - est-il besoin de le dire ? - hors de toute légalité et conditionnalités des bailleurs de fond.
Le même phénomène, économique et spatial (développement "en enclaves"), s’observe pour les grandes sociétés internationales, comme les méga-fermes d’aquaculture à Grand Lahou, les célèbres SODE (sociétés d’Etat) n’hésitant pas à exproprier des terroirs entiers pour les fameux "projets" (cf., dans la même région, la Sodepalm privant le petit peuple avikam de ses terres à manioc, sans les contreparties promises : écoles, dispensaires, etc.) ; les "projets écologiques" : parcs, réserves, "forêts classées", etc. ne sont pas en reste de la dépossession communautaire par un certain "totalitarisme étatique", qui peut émaner de la société englobante, de l’international.
Que sont les violences endémiques rurales par rapport à cette violence invisible, structurelle, émanant de la société englobante ? Il semble en tout cas difficile de la réduire à la violence symbolique : comme au Liberia ou en Sierra Leone, la violence constitutive de l’Etat, après un siècle et demi, fait retour.
 
Violences urbaines : de l’autodéfense à l’ivoirisation
 
 
On pourrait, faute de statistiques fiables, s’essayer à trois approches qualitatives de la violence dans une grande capitale africaine comme Abidjan (environ 2,5 millions d’habitants), qui, à elle seule, est à la fois le réceptacle de toutes les marginalités et de tous les espoirs migratoires d’Afrique de l’Ouest, en même temps que la cause de la déliaison sociale [11]. Une cartographie des lieux et des temps de la violence pourrait s’accompagner en effet d’une description plus sociologique des groupes et des individus, tandis qu’une typologie des formes de violence en montrerait la généalogie en même temps qu’une reproductibilité certaine. Pourtant les représentations de la violence semblent s’autonomiser de leur phénoménologie, d’autant que les médias et déclarations officielles leur superposent un discours très normatif, véritable discipline parfois assez parodique - quand par exemple Henri Konan Bédié intronisait des conseillers occidentaux censés apprendre à la classe politique le "bon ton" de leurs débats et de la civilité ordinaire - en regard de la politique de l’ivoirité !
Comme en zone rurale, l’autodéfense des quartiers populaires urbains passe par un avertissement anonyme aux autorités sur la "découverte" de cadavres ; l’événement décrypté, ce sont bien souvent des voleurs, dans les marchés ou autour des habitations, qui, saisis par les victimes ou les agressés, ont été lynchés, lapidés et parfois "pilonnés [12]" par les femmes - preuve de mépris et de mort ignominieuse, de tels actes d’autodéfense provenant en général de croyances enracinées en la corruption de la justice et de la police [13]. A l’inverse de ces lynchages subits, et anonymes, la purge des voleurs à l’acide de batterie rejoint les mêmes procédés en brousse à la "gamaline [14]" (défoliant industriel), ordalie de plantation ou de ville usant des matériaux disponibles pour l’arsenal des peines. L’essentiel de ces formes de violence semble être de laisser une chance illusoire à la victime et de ne pas entamer le corps du condamné, en apparence intact. L’industrialisation et l’urbanisation des peines comprennent d’abominables stades intermédiaires, comme de longs clous de charpentiers plantés dans le crâne du délinquant, que l’on "laisse aller" librement, le temps qu’il agonise un peu plus loin ; dans tous ces cas, les "justiciers" donnent l’impression pour eux rassurante qu’ils ne sont pas les meurtriers "en dernière instance", laissant éventuellement les hommes ou les dieux sauver le condamné.
Ces formes de violence pourraient se référer aussi à celles, en mineur, d’une sociabilité quotidienne, qui ne reflètent pas toujours le bonheur de vivre trop vite assigné, autrefois, aux Ivoiriens du Sud. Ainsi les punitions corporelles les plus dures sont assignées aux enfants, tant à l’école qu’en privé, à tel point que les mêmes châtiments exercés par les familles africaines exilées en Occident passent pour des actes de cruauté ou de torture. Ainsi de la "chicote" (coup de bâton), couramment et douloureusement utilisée dans les écoles primaires ; ou encore du "pimentage" des adolescents rétifs, où du piment est appliqué de force, après avoir maîtrisé le contrevenant à l’ordre familial, sur tous ses orifices corporels [15].
La violence contre les délinquants - courante dans tous les commissariats, sans parler de ce qui se passe dans le mouroir de la prison centrale d’Abidjan, la sinistre MACA - est parfois une contre-violence : on pense par exemple aux "arrachages" de voitures (à destination de la guerre de l’ouest du Liberia, ou aux pays du Sahel), pendant laquelle les hommes des gangs n’hésitent pas à abattre les conducteurs à la moindre contrariété ; ou à l’attaque quasi militaire des concessions ou des lieux d’activité nocturne (stations service, boîtes, restaurants, etc.), pendant lesquelles des groupes surarmés (kalachnikovs) enfoncent les portes, passent par les toits, se livrent à des viols ou des tortures.
Si le temps de la violence commence par excellence à la tombée de la nuit, les lieux se rapprochent de ceux des marginaux urbains : bidonvilles implantés près des "beaux quartiers" ou quartiers précaires suburbains ; les premiers sont situés dans des lieux impropres à l’urbanisation classique (ravines, terrains en pente, nœuds routiers) ou prolifèrent au contraire dans les replis de la ville, près des centres d’activité diurne : population mêlée d’enfants des rues, de prostitués, de fous et de délinquants formant, comme ailleurs, des "cours des miracles" autour des marchés, du port et des gares, des baraquements de la restauration diurne, des maquis ou des hôtels, jusqu’au modèle de la contre-société du "ghetto" et des fiefs des gangs.
Mais, précisément, la transition des années 1980-1990 permet d’observer l’inverse : sous l’influence de la paupérisation croissante (cf. la dévaluation de 1994) et de l’urbanisation explosive, la ville devient globalement plus dangereuse, et les frontières spatio-temporelles se brouillent. En un sens, comme bien des mouvements sociaux, le changement de la violence - et de sa perception - peut se concevoir comme un retour des périphéries vers le centre (de la cité, du pouvoir, des affaires), une ivoirisation rampante, une diffusion dans l’ensemble du corps social, et peut-être aussi, d’une certaine façon, de l’Imaginaire (codes, langage, représentations) vers le Réel, en l’absence de ritualisation nouvelle et sous la pression de divers contre-modèles extérieurs, notamment des ghettos noirs américains.
 
Représentations : modèles d’inconduite, langage et guerre urbaine
 
 
L’originalité des pratiques langagières, vestimentaires, musicales, d’une partie de la jeunesse ivoirienne a fait longtemps considérer comme un "néofolklore" urbain, métis et créolisé, sympathique et novateur, une culture des rues dont le caractère d’"objet politique non identifié" n’apparaît que rétrospectivement.
Contrairement à d’autres temps ou d’autres capitales africaines, le décalage s’est accentué entre les pratiques langagières de la classe moyenne et de l’ex-norme "métropolitaine" ; mais, à Abidjan, les normes d’inconduite au sens large d’une infime minorité se sont imposées comme modèle à l’ensemble de la jeunesse urbaine, et au-delà. Tandis que l’on glosait sur la réelle inventivité lexicale et métaphorique du français ivoirien, bien peu pressentaient la signification du passage d’un langage de communication a minima (celui notamment de toutes les immigrations réunies à Abidjan) dit "français de Moussa", à celui du "nouschi", contre-langage à la même destination que l’argot occidental : se distinguer, autant se comprendre entre soi que ne pas l’être à l’extérieur.
Dans une des rares études sociologiques de la musique ivoirienne, un jeune chercheur japonais [16], décryptant les codes de la jeunesse ivoirienne, a pu mettre en contraste la phase "révolutionnaire", panafricaine, du reggae, avec celle plus récente, du rap, traduisant, comme au Liberia ou en Afrique du Sud, la contre-culture désespérée du ghetto américain : opposition entre deux cultures extérieures médiée par les réinterprétations typiquement ivoiriennes du "zouglou [17]" et autres récents phénomènes musicaux, vestimentaires, langagiers.
Si l’on se focalise sur la question de la violence, il est certain que, parallèlement à des rythmes plus syncopés et des instruments plus occidentalisés, l’idéologie qui va de pair est une exaltation de la force, du groupe, de la contre-culture insurgée et de ses risques. L’attirail s’inspire du fond ethnique, et des pratiques des conflits réels, dans une inventivité et une réinterprétation permanentes : visages passés au kaolin, vêtements déchirés, bandanas, etc. Une allure et un comportement quasi carnavalesques, favorisant l’inversion ou la provocation (sexe, alcool, drogue), sont par exemple progressivement valorisés et adoptés par le milieu estudiantin.
Deux questions importantes se posent, sur la signification et la construction des "modèles d’inconduite" : en quoi sont-ils des productions urbaines originales et en quoi l’ethnicité disparaît-elle en faveur d’autres niveaux d’identification ? Cette dernière question -que nous avons aussi relevée pour ceux que les organisations non gouvernementales (ONG) constituent un peu trop vite en "enfants des rues [18]", ou pour les "petites bonnes" - recoupe une divergence d’interprétation assez fondamentale dans la recherche sur la société ivoirienne. Pour un courant sociologisant, en effet, l’univers urbain crée de nouveaux groupes et homogénéise les origines, selon les situations vécues : les "enfants des rues" par exemple n’auraient d’autre identité que celle de la rue, et les réseaux caritatifs traitant de l’exclusion devraient les retirer de leur milieu pour les reconstruire, à la manière du père Lefort [19], dans de pseudo-familles qui les resocialiseraient. Tout autre est l’avis des rares ONG autochtones, qui, comme Enda [20], favorisent le maintien des enfants dans leur milieu : c’est ainsi que, malgré une stigmatisation accrue depuis les conflits, des groupes comme les petits "Dyoulas" (terme péjoratif donné par la population sudiste aux ethnies nordistes et sahéliennes) ne sont pas identifiés, et donc aidés comme tels. Rien de spécifique à Abidjan, puisque l’on a pu observer des ONG occidentales à Madagascar ignorer que les fameux "4 Mi [21]" de Antanarivo sont issus à 90 % de la caste des descendants d’esclaves, et perçus comme tels.
Les recherches sur la jeunesse abidjanaise ont montré qu’elle n’est pas prête, semble-t-il, à abandonner toute référence à l’ethnicité, qui est plutôt réactivée, mais remaniée en grands blocs signifiants, autour notamment de l’opposition Nord-Sud proposée par le conflit, réinterprétée aussi à travers les appartenances politiques.
Par ailleurs, comme on a pu le montrer pour le Liberia [22], les formes de violence symboliques ne sont pas inventées ex nihilo, mais sont recomposées d’un fond historique hétérogène… et parfois surprenant. Ainsi la nudité et les peintures des guerriers, leurs scarifications se retrouvent de manière inattendue dans les manifestations abidjanaises : sous Félix Houphouët Boigny, des manifestations de femmes nues devant la présidence avaient réussi à fortement perturber les forces de répression, heurtées par un très fort interdit culturel !
Une question fondamentale est celle des rapports de ces formes symboliques avec le réel : métaphores, précurseurs, conjurations ? Le débat peut se poser autour du brigandage urbain et de la guerre nomade, mais aussi de la "guerre en double", celle de la sorcellerie [23] omniprésente et de son rapport ambigu aux institutions.
Au cours de la dernière décennie est apparu, dans les institutions et les médias ivoiriens, un phénomène qui n’avait été identifié - et d’ailleurs bien étudié - que dans les sociétés rurales : ce "transfert" à l’univers urbain a été celui, paradoxal, d’une judiciarisation des sorciers : les acteurs de la justice partageant avec le public, et il faut bien le dire à la fois avec les victimes et les présumés "sorciers", la croyance en la réalité des actes commis en double, mais aux effets bien réels pour les différents acteurs. L’aveu obtenu et le consensus social réalisé, la justice était donc sommée d’oublier ses référents occidentaux contemporains pour reprendre les anciennes pratiques et pour appliquer des peines réelles contre les "assassinats diaboliques", zombifications et autres "dévorations d’âmes".
Non sans interrogations, et l’opinion des médias est ici partagée entre les deux référents. "Des sorciers à la barre" : à Divo, tribunal d’une petite ville du Sud-Ouest ivoirien, "des révélations troublantes", quoique stéréotypées : cinq "sorciers" passent à l’aveu dans un morceau d’anthologie, avouant avoir assassiné un jeune fonctionnaire [24]. Le compte rendu est mis en perspective et des encadrés interrogent : "la sorcellerie en question", et "réprimer, oui, mais…" : que faire "quand toute reconstitution est impossible" ? Le journaliste penche, pour une fois, pour des "doubles peines" modérées, selon la coutume et selon la Loi nationale. L’avocat général Tia Koné déclarait en 1989 : "la sorcellerie étant une société de confrérie secrète et invisible (sic), elle a pour vocation d’échapper aux règles du droit."
Ce qui n’empêche pas, en pratique, la multiplication de "procès de sorciers", où l’aveu suffit pour plusieurs années de prison. Pour le même cas, un autre journaliste estime que l’affaire aurait dû rester villageoise, puisque les "assassins" avaient déjà été mis à l’amende. D’autres affaires suscitent l’indignation du public et de la presse : "seulement" quatre mois fermes, pour des sorciers ayant livré une sœur au festin diabolique ! La jurisprudence semble floue, pour la région de Béoumi, très "infestée" selon la presse ; le tribunal de Bouaké a condamné à cinq ans de prison un oncle qui avait "livré" son neveu [25]. On comprend la perplexité des juges quand la victime "dévorée" vient témoigner à la barre : véritable zombi, elle est censée décéder sous peu, sauf si prières ou inversion de l’agression la débarrassent du Mal.
Cette étonnante reprise africaine de la querelle du nominalisme a d’ailleurs son répondant dans l’ordre du politique, quand, lors du fameux complot du "chat noir [26]", le président Houphouët Boigny fut convaincu par ses pairs du Niger, de Haute-Volta et du Dahomey de requalifier en conjuration l’accusation initiale de "fétichisme" et de sorcellerie, en somme de basculer d’un référent sur l’autre.
 
Brigands d’Abidjan : des petits métiers à la contre-société
 
 
Dès la fin des années 1980, nos études sur la violence pour l’Institut français de polémologie montraient un curieux enracinement de la délinquance dans le milieu urbain : le "brigand de quartier [27]" (sic -comme au féminin les "go-bri", "go" étant comme on le devine décliné de "gars"), nouveau petit métier inventif passant un pacte avec le voisinage d’aller exercer ailleurs ses talents, mais aussi de réguler la violence locale. Identifiés par tous par leur accoutrement et leur comportement, il leur arrivait en effet de "protéger" le voisinage dans un rapport pré-mafieux : luttant violemment par exemple contre l’intrusion de concurrents, en échange des rétributions assez symboliques.
Pourtant la majorité de la délinquance urbaine s’organisait en groupes, basés dans des quartiers précaires où le voisinage avec des employés de maison (gardiens, domestiques, chauffeurs, etc.) les faisait bénéficier d’un tel réseau d’information sur les propriétés et les personnes que la paranoïa ordinaire des coopérants français s’imaginait volontiers un appareil informel de surveillance tout-puissant - expliquant donc les agressions des nouveaux venus - alors que le comportement à la fois ostentatoire et inconsciemment victimaire en expliquait une très grande part.
L’organisation des groupes, gangs ou bandes, avant les années 1990, se calquait sur les rapports autochtones/allogènes, Ivoiriens/ Sahéliens. Transposant la théorie spontanée de la "rente foncière", l’entrepreneur ivoirien en criminalité fait alors travailler des hommes de main sahéliens, issus souvent de cette jeunesse déterritorialisée prête à toutes les aventures : il arrive même que l’acte voit en retrait et de sang-froid le chef de gang organisateur, tandis que la "main-d’œuvre", parfois copieusement droguée et alcoolisée, se doit d’être au premier rang de l’action, prête à tuer ou être tuée, même pour un butin mineur. Ce qui n’empêche pas, en amont de véritables organisations, comme pour l’"arrachage" des grosses cylindrées ou 4x4 à Abidjan, "commandées" depuis les pays sahéliens, puis depuis le Liberia. A l’inverse, les années 1990 voient une ivoirisation progressive de la violence, signe avant-coureur d’une nouvelle période que les spécialistes ont à l’époque peu remarqué : des gangs autochtones voient le jour, si l’on peut dire, et entrent en concurrence avec les allogènes qui n’ont évidemment pas disparu, mais montent au contraire des "raids" de plus en plus audacieux et violents contre les biens et les institutions.
On rappellera une affaire savoureuse, où un groupe de "clients" supposés ont agressé et volé la villa du directeur des douanes ivoiriennes en cachant des kalachnikovs sous des djellabas et en pratiquant la récupération individuelle d’énormes liasses de francs CFA en liquide dont le maître des lieux (deuxième fortune du pays !) disposait à domicile, de par sa fonction en quelque sorte… De telles affaires sont d’autant plus médiatisées qu’elles correspondent à la fois aux structures des contes (le voleur volé), à la doxa populaire sur l’imaginaire du pouvoir [28] et à une certaine réalité de la corruption ordinaire.
La violence organisée appelle en retour une contre-violence et des groupes d’autodéfense, enfin un secteur formel de la sécurité ; d’évidence les frontières sont floues (ailleurs comme ici ?) entre les trois groupes, mais leur montée en puissance dans la dernière décennie signifie certainement le passage à une nouvelle configuration, traduisant institutionnellement l’exacerbation généralisée de la violence dans la société ivoirienne. La contre-violence s’organise d’abord par les "vigilants" de quartier, sorte d’extension fonctionnelle du brigand d’origine enfin formalisé : contre minime rétribution de chaque "cour" ou lignage, on assiste à l’érection de barrières nocturnes, à l’accompagnement des intrus à leur destination ou leur remise aux forces de l’ordre - si ce n’est à une justice expéditive hautement approuvée. Cette segmentation spatiale, qui suit la segmentation sociale sous l’impact de la montée de la violence, s’observe d’ailleurs en brousse, où la jeunesse retrouve les fonctions guerrières d’antan, phénomène culminant sous le régime militaire du général Robert Gueï, et pendant la période trouble de l’après-coup d’Etat de septembre 2002.
La formation de succursales de sociétés de sécurité occidentales (Century) impose à toute ambassade, agence et ONG des règles de fonctionnement quasi militaires, étendues aux domiciles des "beaux quartiers", en état de siège quasi permanent. Ce contexte, ainsi que le comportement de "justiciers" de certaines unités de police spécialisées n’hésitant pas à tuer des civils pour atteindre des délinquants, sont évidemment des précurseurs aux groupes militaro-mafieux, sous le général Gueï, qui, de leur "PC de crise", faisaient régner leur "ordre", c’est-à-dire une terreur ou un arbitraire affranchis de toute légalité, dans tout Abidjan ; notons que, comme pour les noms de guerre du Liberia, leur dénomination - et leurs pratiques - s’inspire de l’univers médiatique, mais aussi des échos d’autres guerres civiles, comme au Congo : Ninjas, Cobras, Camorra et autres mafias…
Pourtant la dimension individuelle, ancienne, parfois quasi mythique de la violence et des ses liens avec la mort coexista avec cette institutionnalisation. En 1990, des entretiens menés avec des proches d’un éphémère "ennemi public numéro un", surnommé Kabako, montraient avant sa fin violente son pressentiment, et même une conception romantique du destin de mort, proche du modèle du Héros [29]valorisé par sa culture baoulé. Plus tard, avec l’ivoirisation progressive de la criminalité et de la délinquance, de "grands bandits" (comme le fameux John Pololo) connaissent une extraordinaire popularité dans la jeunesse, y compris estudiantine, à l’instar des footballeurs ou de chanteurs. Echappant à la misère de leurs lieux et groupes d’origine, ils acquièrent par leurs seuls actes, même de manière fugitive, la "bonne vie" des "en haut en haut" : maîtresses, voitures, argent facile. Comme en Afrique centrale les "rois de la Sape", ces bandits d’honneur, qui mettent parfois un point d’honneur à ne pas tuer, en disent long sur l’idéal fantasmé de la société dans son ensemble - ou sur son aliénation.
 
Violence symbolique et image de l’autre
 
 
Quiconque s’intéresse au politique en Afrique subsaharienne comprend rapidement qu’à l’inverse de ce qu’analysent les plus sérieux des médias et même des politologues occidentaux, le champ en question ne relève que très minoritairement du jeu partitaire à l’occidentale. Dans ce que nous avons proposé de nommer un champ politique "à double référent [30]", les jeux de l’ethnicité et de ses stéréotypes, les réseaux d’allégeance et de clientélisme apparaissent aux acteurs comme des facteurs déterminants, constituant une vie politique "en double", comme on dit de la sorcellerie.
Correspondant pour le milieu rural aux ambiguïtés de la sorcellerie ordinaire déjà relevées, un monde politique informel recourt aux recettes de fonds culturels pluriethniques, mais aussi, avec une inventivité et un syncrétisme qui se retrouvent dans bien d’autres domaines (médecine, culture, religions, etc.), aux fascinations du maraboutisme, des voyants ou des envoûteurs de toute origine.
A l’approche des élections ordinaires, il n’était par exemple pas rare, dans Abidjan, de trouver aux carrefours chers au dieu Legba des œufs brisés, des poulets ou des cabris égorgés, sacrifiés nuitamment pour favoriser la victoire de tel ou tel candidat. Les cases des marabouts ne désemplissent pas, l’hôtel Ivoire accueille des "grands devins" occidentaux. Il semble que, d’après des témoignages forcément incertains, il s’agisse autant de witchcraft (magie noire) que de sorcery (sorcellerie), d’éliminer l’adversaire comme de garantir son propre succès.
Mais, comme pour la sorcellerie et les violences ordinaires, le jeu entre Réel, Imaginaire et fabulation médiatique dessine un triangle encore plus pervers. C’est ainsi que des actes de sacrifice humain, de cannibalisme, d’usage sorcier de certains organes sont relatés par la doxa abidjanaise, répercutés avec prudence ou exagération par les médias, référés à certaines ethnies ou nationalités, dessinant de bien inquiétantes images de l’Autre comme ennemi potentiel, "quand cette affaire d’ivoirité, nous disait un interlocuteur sudiste, était encore dans le ventre de sa maman !"
Nous avons relevé ailleurs, à propos de l’intermède Gueï, à quel point l’image du Tyran incontrôlable correspondait, pour les stéréotypes sudistes, avec celle du guerrier yacouba et de ses pratiques rituelles supposées. Pour la criminalité ordinaire, à la fois pour les affaires de mœurs, l’activité des gangs et les pratiques sacrificielles, c’est d’abord l’ensemble du monde dyoula qui est stigmatisé : dans l’acception du Sud à la fois les ethnies du Nord (inégalement d’ailleurs : plus les Malinké que les "paisibles Sénoufo") et les Sahéliens (Burkinabè et Maliens).
La "construction de l’ennemi intérieur" comporte de dangereux stéréotypes, qui font sens dans la société (et la judiciarisation des crimes) par rapport à une normalité supposée des Akan et des Baoulé en particulier. Ainsi, le Sud n’est en rien épargné : d’après la doxa, les Gouro sont, plus que d’autres, susceptibles d’infractions sexuelles, les Bété querelleurs - en particulier leurs filles ou épouses, etc. Les médias en jouent et cherchent pour leur lectorat plutôt à confirmer qu’à infirmer croyances, jouant de cette fonction de réassurance des préjugés, qui n’épargne pas, loin s’en faut, Européens ou Libanais dans une xénophobie croissante. Tout se passe comme si, dans les "classes dangereuses" des ghettos et des quartiers précaires, certaines ethnies étaient, de nature, plus inquiétantes que d’autres.
Cependant les stéréotypes négatifs concernent surtout d’autres ethnies ou nationalités : l’image des Anango (Nigérians) ou des Fanti (Ghanéens en général) n’est pas tellement éloignée de celle des Dyoulas ; les pêcheurs fanti sont ainsi régulièrement accusés de sacrifier des nouveaux-nés à Mamy Wata, la déesse des eaux, pour la réussite de la pêche, concernant l’année à venir.
Peut-être faudrait-il transposer les patterns locaux de la barbarie, voire de la sauvagerie, qu’offrent aux solides ethnocentrismes locaux les stocks de mythes d’origine et de contes, de récits de voyage et de légendes sur les ethnies lointaines, renforcées par les stéréotypes coloniaux ? On pourrait utilement réfléchir en géographe, s’inspirant autant des analyses des hellénistes sur les marginalités grecques que des propositions foucaldiennes, sur des lieux toujours périphériques, montagneux ou maritimes, par rapport à la supposée centralité des ethnies sudistes qui se voient toujours comme les "fondateurs" (dit-on couramment) de la Côte d’Ivoire et (pire !) "ceux qui ont vu le Blanc le premier…", organisant un decrescendo de la "civilisation" de la Côte aux Savanes.
Mais n’y a-t-il ici que de l’imaginaire ? Les témoignages concordants des criminologues, de la justice et des "forces de l’ordre" font par exemple état de jeunes sahéliens isolés ou en groupes qui pensent venir "se chercher" à Abidjan, et il n’est que de reconsidérer les extraordinaires documents de Jean Rouch (Moi, un Noir et Jaguar [31] notamment) pour comprendre que la capitale ouest-africaine a toujours attiré toute les marginalités. On pourrait aussi considérer les effets secondaires de la "gouvernementalité Poro" (comme au Sahel, au nord de la Côte d’Ivoire, comme en Sierra Leone ou au Liberia) qui, donnant le pouvoir total aux aînés en période de forte expansion démographique de la jeunesse, ne leur offrent que l’"exit solution" et les risques de l’aventure extérieure, sans tabous ni limites - ce qui correspond d’ailleurs à une certaine vérité historique.
Le Liberia proche offre aussi des occasions de reconsidérer le "triangle sémiotique de la violence" : dans un procès retentissant, le chef d’état-major Thomas Quiwonkpa a été convaincu d’avoir fait arracher le cœur d’un jeune soldat sacrifié, dans un rituel destiné à le faire parvenir au pouvoir suprême. Dans le même ordre d’idée, notons qu’outre les multiples rumeurs incontrôlées d’Abidjan au cours des années 1990, on a bel et bien découvert le corps d’un garçonnet de 10 ans décapité, l’enquête remontant au marabout commanditaire, mais non au bénéficiaire du rituel [32]… Remarquons aussi que la rumeur et la victimisation s’inversent au détriment de l’allogène et de l’albinos (singuliers donc sacrifiables selon les modèles de nombre d’ethnies ouest-africaines) à la mort du souverain : pour un roi baoulé ou akan, a fortiori pour Félix Houphouët Boigny, dont le deuil provoqua la claustration volontaire de la plupart des allogènes. Quand au Réel du rite, on en discute encore…
La guerre de type libérien telle que nous l’avons interprétée semble le lieu où le fantasme culturel (dévoration, dépeçage) passe au Réel, en l’absence de toute ritualisation de l’acte, sur l’antimodèle de la "guerre lointaine". Il faut bien voir que, par rapport aux fantasmes ivoiriens, la guerre à la libérienne représente l’autre pôle, innommable, du continuum de la violence. Ainsi des représentations des "guerriers pleins" des ghettos décrits par Eliane de Latour [33], qui, loin de rester dans l’Imaginaire, sont à la fois la préfiguration d’une violence incontrôlable et la projection d’une violence bien réelle, de la guerre aux frontières - à laquelle d’ailleurs les têtes brûlées et les déshérités de toute l’Afrique de l’Ouest n’ont pas manqué de participer. Nombre de pathologies ou de traumas post-conflits pourraient d’ailleurs s’expliciter comme le prix de cette transgression majeure, d’avoir fait passer, sans filtre ni rituel, la violence du symbolique dans l’acte de guerre.
 
L’émergence de la violence dans l’ordre du politique
 
 
Pour en revenir à la scène ivoirienne, sous le régime militaire de Gueï, l’organisation des groupes de "jeunes gens" protégeant et rackettant la ville sur le "modèle congolais" en milices urbaines militaro-policières, en concurrence féroce et affranchie de toutes lois, n’est en un sens que l’apogée et la systématisation des deux tendances, de la violence organisée et de sa contre-violence, de l’informel et du formel, jusqu’aux sommets de l’Etat putschiste. D’où les difficultés récentes d’apurer ce passif, qui a pu faire apparaître une hiérarchie invisible à côté des forces armées et faire parler d’escadrons de la mort au plus fort des affrontements avec la rébellion nordiste. Pour l’avoir observé sous quatre régimes successifs et pratiqué en observation participante comme tout Abidjanais, on peut se demander qui contrôlera réellement une police urbaine aux rackets ritualisés et standardisés (un "tarif" pour "boire et manger" est de 1 000 francs CFA, de notoriété publique, beaucoup moins mais plus souvent pour les taxis, "gbakas" (minibus), et autres "woro-woro" (taxis collectifs)…).
Mais un retour en arrière permet de recenser des formes inattendues de la violence dans l’ordre du politique, à l’opposé d’une idéologie saint-sulpicienne d’un paradis houphouétiste de paix et de concorde contrastant entièrement avec l’époque contemporaine.
Sans revenir en détail sur la répressions des opposants ni celles de rébellions de régions entières (Sanwi, Guébié, etc.), on peut rappeler que, instruit de son passé de "compagnon de route" du Parti communiste français (PCF], Houphouët Boigny a conservé un contrôle très fort sur parti, syndicat et média uniques, allié à une "politique des complots successifs" très significative. Mais, à l’inverse de régimes comme celui de Sékou Touré, par exemple, l’usage ponctuel et ciblé de la violence s’est allié à de prodigieuses capacités de récupération par les promotions et corruptions, après l’aveu préalable : pratique ritualisée par la "demande de pardon", auquel bien peu ont résisté, mais qui a fourni un modèle de régulation des conflits irriguant verticalement le corps social ("dialogue à l’ivoirienne").
Des pratiques politiques spécifiques (que nous avions analysées en leur temps en transposant le modèle de la "société de cour [34]") visaient à l’inverse à prévenir la violence politique, voire les méfaits de l’ethnicisation croissante. C’est ainsi qu’accordant la prépondérance aux Baoulé dans l’appareil d’Etat, le vieux président dosait soigneusement, contrairement à d’autres régimes africains pratiquant la monoculture ethnique ou clanique, ministères ou postes de fameuses SODE, entre ressortissants des grands blocs ethnico-régionaux. La politique de prévention allait jusqu’à favoriser des unions matrimoniales entre enfants de "grands" d’ethnies ou camps opposés, tandis que les nominations ethniques et le système clientéliste créaient de curieux et parfois dangereux fiefs : aux Bété l’armée, aux Attié la recherche, aux Dyoulas les transports, etc. Ce que Henri Konan Bédié, par exemple, a systématiquement déconstruit, en particulier la politique d’accueil des étrangers - qui ne se résume pas aux inquiétantes thèses de l’ivoirité.
S’il s’agissait ici de prévenir les violences spontanées, le régime houphouétiste a su, quand cela convenait à ses intérêts, manipuler la violence xénophobe, ou la créer. Le pouvoir a fait des émeutes urbaines ou des campagnes contre les étrangers : Dahoméens, Ghanéens, Libanais, Mauritaniens, Occidentaux, une catharsis périodique. Pillages et saccages, viols et agressions ont eu lieu parfois plusieurs jours (cas des Ghanéens) dans les quartiers d’Abidjan, avant que l’armée soit appelée en renfort pour rétablir le calme.
Inversement, l’impunité politique des "forces de l’ordre" a commencé, dans une Côte d’Ivoire pacifiée, par l’incursion sanglante de la Force d'intervention rapide parachutiste commandos (FIRPAC) du colonel Gueï, conclue par la formule célèbre du vieux président : "on ne jette pas le couteau qui vous a blessé"… Mais d’autres émeutes urbaines (qui ont échappé au pouvoir dès le début des années 1990 et coïncidé avec le multipartisme, notamment celui qui a marqué les imaginations, sur le thème spontané : "Houphouët, voleur !"), d’autres répressions, d’autres épisodes jalonnent cette montée de la violence politique : ainsi ces manifestations de l’opposition, sous la primature de Alassane Ouattara, qui vit le chef du Front populaire ivoirien (FPI), son fils et ses proches emprisonnés trois mois en vertu d’une caricaturale "loi anticasseur", tandis que le matraquage des manifestants se traduisait par l’hospitalisation de Simone Gbagbo, gravement blessée - événements qui laissent des séquelles et sont explicatifs de positions ultérieures.
Pendant cette période d’ouverture pluraliste et de contestations croissantes, la gendarmerie nationale, contre l’armée et la police, a pu faire figure de "corps républicain" (et de principal soutien de l’actuel régime) : ainsi ce commandant de gendarmerie, disant plus tard appliquer les principes appris avec la coopération militaire française, s’interposant physiquement entre le président du FPI et les nervis du régime Bédié voulant le supprimer.
Rappelons aussi la "macoutisation" du régime finissant, lorsque, voulant lutter par tous les moyens contre le "pouvoir de la rue" acquise à l’opposition, on vit le vieux président recevoir au palais le lumpen-prolétariat des "loubards de quartier", les salariant ouvertement, les utilisant non sans heurts dans les manifestations ou sur le campus. Cette guérilla urbaine commençante a culminé par les très dures journées des 24 et 25 octobre 2000, quand la population des quartiers périphériques en a fini (à mains nues, puis aidée par l’armée et la gendarmerie) avec les groupes armés jusqu’au-boutistes défendant le régime Gueï contre le président élu, Laurent Gbagbo.
C’est dire que présenter le "mouvement patriote" comme une nébuleuse crée artificiellement par la présidence actuelle comporte un double biais : celui, devenu évident, d’avoir sous-estimé la force du mouvement nationaliste au Sud, et son enracinement dans la population ; celui surtout de ne pas le placer dans l’histoire et la sociologie des mobilisations identitaires - en effet, ce type de mouvement semble spécifique à une certaine catégorie d’âge, celle d’une jeunesse urbaine et rurale minorée socialement (du secteur formel notamment) et ethniquement (par exemple la "jeunesse" ébrié commence entre 25 et 30 ans, et a peu le droit à la parole) - ; enfin la sociologie des mobilisations peut mettre en miroir ces mouvements au Sud et une rébellion de plus en plus éclatée et paupérisée au Nord, exutoire commun d’une catégorie d’âge cherchant dans la violence une place que l’ordre quotidien lui refuse.
Mais cette violence politique urbaine s’est aussi, c’est indéniable, politisée et a été revendiquée par des groupes minoritaires mais extrêmement actifs : c’est le cas de la fameuse Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (FESCI) [35], qui en un sens reproduit le rôle, à l’échelon ivoirien, de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF) panafricaine, pépinière de rebelles tôt ou tard intégrés (dans de meilleurs postes, disait-on en Côte d’Ivoire, qu’ils se seraient montrés auparavant plus contestataires !). Ce modèle FESCI s’applique autant au mouvement patriote que rebelle, expliquant notamment l’étonnant itinéraire de Guillaume Soro (ex-leader FPI) et déjà ministre : voie turbulente, mais assez classique du jeune turc promis à de hautes responsabilités qu’a aussi empruntée, contre le "Vieux", comme on appelait le président, mais sans jamais "demander pardon", un certain Laurent Gbagbo… Cependant les ravages sur le campus, la définition du syndicat étudiant comme "organisation révolutionnaire", les scissions successives, ont culminé avec la pré-guerre civile en milieu universitaire par de véritables chasses à l’homme et l’utilisation de machettes - indicateur, sous Gueï, d’un seuil dangereux [36] qui avait été franchi, très loin des revendications corporatistes des débuts.
 
Faillites du lien social ?
 
 
Le "contrat social" implicite s’est-il rompu dans les années 1970, lorsque le système économique et étatique ne pouvait plus absorber les nouveaux diplômés, que la jeunesse rurale se trouvait exclue de facto de la terre, que la fracture ethnico-régionale s’accentuait ? Ce que nous avons analysé comme la fin d’un "bloc hégémonique", pour parler en termes gramsciens, correspondait de plus au trop long règne d’un monarque éclairé et d’un parti-Etat unique, puis dominant. Dès les années 1980, on pouvait interpréter des symptômes divers, dans la sociologie ivoirienne, comme une aggravation des tensions qui devait forcément conduire à une importante crise du politique, voire à une guerre civile, avec implication et victimisation des communautés étrangères - contrairement aux thèses optimistes de transition ordonnée et de renouvellement économique.
De ces symptômes, la montée de violences très diverses constitue de bons indices, mais d’autres champs du social portent l’empreinte, sous l’houphouétisme triomphant, de nouvelles inquiétudes et d’une agitation des esprits qui ne peut alors s’exprimer dans l’ordre du politique ; on a pu ainsi réinterpréter, de manière politologique et non plus anthropologique, le foisonnement religieux et l’éclosion prophétique, mais aussi le polythéisme quotidien ou les nouveaux mouvements religieux qui formaient, à l’échelle nationale, comme des précurseurs des changements politiques à venir [37].
Quant au "continuum de la violence", qui doit être observé sur la longue durée, on a pu constater des relations complexes entre ses manifestations marquées par les modèles de l’ethnicité et les réinterprétations urbaines ; il est intéressant de remarquer le fonctionnement en système d’un "champ international de la violence", qui se traduit par une "guerre nomade" en Afrique de l’Ouest, directement branchée sur ces continuums nationaux. Cette dimension de relations internationales de la montée de la violence n’est pas univoque : si la guerre aux frontières se trouve en position de Réel par rapport à l’Imaginaire de milieux marginaux ivoiriens (les "guerriers pleins" des ghettos et des villages ne se contentent pas de mimer la guerre, ils s’y engagent), si les formes de violence passent les frontières (membres coupés, dépeçages du corps de l’ennemi, etc.), les rituels de paix ou les accords intercommunautaires permettent de limiter les conflits et de réintégrer les combattants.
Ne faut-il pas, dans le cas ivoirien, inverser le questionnement ? Après avoir marqué les formes de la montée de la violence et la déliaison sociale, s’interroger sur l’absence de guerre civile totale, et même de génocide sur l’exemple rwandais ? A observer superficiellement les tensions interethniques, leurs manipulations politiques et les mobilisations identitaires, on pourrait croire la Côte d’Ivoire à feu et à sang, jusqu’au moindre village ou campement. Or, s’il n’en est rien, ce n’est certes pas uniquement par les seules vertus du corps expéditionnaire "Licorne", et de ses supplétifs CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest) et onusiens.
Il faut chercher du côté des mécanismes internes de régulation de la violence les raisons pour lesquelles les 3 ou 4 millions de migrants sahéliens du Sud, et le bon million de Dyoulas d’Abidjan n’ont au fond été que marginalement inquiétés, victimisés et chassés. Sans nier les souffrances bien réelles de milliers de Maliens ou de Burkinabè "déguerpis" de leurs plantations du Sud ni les sombres heures du charnier de Yopougon et des exécutions extrajudiciaires dans la capitale, il faut en remarquer la symétrie pour le Nord : fonctionnaires sudistes chassés ou massacrés, exactions et tueries dans les villages baoulé occupés par les rebelles, charnier de Bouaké (gendarmes sudistes et leurs enfants), etc. Par contre, face à cette violence guerrière somme toute limitée contre des boucs émissaires respectifs, les deux camps ont, dans un nationalisme partagé, refusé la violence totale, "à la libérienne", de l’Ouest ivoirien : jusqu’à liquider, vraisemblablement sur ordre de la direction du Mouvement patriotique de Côte-d’Ivoire (MPCI), le "pseudo Doe", chef du factice Mouvement populaire ivoirien du Grand Ouest (MPIGO) et de ses dangereux alliés libériens.
Mais l’essentiel est ailleurs : dans ce qu’il reste du contrat social non pas national mais local, au-delà de la guerre et de la querelle de l’ivoirité. Les récentes enquêtes de terrain montrent en effet le maintien paradoxal, malgré des situations très tendues autour du foncier, de la relation hôte/étranger, que l’on préfèrera à la doxa rebattue du dualisme simpliste autochtone/allogène, pour mieux marquer le lien d’homme à homme, interpersonnel et non pas seulement catégoriel. En Côte d’Ivoire, "devenir l’étranger" d’un maître de terre et donc d’une communauté reste un lien complexe fait d’obligations, mais aussi de protections contre la violence, que l’on n’a pas fini d’explorer - et qui ne saurait se réduire à un quelconque "achat/vente" de terre, ni à une opposition d’ethnies et de nationalités.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Agamben, G. (2003), Etat d’exception, Paris, Le Seuil.
·  Andoche, J. (1995), "De la dépossession culturelle à l’accumulation d’un capital souffrance", in Suicide et tentatives de suicide à La Réunion, textes assemblés par G. Duval et al., INSERM, Paris, L’Harmattan.
·  Arditi, Claude (2003), "Les violences ordinaires ont une histoire", Politique africaine, n° 91.
·  Augé, Marc ( 1982), Le Génie du paganisme, Paris, Gallimard.
·  Baulin, Jacques (1982), La Politique intérieure d’Houphouët Boigny, Paris, Eurafor Press.
·  Bigo, Didier et Daniel Hermant (1988), "La relation terroriste revisitée", Etudes polémologiques, n° 47.
·  Brillon, Yves (1980), Ethnocriminologie de l’Afrique noire, Paris/Montréal, Librairie philosophique J. Vrin/Presses de l'Université de Montréal.
·  Chauveau, Jean-Pierre (2000), "La question foncière en Côte d’Ivoire et le coup d’Etat, ou : comment remettre à zéro le compteur de l’histoire ?", Politique africaine, n° 78, juin.
·  Elias, Norbert (1974), La Société de cour, Paris, Flammarion.
·  Bonnafé, Pierre et Michèle Fiéloux (1984), "Le dédain de la mort et la force du cadavre", Etudes rurales, n° 95-96, janvier-juin.
·  Galy, Michel (1988), "Les formes de la violence à Abidjan", Paris, Institut français de polémologie.
·  Galy, Michel (1989), "Les mouvements religieux en Côte d’Ivoire", Paris, Institut français de polémologie.
·  Galy, Michel (1993), "Brigand d’Abidjan", in " Chemins de rencontre ", synopsis conçu avec le cinéaste D. Duuez, SCAM.
·  Galy, Michel (1998), "Liberia, machine perverse" (1998), Cahiers d’études africaines, n° 150-152.
·  Galy, Michel (2001), "Le savoir de l’Occident : sur les représentations du “coup d’Abidjan”, le 24 décembre 1999", Cultures et conflits, n° 37, automne.
·  Galy, Michel (2002), "Le conflit aînés/cadets dans l’Eastern Province de Sierra Leone", Paris, colloque OCDE.
·  Galy, Michel (2003), "L’invention de l’enfance", in Garçons et filles des rues dans la ville africaine, rapport de recherche du Groupe de recherche et d'échanges sur les jeunesses marginalisées en Afrique et dans le monde (Grejem), Paris, Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), novembre.
·  Galy, Michel (2004), “Médiations locales en Côte d’Ivoire”, document de recherche du “Centre d’études sur les conflits”, janvier.
·  Goody, Jack (1998), "Establishing control", in Cahiers d’études africaines, n° 150-152.
·  Hassenfratz, F. (1974), "Le phénomène criminel en Côte d’Ivoire", thèse, université Paris II.
·  Hiroyuki, Suzuki (1997), "Loubard feeling", université de Tokyo.
·  Kanga, B.O. (1991), "Les conflits fonciers à Béoumi", Plan foncier rural (PFR), Abidjan.
·  Konaté, Yacouba (2003), "Les enfants de la balle, de la Fesci aux mouvements de patriotes", Politique africaine, n° 89, mars.
·  Latour, Eliane de (2001), "Métaphores familiales dans les ghettos de Côte d’Ivoire", Autrepart, n° 18.
·  Marie, Alain (2004), "La violence faite à l’individu", Politique africaine, n° 91, octobre.
·  Meillassoux, Claude (1964), Anthropologie économique des Gouro de Côte d’Ivoire (réimpression de l'édition originale : Paris, éditions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales [EHESS], 1999).
·  Richards, Paul (1996), Fighting for the Rain Forest : War, Youth and Ressources in Sierra Leone, Oxford, James Currey.
·  Schwartz, Alfred (1971), Tradition et changements dans la société guéré, Paris, Orstom.
·  Sémelin, Jacques (2002), "Violences extrêmes", Revue internationale des sciences sociales, n° 174, décembre.
·  Terray, Emmanuel (1969), "L'organisation sociale des Dida de la Côte d'Ivoire", Annales de l’université d’Abidjan, Série F, tome 1, fascicule 2.
·  Varlet, A.-M. (1959), "Des modes de preuve en matière criminelle et des coutumes indigènes", mémoire de droit, université d’Abidjan.
 
NOTES
 
[*]Politologue, chercheur au CREC Saint-Cyr (Coëtquidan) ; chercheur associé au Centre d’études sur les conflits ; enseignant en relations internationales à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris.
[1]Cf. par exemple Andoche (1995) ; pour une théorisation des "violences extrêmes", cf. Sémelin (2002).
[2]Galy (1993).
[3]Théorisation du "passage" entre les univers ethniques et urbains, mais aussi des micro-univers des sociétés civiles aux réalités des conflits, quand des formes de violence à la fois enracinées et toujours réinterprétées se diffusent par delà les frontières, mais aussi passent de l’Imaginaire mythique au Réel. Cf. dans ce sens Goody (1998) et Richards (1996), pour des interrogations parallèles.
[4]Ce qui constitue une tentative de transposition à la criminalité ordinaire, du "triangle de la violence" politique, entre Etats, acteurs contestataires, telle que la définissent Bigo et Hermant (1988).
[5]A.-M. Varlet recense dans un mémoire de droit (1959) l’arsenal des ordalies ivoiriennes, devant les dieux locaux (Koui chez les Krou, par exemple), les Ancêtres ou la communauté. Les peines ou les menaces font preuve d’une grande inventivité : épreuve du "bois rouge" ou suc d’euphorbe ; œuf empoisonné ou bile de caïman ; foie d’homme bouilli ; menace de la noyade ou de l’étranglement, de piqûres avec aiguilles ou pointes de flèches, des fourmis manians déjà citées, de l’ensevelissement dans le tombeau victime et son meurtrier supposé -…, procédés qui, de manières diverses, visent à l’aveu, avant la peine.
[6]Cette analyse est corroborée par l’opinion d’un des rares criminologues ayant procédé à des enquêtes comparatives en Afrique : Brillon (1980) parle de "l’autarcie judiciaire des communautés paysannes", d’autant que le système judiciaire est en porte-à-faux, conçu comme une discipline d’acculturation et d’occidentalisation (dot, régime foncier, etc.).
[7]Cf. Meillassoux (1964), Terray (1969), Bonnafé et Fiéloux ( 1984).
[8]Cf. en particulier Kanga (1991). Le meilleur spécialiste de la "question foncière" ivoirienne, Jean-Pierre Chauveau, écrivait allusivement : "Les conflits récents entre communautés d’origine différente […] ne sont pas exclusifs de conflits fonciers entre des villages ou des groupes de villages appartenant à la même communauté ethnique, également récurrents dans la plupart des régions ivoiriennes ; sans parler des conflits qui interviennent régulièrement […] au sein de communautés locales et des groupes domestiques." (Chauveau 2000).
[9]Galy (2002). Cf. surtout Richards (1996) par rapport au RUF.
[10]Thème extrêmement important par rapport à la problématique des violences ordinaires, que nous ne faisons qu’esquisser faute de place : nous renvoyons à notre étude à paraître sur les médiations locales dans le post-conflit (Galy 200 ???).
[11]En ce qui concerne le lien entre violence, communauté et paupérisation, objet du dossier de Politique africaine (n° 91, octobre 2003), nos réflexions se situent plutôt du côté de l’analyse de Claude Arditi sur le cas tchadien, dans l’article significativement intitulé : "Les violences ordinaires ont une histoire", qui discute d’ailleurs le passage "des violences ordinaires à la violence politique" (Arditi 2003).
[12]Ce qui n’a rien de spécifique à Abidjan ; on peut citer, de manière comparative, le fameux et imaginaire "article 320 de la Constitution malienne", qui permettrait, pour 300 francs CFA le litre d’essence et 20 francs CFA la boîte d’allumettes, de brûler les voleurs, et même des enfants des rues délinquants. Cette formule bamakoise s’appliquerait à la plupart des capitales subsahariennes.
[13]Ce que constate déjà Hassenfratz (1974). L’auteur corrobore nos observations récentes : "tous les mois, on repêche des cadavres mutilés dans la lagune Ebrié […] ; il s’agit de voleurs qui ont été massacrés par leurs victimes et jetés dans la lagune." A la même époque, à Marcory, la purge à l’acide nitrique connaît la faveur des justiciers.
[14]Cf. l’article sur un règlement de compte et un vol à Soubré, dont le titre dit l’essentiel : "La poire à lavement contenait de la gamaline"…, Ivoir Soir, 17-18 décembre 1988.
[15]Sans doute dérivé de rituels ethniques, comme chez les Guérés décrits par Schwartz (1971), où l’application du piment sert à l’aveu du criminel supposé.
[16]Hiroyuki(1997).
[17]Musique et danse originaires de Côte d'Ivoire (NDLR).
[18]Voir notre synthèse critique (Galy 2003).
[19]François Lefort, prêtre-médecin, ayant longtemps travaillé en Afrique de l´Ouest, est accusé d´actes de pédophilie (NDLR).
[20]Enda (Environnement et développement du Tiers-Monde) est basée à Dakar au Sénégal (NDLR).
[21]On appelle ces enfants des rues les "4 Mi", en raison des quatre fléaux dont ils sont victimes (violence, drogue, alcoolisme et prostitution) qui commencent par la même syllabe en langue malgache (NDLR).
[22]Galy (1998).
[23]Que nous ne considérerons pas ici comme phénomène urbain, mais dans son "entre-deux" ambigu et révélateur, quand Etat et socius hésitent à la situer dans le Réel des institutions judiciaires ou dans l’Imaginaire ethnique refoulé ; on sait que G. Agamben, 2003, voit dans cette "épreuve des limites" du Droit le lieu privilégié de l’analyse. On ne peut ici qu’être d’accord avec Marie (2004), voyant crise et paupérisation se traduire par une croissance structurelle des violences entre individus et l’éclatement communautaire - ce qui n’est pas exactement notre sujet.
[24]Morceaux choisis, si l’on peut dire : pour la mort des cadres, selon un accusé, "c’est normal, si mon fils ne me donne rien, il vaut mieux qu’il meure". Pour le goût, "la chair humaine est beaucoup plus douce que la chair de poulet". Pour une victime en France, c’est possible, "il y en a qui disent qu’on téléphone"… Le journaliste voudrait en savoir plus et en rajoute : "nous sommes restés un peu sur notre faim"… Ivoir Soir, 11 mai 1989.
[25]Respectivement Ivoir Soir, 23-25 décembre1988 et 25 janvier 1989.
[26]Cf. Baulin (1982). Jean-Baptiste Mockey, alors ministre de l’Intérieur, fut accusé en 1963 par le président Houphouët Boigny de "complot fétichiste" : il aurait déposé une tête de chat noir – symbole de sorcellerie – près du palais présidentiel (NDLR).
[27]Galy (1988) ; cf. aussi Galy (1993).
[28]Le petit peuple imaginant par exemple Félix Houphouët Boigny téléphonant au directeur des "grands travaux" (DCGTX) pour commander, en faveur de sa basilique, des "boîtes de Malbourough" (sic), emplies de "billets rouges" de 10 000 francs CFA !
[29]Cf. Augé (1982).
[30]Galy (2000).
[31]Films sortis en salle en 1958 pour le premier et en 1967 pour le second (NDLR).
[32]Cf. "L’affaire du coupeur de tête d’Abobo - derrière-les-rails", Ivoir Soir, 21-23 décembre1989. Dans le même ordre d’idée : "Meurtre rituel à Dimbokro", sacrifice entre Baoulé d’un jeune homme enterré dans une fourmilière pour le culte du dieu local Ahere Koli (Ivoir Soir, 12 juin 1990). Dépeçage de "Dollar", un taximan de Yopougon (langue, sexe et cœur) pour le compte d’un marabout : à noter que le journaliste interroge le député du Plateau, celui de Facobly, et le maire du même quartier pour leur proximité avec certains acteurs du rituel (Kabako, 8 avril 1991). Dans Hasenfrattz (1974), l’auteur recense, entre 1950 et 1973, 14 cas d’homicides rituels jugés, du "fétichisme" ordinaire (réussite aux examens, richesse, pêche, etc.) aux rituels royaux ou au politique (succès espéré d’un coup d’Etat) ; mais les incertitudes foisonnent et l’accusation est, elle aussi, rituelle et efficace, contre les ennemis de l’accusateur…
[33]Notamment Latour (2001).
[34]D’après Elias (1974).
[35]Cf. Konaté (2003), qui s’enchaîne aussitôt dans un cycle de violences croissantes dont l’auteur rappelle utilement quelques éléments dans son excellent article, en même temps que l’inventivité langagière immédiate (devant la nouveauté des mots et des choses, la théorie des "speech acts" peut trouver là une curieuse application politique ; cf., sur ce point et celui de l’efficacité des noms de guerre, Galy (1998).
[36]Cf. Konaté (2003).
[37]Cf. Galy (1988).
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Politologue, chercheur au CREC Saint-Cyr (Coëtquidan) ; che...
[suite] Suite de la note...
[1]
Cf. par exemple Andoche (1995) ; pour une théorisation des ...
[suite] Suite de la note...
[2]
Galy (1993). Suite de la note...
[3]
Théorisation du "passage" entre les univers ethniques et ur...
[suite] Suite de la note...
[4]
Ce qui constitue une tentative de transposition à la crimin...
[suite] Suite de la note...
[5]
A.-M. Varlet recense dans un mémoire de droit (1959) l’arse...
[suite] Suite de la note...
[6]
Cette analyse est corroborée par l’opinion d’un des rares c...
[suite] Suite de la note...
[7]
Cf. Meillassoux (1964), Terray (1969), Bonnafé et Fiéloux (...
[suite] Suite de la note...
[8]
Cf. en particulier Kanga (1991). Le meilleur spécialiste de...
[suite] Suite de la note...
[9]
Galy (2002). Cf. surtout Richards (1996) par rapport au RUF...
[suite] Suite de la note...
[10]
Thème extrêmement important par rapport à la problématique ...
[suite] Suite de la note...
[11]
En ce qui concerne le lien entre violence, communauté et pa...
[suite] Suite de la note...
[12]
Ce qui n’a rien de spécifique à Abidjan ; on peut citer, de...
[suite] Suite de la note...
[13]
Ce que constate déjà Hassenfratz (1974). L’auteur corrobore...
[suite] Suite de la note...
[14]
Cf. l’article sur un règlement de compte et un vol à Soubré...
[suite] Suite de la note...
[15]
Sans doute dérivé de rituels ethniques, comme chez les Guér...
[suite] Suite de la note...
[16]
Hiroyuki(1997). Suite de la note...
[17]
Musique et danse originaires de Côte d'Ivoire (NDLR). Suite de la note...
[18]
Voir notre synthèse critique (Galy 2003). Suite de la note...
[19]
François Lefort, prêtre-médecin, ayant longtemps travaillé ...
[suite] Suite de la note...
[20]
Enda (Environnement et développement du Tiers-Monde) est ba...
[suite] Suite de la note...
[21]
On appelle ces enfants des rues les "4 Mi", en raison des q...
[suite] Suite de la note...
[22]
Galy (1998). Suite de la note...
[23]
Que nous ne considérerons pas ici comme phénomène urbain, m...
[suite] Suite de la note...
[24]
Morceaux choisis, si l’on peut dire : pour la mort des cadr...
[suite] Suite de la note...
[25]
Respectivement Ivoir Soir, 23-25 décembre1988 et 25 janvier...
[suite] Suite de la note...
[26]
Cf. Baulin (1982). Jean-Baptiste Mockey, alors ministre de ...
[suite] Suite de la note...
[27]
Galy (1988) ; cf. aussi Galy (1993). Suite de la note...
[28]
Le petit peuple imaginant par exemple Félix Houphouët Boign...
[suite] Suite de la note...
[29]
Cf. Augé (1982). Suite de la note...
[30]
Galy (2000). Suite de la note...
[31]
Films sortis en salle en 1958 pour le premier et en 1967 po...
[suite] Suite de la note...
[32]
Cf. "L’affaire du coupeur de tête d’Abobo - derrière-les-ra...
[suite] Suite de la note...
[33]
Notamment Latour (2001). Suite de la note...
[34]
D’après Elias (1974). Suite de la note...
[35]
Cf. Konaté (2003), qui s’enchaîne aussitôt dans un cycle de...
[suite] Suite de la note...
[36]
Cf. Konaté (2003). Suite de la note...
[37]
Cf. Galy (1988). Suite de la note...