Afrique contemporaine
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
248 pages

p. 141 à 161
doi: 10.3917/afco.209.0141

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DOSSIER PAIX, SÉCURITÉ, DÉVELOPPEMENT

no 209 2004/1

2004 Afrique contemporaine DOSSIER PAIX, SÉCURITÉ, DÉVELOPPEMENT

La guerre au nord de l’Ouganda : une “solution militaire” sans issue ?

Leslie PIQUEMAL  [*]
Apparue en 1987 comme mouvement rebelle du nord de l’Ouganda, la Lord’s Resistance Army (LRA), est toujours en guerre civile contre le pouvoir central, bien qu’ayant à ce jour perdu tout soutien populaire. Les perspectives d’avenir ne sont guère prometteuses dans la zone de ce conflit, dont la population Acholi est la principale victime. As a local rebel movement, the Lord’s Resistance Army (LRA) appeared in 1987 in Northern Uganda and is still engaged in civil war with the State, though to this day it has lost all popular support. The future seems bleak in the conflict area, particularly for an Acholi population which remains the main victim in the fighting.
En 1986, la National Resistance Army (NRA), menée par Yoweri Museveni, prend Kampala et défait rapidement ses principaux adversaires dans la guerre civile qui déchire l’Ouganda depuis 1980. Si la plupart de ses opposants rendent leurs armes puis sont cooptés par le nouveau régime ou rejoignent l’opposition politique, quelques mouvements rebelles armés subsistent à la périphérie du territoire et agissent sporadiquement pendant quelque temps, à l’échelle locale. Seule a survécu la Lord’s Resistance Army (LRA, Armée de résistance du Seigneur), de Joseph Kony, formée peu après la victoire de Museveni, à partir des restes du mouvement rebelle millénariste d’Alice Lakwena, le Holy Spirit Movement (HSM). La LRA est engagée dans une lutte armée de plus en plus meurtrière, au nord de l’Ouganda, contre le pouvoir central.
Les médias internationaux font peu de cas de ce conflit, accordant plutôt leur attention à ce qu’ils perçoivent comme le succès macroéconomique de l’Ouganda ; en effet, le pays a obtenu une rapide croissance de son produit intérieur brut (PIB), suite à la mise en œuvre d’une politique économique de réforme structurelle. Les conflits des pays frontaliers de l’Ouganda, le Rwanda, la République démocratique du Congo (RDC) et le Soudan, ont eu davantage de visibilité internationale.
La persistance de la guerre au nord de l’Ouganda, qui est l’une des plus anciennes de la région des Grands Lacs, est difficile à expliquer. Le conflit semble n’être que marginalement alimenté par l’Etat voisin du Soudan. Il n’est pas non plus entretenu par le trafic de ressources naturelles permettant l’achat d’armes. Quelles sont alors les raisons de son développement, de sa continuité jusqu’à aujourd’hui, et de la récente recrudescence de la violence ? Qu’est-ce qui entrave la régulation du conflit et limite ainsi les perspectives d’avenir pour cette région ?
 
Les 10 000 guerriers d’Alice Lakwena
 
 
Un prophétisme armé
Le Holy Spirit Movement apparaît en 1986 au nord de l’Ouganda, lorsqu’Alice Auma, de l’ethnie Acholi, se dit possédée “par l’esprit Lakwena qui lui ordonne de constituer [des] forces armées […] pour renverser le gouvernement”, ainsi que pour “purger le monde du pêché et construire un monde nouveau où seront réconciliés l’homme et la nature [1].” Prenant le nom d’Alice Lakwena, elle prêche un discours mêlant des éléments de religion autochtone au christianisme, et vise à lutter contre le Mal qu’incarnent pour elle les soldats de la National Resistance Army, les forces de Museveni qui occupent depuis peu le nord du pays, y compris les terres des Acholi.
L’armée des 10 000 fidèles de ce mouvement connaît d’abord de grands succès, malgré l’emploi de techniques de combat particulières (potions sacrées détournant les balles, invocation de la protection de l’esprit Lakwena contre l’ennemi) et prend le contrôle des districts de Gulu et de Kitgum, avant d’entamer une marche sur Kampala. Ses forces ne seront défaites qu’à 60 kilomètres de la capitale en 1987. Alice Lakwena fuit alors vers le Kenya ; une partie de ses troupes rejoignent les mouvements successeurs de son père, Severino Lukoya [2], son neveu, Joseph Kony, ou d’autres groupes rebelles.
Le mouvement de Joseph Kony, la Lord’s Resistance Army, a perduré et constitue aujourd’hui le principal groupe rebelle acteur du conflit nord-ougandais. Le début de la vie de Kony est peu connue ; mais, en 1987, il fonda son propre HSM à Gulu, proposa une alliance à sa tante Alice, qui refusa. Puis, à la défaite d’Alice, il récupéra une partie de ses troupes, empruntant beaucoup de ses idées, son discours et ses méthodes. La LRA est cependant moins messianiste ; le mouvement préconise la mise en place dans l’Ouganda entier d’un régime basé sur les Dix Commandements bibliques, mais dit surtout défendre les intérêts des populations du nord du pays, et en particulier les Acholi.
Se contentant alors de brigandage à petite échelle, il lança en 1992 une offensive d’envergure contre le pouvoir central. En 1994, Khartoum apporta son soutien à la LRA qui s’essoufflait, lui fournissant matériel et bases arrières en échange de son concours à la lutte contre les forces du Sudan People’s Liberation Movement/Army (SPLM/A) au Sud-Soudan. Kampala répliqua en soutenant le SPLM/A contre Khartoum. S’est ainsi installée une complexe dynamique régionale, dans le cadre de laquelle la LRA attaquait le SPLM/A, accusait des pertes parmi ses troupes d’enfants-soldats, puis retournait en enlever d’autres en petits nombres au nord de l’Ouganda et ainsi de suite. Dans le contexte de cette crise régionale croissante, le soutien des populations Acholi se maintenait néanmoins dans une certaine mesure pour la LRA, qui devenait le symbole de leur mécontentement face à la répression subie depuis les années 1980 aux mains de la NRA, et à leur marginalisation économique croissante à l’échelle du pays.
En 1999, la LRA s’affaiblissait de nouveau sous le feu soutenu des forces de Kampala, et son recours à des tactiques de plus en plus brutales dans ses relations avec la population Acholi lui fit perdre le soutien de cette dernière. Le gouvernement s’est alors implanté de plus en plus au nord de l’Ouganda, multipliant ses camps et cantonnements. L’amélioration de ses relations avec le Soudan – qui alors retire officiellement son soutien à la LRA – permet à Kampala, en 2002, une offensive de grande ampleur contre les rebelles en territoire sud-soudanais, “Operation Iron Fist”, qui s’est finalement soldée par un échec, tout comme les négociations pour un cessez-le-feu et les tentatives de médiation par des membres de la communauté Acholi. Depuis peu, les combats gagnent progressivement les districts de Lira, Apac, Soroti, Katakwi, Kumi et Kotido, plus au sud et à l’est du pays [3]. Bien que le Soudan ait officiellement retiré son soutien à la LRA, de nombreuses sources locales indiquent que cette dernière reçoit toujours armes et équipement de ce pays.
Massacres, mutilations, pillages, enlèvements… la LRA a mis en œuvre toutes les formes de violence imaginables à l’encontre de la population Acholi dans les trois districts du Nord, ceux de Gulu, de Kitgum et de Pader. Sa présence a été longtemps tolérée dans certaines zones, tant qu’elle constituait un mal moindre que la brutalité des soldats du gouvernement, mais à ce jour elle a incontestablement perdu tout soutien populaire.
Crimes de guerre en pays Acholi
• Les civils entre deux armées
En 2000, les troupes de la LRA s’étaient réfugiées au Soudan, fuyant une épidémie du virus Ebola dans le district de Gulu en pays Acholi ; elles vivaient en pillant les villages soudanais. L’“Operation Iron Fist” de 2002, au cours de laquelle les troupes ougandaises ont attaqué la LRA sur le territoire soudanais avec l’accord de Khartoum, a eu pour effet de renvoyer ce mouvement en Ouganda. Depuis, les violations de droits de l’homme ont crû exponentiellement et le cycle de violence transfrontalière semble sans fin [4].
La LRA comme l’Uganda People’s Defence Force (UPDF, l’armée ougandaise) sont à l’origine de ces abus à l’encontre des populations civiles et des personnes déplacées. En sus des meurtres, tortures, viols, arrestations arbitraires et autres mauvais traitements, les populations sont cantonnées dans des camps où elles ne sont protégées ni de la LRA, ni des abus des soldats de l’UPDF qui sont sensés les y défendre. Pourtant les officiels de Kampala ont souvent fait référence au conflit nord-ougandais comme “les Acholi qui s’entretuent [5]”.
Depuis le déclenchement de l’offensive du gouvernement “Operation Iron Fist” en 2002, la LRA multiplie ses massacres et attaques des camps de personnes déplacées et leur donne plus d’envergure. Sur une population régionale de 1,4 million d’habitants, le nombre de personnes vivant actuellement dans des camps est évalué à 820 000, dont la moitié à Gulu. Dans le district de Pader, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (BCAH) des Nations unies estime que 82 % de la population vit dans ces camps, dans une situation d’extrême insécurité, coupés de l’aide humanitaire [6].
• Rapts d’enfants et rébellion
Les sources les plus modérées estiment que, depuis le début du conflit en 1986, plus de 20 000 enfants ont été enlevés par la LRA [7]. Le nombre d’enlèvements depuis le déclenchement de l’“Operation Iron Fist” par le gouvernement, évalué à 8 400 entre juin 2002 et juin 2003, constitue le plus haut niveau enregistré depuis le début du conflit [8]. On sait en outre que beaucoup de rapts d’enfants n’ont jamais été enregistrés [9].
Selon un rapport de mars 2003 de l’organisation non gouvernementale (ONG) Human Rights Watch (HRW), les enfants ainsi enrôlés de force par la LRA sont évidemment contraints à combattre et à tuer des civils, mais aussi à enlever d’autres enfants. Soumis à des travaux forcés et à la brutalité des combattants adultes, ils sont forcés d’exécuter les enfants qui ont tenté de s’échapper, et sont menacés de mort s’ils font de même. Ceux qui ne suivent pas le rythme des troupes en déplacement dans le bush ou qui refusent d’obéir aux ordres sont exécutés. Les filles servent de servantes, puis de concubines dès l’âge de 14 ans ; elles sont forcées de porter à terme et d’élever les enfants ainsi conçus, et sont très exposées aux maladies vénériennes, dont le sida. Au combat comme dans des fonctions de porteurs ou de concubines, la mortalité des enfants dans les rangs de la LRA est très élevée.
Craignant des représailles contre leurs familles, ou encore d’être exécutés, il leur est difficile de s’échapper. Les jeunes filles “épouses” des commandants sont surveillées de près et, en outre, leurs jeunes enfants ne pourraient généralement pas parcourir dans le bush les longues distances nécessaires pour regagner leurs villages d’origine. Il existe des centres de réhabilitation pour les enfants ex-combattants qui ont pu s’échapper, mais, une fois renvoyés dans leurs familles, ils peuvent de nouveau être enlevés [10].
Outre les traumatismes individuels que suppose ce phénomène, les conséquences à l’échelle de la région dans son ensemble sont évidemment graves. Il semble probable que la guerre du Nord-Ouganda produise au sein de la communauté Acholi, dont les jeunes auront connu à la fois des conditions économiques et sécuritaires très mauvaises et une mortalité importante, une “génération perdue [11]”. Ils font face à un avenir plus qu’incertain, sans autre éducation que celle des armes.
 
Structures du conflit
 
 
La limite des analyses “réalistes”
• L’antagonisme entre populations “sudistes” et “nordistes” ?
L’antagonisme entre groupes ethniques est l’explication la plus couramment invoquée pour expliquer l’apparition et la survie du conflit nord-ougandais, comme les autres conflits qui ont eu lieu dans ce pays depuis l’indépendance. Les identités ethniques sont attribuées à deux catégories : les populations dites “sudistes” et “nordistes”. Ces groupements sont en fait des blocs artificiels, chacun étant composé d’une multitude de petites ethnies. Schématiquement, celles du Sud sont surtout bantoues et étaient organisées, à l’époque pré-coloniale, en royaumes très structurés sur le plan politique et social. Christianisées à la fin du XIXe siècle, privilégiées par les Britanniques, elles fournissaient la majorité du personnel administratif à l’ère coloniale et jusqu’à la fin des années 1960. Les ethnies du Nord sont nilotiques ou nilo-couchitiques, et formées en sociétés acéphales et segmentaires, moins organisées qu’au Sud. Musulmans ou de religion autochtone, leurs membres ont été relativement marginalisés au niveau géographique, culturel et politique pendant l’époque coloniale. Ils ne sont très présents que dans l’armée, recrutés en grand nombre par les Britanniques ; ceci a permis à des Sudistes d’accéder au pouvoir par la force en 1966.
La guerre civile de 1980-1986 fut très meurtrière et les populations furent fréquemment prises pour cible, en tant que membres de groupes ethniques. La prise de Kampala par la NRA de Museveni fut perçue par beaucoup comme une victoire du Sud sur le Nord ; venant du Nord, les anciens dirigeants craignaient de connaître la marginalisation politique et la discrimination [12]. Le HSM a été fondé peu après cette prise du pouvoir par Museveni, quand le succès de la NRA faisait craindre des représailles aux combattants et aux populations du Nord. Il semble que ces craintes aient été justifiées, comme l’indique cet exemple [13] : un bataillon NRA, qui avait combattu des soldats de l’ethnie Acholi à Luwero pendant la guerre civile, a ensuite été cantonné en pays Acholi. Les soldats se sont vengés sur la population Acholi par des pillages, tortures, tueries et viols collectifs. Certains des Acholi se sont soulevés et ont rejoint l’Uganda People’s Democratic Army (UPDA), mouvement de guérilla contre la NRA ; il s’en est suivi une campagne de désarmement forcé de la population par la NRA. Les disparitions de civils et d’anciens soldats Acholi, emmenés dans camps dits de “politisation”, se sont multipliées.
• Une période de forte instabilité pour les populations du Nord
A cette époque, les habitants du nord de l’Ouganda ont fait face au déploiement musclé de la NRA, au reflux des troupes nordistes défaites, qui se sont muées en bandes de pillards, et à l’épidémie naissante du sida. Cette situation où la mort est ainsi “côtoyée au quotidien” facilite la propagation des “messages millénaristes reposant sur une vision apocalyptique de la réalité, auxquels les populations désemparées et apeurées peuvent massivement adhérer [14].” C’est dans ce contexte qu’Alice Lakwena prêche son discours syncrétique mêlant des éléments de religion autochtone et des références chrétiennes, dit lutter contre le “Mal” incarné par les soldats de la NRA et déclenche une guerre sainte.
E.A. Brett considère que les atrocités commises par la NRA à l’encontre des populations du Nord ont aussi contribué à l’émergence des différents mouvements HSM en donnant lieu à de très forts sentiments de culpabilité, de désespoir, d’intimidation, et aussi au besoin d’expier les crimes commis précédemment : 10 000 personnes rejoignent le mouvement d’Alice. Puis la peur et la colère qu’engendre la répression exercée par la NRA alimentent une transition au sein du HSM, d’une dynamique d’expiation de la culpabilité vers une dynamique de rébellion [15]. La sociologue Behrend caractérise la situation ainsi : la terreur générale et la multiplication des conflits dans la région des Acholi, renforcées par des discours sur la sorcellerie, ont produit à cette période un phénomène de “moral panic”, “ dans [un] contexte de terreur générale et de menace intérieure et extérieure à la communauté [16].”
Parmi les facteurs d’émergence du HSM, elle ajoute, plus spécifiquement, le désœuvrement et le besoin de purification des soldats, qui sont défaits, sans emploi, traités dans leurs propres communautés comme des “étrangers internes” (internal strangers) car on les considère comme souillés par leurs crimes et amenant avec eux les cen, les esprits de leurs victimes.
Seul le HSM répond à cette crise par un discours proposant des solutions morales ; Alice met l’accent sur la réhabilitation de ses troupes et les rites d’initiation de ses soldats servent à les purifier des cen et de la sorcellerie. L’esprit Lakwena définit aussi les “Holy Spirit Safety Precautions”, des règles prohibant le vol, le pillage, le mensonge, le meurtre, les rapports sexuels, les cigarettes, l’alcool et autres “pêchés”, pour reconstituer l’ordre moral et contrôler la violence. Contrairement à tous les autres groupes armés agissant dans la région, le HSM réussit donc à discipliner ses soldats et à protéger la population. Alice Lakwena parvient également à préserver la solidarité interne du mouvement par le processus de “culpabilisation”, qui signifie ne pas blâmer les autres pour sa propre culpabilité ou ses propres actions, mais en accepter soi-même la responsabilité ; ainsi il n’y a pas eu d’accusations de sorcellerie à l’intérieur du mouvement. A l’extérieur, par contre, les ajwaka ou femmes médiums/guérisseuses traditionnelles sont accusées de sorcellerie et persécutées par les soldats du HSMF, ce qui est perçu positivement par la population [17].
Les origines du conflit
• Les racines coloniales du militarisme et des mouvements religieux
Selon D. Lubowa [18], l’administration coloniale britannique en Ouganda recrutait localement pour son armée uniquement sur des critères physiques et ne cherchait pas du tout à y attirer des personnes éduquées, même chez les officiers ; ceux-ci étaient tous britanniques. Au moment de l’indépendance, une poignée de soldats sans éducation d’origine africaine furent promus, sous la pression politique, pour un commandement autochtone de l’armée. Parmi ceux-ci figuraient Tito Okello et Idi Amin, qui atteignirent par la suite les sommets du pouvoir politique et qui, à l’origine, furent donc promus non pas pour leur professionnalisme ou leurs compétences, mais pour des raisons politiques. Le temps manquait pour leur fournir la préparation nécessaire à leurs nouveaux rôles.
Les Britanniques recrutaient délibérément des soldats venant principalement du nord de l’Ouganda, parce que la population des royaumes de Buganda et Bunyoro au sud avait résisté à l’établissement de la domination coloniale et que les Britanniques ne voulaient pas leur fournir des armes pouvant servir à des fins insurrectionnelles. Le déséquilibre ethnique dans l’armée qui fut ainsi créé perdura jusqu’en 1986.
L’armée coloniale était destinée à maintenir le système colonial par la force, et devait donc réduire à néant toute résistance populaire à la colonisation. La cruauté et les méthodes brutales employées à cet effet furent conservées par cette armée quand elle devint l’armée ougandaise au moment de l’indépendance du pays. Sa composition et ses méthodes restèrent inchangées [19]. En 1964, les armées tanzanienne, kenyane et ougandaise se mutinèrent toutes trois. Tandis que Julius Nyerere et Jomo Kenyatta réagirent en condamnant publiquement cette mutinerie et en réformant intégralement leurs armées respectives héritées de l’époque coloniale, le Premier ministre ougandais, Milton Obote, accorda des promotions aux officiers mutins ougandais et augmenta leurs salaires. Ils furent ainsi récompensés de leur intervention ; ceci contribua largement à leur impression d’être politiquement indispensables.
Pour Lubowa, cette mentalité est à l’origine des trois coups d’Etat militaires qui ont suivi. Sous Amin, cette armée nordiste devint la principale institution de l’Etat et put impunément se livrer à des orgies de violence. Cet auteur note en outre que, globalement, les relations entre militaires et civils en Ouganda ont été caractérisées par un manque de contrôle civil des forces armées ; l’interférence des politiques dans la sphère militaire et vice versa sont devenues monnaie courante [20].
• L’héritage sanglant des premières années d’indépendance
Depuis l’indépendance, la vie politique ougandaise a ainsi été de plus en plus dominée par la force armée. Etant donné le déséquilibre ethnique dans le personnel de l’armée, ceci a contribué à l’intensification des hostilités et conflits interethniques [21]. De 1962 à 1971, les conflits à l’intérieur des systèmes politique et militaire étaient systématiquement formulés en termes d’identités ethniques. En outre, le refus croissant par les acteurs politiques d’accepter de perdre leurs pouvoirs, ainsi que leur tendance à les conserver par le recours à la force armée ont alimenté l’émergence des militaires comme force politique et la destruction de l’accord constitutionnel de 1962.
Des facteurs internes à l’armée ougandaise ont également contribué à ce processus. Les besoins de l’armée, dont les effectifs ont été décuplés de 1962 à 1969, absorbent une part croissante du budget national et la corruption s’est généralisée. Son état-major, de plus en plus impliqué dans la concurrence politique pour le pouvoir, et ses troupes, qui se sont vu demander d’appliquer des décisions politiques autoritaires, ont perdu toute neutralité politique. Les allégeances politiques deviennent un facteur plus significatif que les capacités militaires ; ceci détruit la solidarité interne et, à long terme, mine les compétences techniques du personnel. La discipline se détériore et l’armée devient simplement une force de répression sociale. L’identité ethnique, vue comme l’indicateur des allégeances politiques, y devient le principal facteur des décisions de recrutement et de promotion, ce qui alimente l’hostilité intergroupe [22].
Un petit groupe d’officiers du Nord peu éduqués se retrouvent ainsi en position de force et peuvent exercer une influence politique prépondérante à l’échelle nationale. Ils cherchent à conserver ce pouvoir, dont ils se soucient peu des limites constitutionnelles, et se considèrent indispensables au fonctionnement de l’Etat.
Ces tendances ont des retombées dans le nord du pays. A la victoire de Museveni en 1986, des milliers de soldats Acholi qui avaient appartenu aux forces du régime de Milton Obote ou de Tito Okello fuient vers le Nord dont ils sont originaires. Ils tentent de réintégrer la vie paysanne mais sans grand succès, car, au cours de la guerre civile, ils ont vécu de pillage et ont appris à mépriser les paysans. Leur retour entraîne une montée de la violence en pays Acholi ; ne voyant d’autre moyen de se sustenter, ils pillent les villages et sèment la terreur : tensions, conflits, dénonciations, cycles de vengeance s’ensuivent [23].
• L’ère Museveni : un militarisme institutionnalisé
Selon l’historien et politologue Omara-Otunnu, la foi du régime ougandais actuel en le rôle déterminant de l’armée dans son effort pour se maintenir au pouvoir et atteindre ses objectifs politiques, explique sa décision initiale de décuplement des effectifs de cette dernière en cinq ans, de 10 000 à plus de 100 000 hommes, et la rapide croissance de sa part dans le budget de l’Etat. Dès 1991, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) plaçait l’Ouganda en tête du continent africain en termes de dépenses militaires par personne [24].
Pendant ce temps, le gouvernement a cultivé des valeurs entretenant une culture politique très spécifique nécessaire à sa survie, selon Omara-Otunnu. La situation dans laquelle il s’est trouvé lors de la prise du pouvoir suggérait d’encourager l’habitude de l’obéissance chez la population civile. Ainsi, la NRA a mis en œuvre l’entraînement militaire universel pour les cadres, les fonctionnaires et tous les écoliers, processus donnant lieu à une socialisation particulière et à l’habitude des armes [25]. L’armée a reçu un statut spécial, supérieur à celui de toutes les autres institutions de l’Etat ; elle serait ainsi à l’abri de toute critique. Le personnel militaire participe aux branches législative et administrative du gouvernement.
Le régime fait usage de symboles militaires dans son discours politique et son interaction avec la société. Il présente généralement les problèmes politique internes, selon Omara-Otunnu, comme étant essentiellement militaires ou demandant des solutions militaires. Enfin, il semble faire peu de cas de la vie humaine, annonçant triomphalement le massacre de ses ennemis.
Omara-Otunnu craint que ce processus n’entraîne à terme l’anarchie : une population très peu éduquée, formée à l’usage des armes et socialisée par une culture de la violence pour l’acceptation du fait que ceux qui possèdent les moyens de la contrainte physique possèdent le pouvoir de décision, sera selon lui peu encline à résoudre ses problèmes autrement que par la force. L’effet néfaste de l’entraînement militaire pour tous les enfants a été confirmé par un rapport accablant de Human Rights Watch sur l’Ouganda en 1999 : “Depuis son arrivée au pouvoir, le NRM [le National Resistance Movement, parti unique créé par Museveni sur les bases de ses forces armées de la NRA] a utilisé un programme d’éducation militaire et politique financé par l’Etat, appelé chaka-mchaka pour répandre l’idée que les partis politiques sont de dangereuses organisations sectaires responsables des maux passés de l’Ouganda, un argument qui a beaucoup d’effet étant donné l’histoire du pays. Chaka-mchaka sert à rationaliser le déni des droits politiques de liberté d’expression, d’association et d’organisation [26].”
En tout cas, le manque de participation politique de la population aggrave son sentiment d’aliénation par rapport aux élites, sentiment qui favorise l’inertie politique, donc la faible contestation de la politique de l’Etat dans la guerre civile du Nord.
 
Un prophétisme contre l’Etat
 
 
Après dix-sept ans de guerre au nord de l’Ouganda, comment expliquer que le conflit opposant la LRA au pouvoir central subsiste à ce jour, et même prenne de l’ampleur ? Pourquoi les perspectives pour sa résolution sont-elles toujours aussi limitées ?
La prolongation de la guerre
• La privatisation du conflit
Parmi les raisons de l’échec des tentatives de négociation pour un cessez-le-feu au cours des cinq dernières années, ce facteur est particulièrement significatif. Le gouvernement comme la LRA ont intérêt à poursuivre le conflit qui les oppose, dans la mesure où il constitue pour eux une occupation lucrative [27].
Depuis sa formation, la Lord’s Resistance Army a évolué : “la guerre devient un mode de production, et donne lieu à une vie qui normalise et banalise la violence et la brutalité, et brouille les frontières entre guerre et paix [28].” Pour ses troupes, la guerre est une entreprise plus profitable que la paix ; elles ont intérêt à la prolonger et à l’étendre à d’autres pays. Le politologue américain Reno voit, dès 1998, la LRA comme une organisation de seigneurs de la guerre (“warlord organisation”) qui agit sans le soutien de la population locale, est financée par le pillage et également en partie par des sources extérieures [29].
De son côté, le gouvernement tente d’empêcher la LRA d’accéder aux ressources économiques de la région en isolant la population de petits producteurs agricoles dans des camps pour les empêcher de collaborer avec ce mouvement30. Il a eu recours à l’expertise militaire sud-africaine privée (Executive Outcomes). Le demi-frère de Museveni, Salim Saleh, est actionnaire du sous-traitant local de la firme sud-africaine Saracen. Reno considère que le régime de Museveni a développé sa capacité à contrer les rebelles en utilisant des réseaux de trafic d’armes sud-africains, chinois et autres [31].
Les opérations ougandaises en République démocratique du Congo ne consistent officiellement à ce jour qu’en la seule patrouille de la frontière au niveau des montagnes Ruwenzori. Plusieurs sources, dont la secrétaire générale de l’organisation Amnesty International, la Bangladaise Irene Khan, ont au contraire accusé le gouvernement ougandais, durant l’automne 2003, de piller les ressources naturelles congolaises et de continuer à soutenir certaines factions armées en Ituri, alimentant la guerre civile en RDC [32]. Le groupe d’experts des Nations unies sur l’exploitation illégale des ressources naturelles et autres formes de richesses en RDC avait déjà nommé l’Ouganda dans la liste de pays accusés de déposséder le Congo de ses ressources, soumise au Conseil de sécurité. Kampala a naturellement rejeté ces accusations mais la question demeure pour le moins nébuleuse.
• L’impossible recherche d’une solution militaire
Les deux parties au conflit cherchent à gagner l’avantage tactique sur le terrain tout en prétendant mener des pourparlers de paix. Depuis 1999, le gouvernement offre l’amnistie aux rebelles qui veulent se rendre, mais presque aucun commandant de la LRA n’en a profité. Comme le signalent les personnalités civiles locales, “il est difficile de convaincre les rebelles de venir à la table de négociations alors que d’autres acteurs continuent à leur fournir des armes” [33].” Il est vrai que, si la LRA peut manquer d’effectifs et de ravitaillement, diverses sources confirment depuis près de deux ans qu’elle reçoit toujours des chargements d’armes et d’équipement (uniformes, etc.) du Soudan [34]. D’après un récent rapport du BCAH, l’armée ougandaise soutient que, lorsque Khartoum a officiellement retiré son soutien à la LRA, cette dernière s’est retournée contre les forces soudanaises sur leur propre territoire, puis des éléments au sein de celle-ci ont repris la livraison d’armes à des fins d’apaisement [35]. Début mars 2004, le SPLM/A a signalé la reprise de vifs affrontements avec la LRA sur le territoire sud-soudanais, précisant que les forces de cette dernière s’y déploient à partir de bases arrières situées dans des zones contrôlées par Khartoum et, aux derniers rapports, très loin derrière ses lignes [36].
Ainsi, ce soutien officieux de la LRA par certains éléments soudanais entretient la capacité technique, et donc la disposition du mouvement, à poursuivre la lutte armée ; en effet, comme certains commentateurs le soulignent, au vu des positions qu’il a prises, Kony ne peut se permettre de venir négocier, même s’il le voulait, tout en gardant le contrôle de son mouvement. Il ne s’y résoudrait donc que contraint et forcé par le manque de moyens pour continuer la lutte armée ; mais cette condition ne risque apparemment pas de se réaliser. Or, face au soutien du pouvoir soudanais à la LRA, les mains du gouvernement ougandais sont liées, car il dépend du bon vouloir de Khartoum pour la poursuite de ses opérations en territoire sud-soudanais, sans lesquelles la LRA pourrait y rétablir des bases de repli sûres. Il proteste donc discrètement et le combat se poursuit.
Beaucoup d’observateurs critiquent l’attitude du gouvernement, dont l’apparente préférence pour une solution militaire aurait entraîné la mort de nombreux civils et l’enlèvement d’encore davantage d’enfants. La LRA est maintenant à 90 % une force composée d’enfants combattants qui ont été enlevés à leurs familles ; en tuant des rebelles, les forces du gouvernement tuent, en somme, les populations qu’ils n’ont pas su protéger de l’enlèvement par ce mouvement.
Le lieutenant-général Salim Saleh, qui mène l’équipe officielle du gouvernement pour la recherche de la paix (Presidential Peace Team), considère au contraire que, si les rebelles ont effectivement rompu plusieurs accords pour le déclenchement des négociations, le président Museveni est très engagé pour la paix et prêt à négocier. Pour Saleh, c’est plutôt des militaires que vient une très forte pression pour l’emploi de la force [37], ce qui va dans le sens des théories d’Omara-Otunnu sur le rôle du militarisme en Ouganda. Il est vrai qu’à la suite de l’opération Artémis au Congo [38], Museveni a fait appel à une intervention extérieure pour la régulation du conflit, mais en vain ; le secrétaire général du Commonwealth, Don McKinnon, a estimé qu’il n’avait pas à intervenir en Ouganda, sauf sur demande express de l’Organisation des Nations unies (ONU) [39]. Néanmoins, c’est bien le gouvernement qui a décidé en 2003 la réaffectation à la Défense de 23 % des fonds des autres ministères, alors que les sommes consacrées aux besoins humanitaires de la population du Nord sont très modestes, selon le BCAH [40].
L’analyse de l’échec des tentatives de négociation entre le gouvernement et la LRA en 2002 appuie également la thèse selon laquelle Kampala continue à rechercher une solution militaire. En effet, les dirigeants des parties au conflit sont déterminés à ne pas perdre la face. Ils se reprochent mutuellement de profiter des cessez-le-feu pour gagner des avantages tactiques sur le terrain et de ne pas réellement rechercher la fin du conflit. L’échec des tentatives de négociation radicalise encore davantage les radicaux de chaque bord, qui ne seront satisfaits, paraît-il, que par une victoire décisive [41].
La difficile régulation du conflit
• Les obstacles à la négociation entre la LRA et le pouvoir central
Il paraît futile pour la LRA ou le gouvernement ougandais de tenter de mettre fin au conflit par la force. Cependant, même si les éléments radicaux parmi les dirigeants pouvaient être convaincus de l’utilité de négocier, des problèmes significatifs de procédure demeurent. En premier lieu, il est difficile pour le pouvoir central d’identifier ses interlocuteurs principaux au sein de la LRA, car il ne connaît pas la structure de commandement du mouvement. Les réelles intentions de Kony lui-même, qui refuse de rencontrer les négociateurs du gouvernement, restent nébuleuses [42].
D’autre part, les deux parties présentent le conflit en termes intransigeants, avec beaucoup de distorsion des faits, et tendent à éviter le compromis, alors qu’au contraire la modération des revendications de chacun serait nécessaire à la négociation. Ainsi, parmi les objectifs du gouvernement, par exemple, un compromis entre différentes factions devrait probablement être établi, sur la question de l’avenir de Kony, qui ne pourra et n’acceptera pas de réintégrer la vie paysanne.
La Presidential Peace Team, composée par Museveni (soi-disant sous la pression de l’opinion publique suite aux gestes de négociation esquissés par la LRA en mars 2003), ne dispose pas de termes de référence clairement définis et manque de financement. Parmi ses membres, Reagan Okumu a récemment déclaré au BCAH que, sans clarification de cette situation, l’équipe continuera de n’être qu’une façade pour les activités militaires du gouvernement. Il considère que Kampala “ne parle pas le langage de la paix” et soutient que Museveni lui-même leur a dit “ne pas croire au dialogue”. Le financement de la commission d’amnistie pour les combattants LRA est insuffisant, alors que des fonds importants seraient absorbés par les opérations de Kampala en République démocratique du Congo [43].
Le gouvernement ne bénéficie pas de la coopération de la population Acholi, qui a subi trop de mauvais traitements pour croire à ses bonnes intentions à son égard. Il serait donc beaucoup plus efficace, pour le pouvoir central, de tenter de gagner la confiance des Acholi, par exemple en cessant sa politique de détention de ces derniers, et en exerçant un contrôle plus strict des abus de pouvoir par les acteurs militaires locaux. L’aide humanitaire, la reconstitution des infrastructures de santé et d’éducation, le soutien à l’agriculture pour remplacer les stocks de bétail éradiqués par le conflit, pourraient probablement faciliter cette tâche [44]. Néanmoins, ceci représenterait un changement de position qui semble fort improbable dans le contexte actuel.
L’influence de la politique des Etats-Unis contribue également à entraver une tentative plus soutenue de négociation de la part de Kampala. A la suite des événements du 11 septembre 2001 à New York et Washington, le département d’Etat a inclus la LRA sur sa liste des organisations terroristes internationales, augmenté son assistance militaire à Kampala en échange de l’accès à ses bases militaires, et fourni une excuse supplémentaire à cette dernière qui évidemment refuse d’être perçue comme négociant avec des terroristes [45].
• L’impuissance des Acholi, pris entre deux feux
Se sentant acculés et persécutés par les deux factions armées, les Acholi ont eux-mêmes tenté plusieurs initiatives pour le dialogue entre le gouvernement et la LRA, dont l’Acholi Religious Leaders Peace Initiative (ARLPI, Initiative multiconfessionnelle pour la paix des personnalités religieuses Acholi) [46], mais sans succès jusqu’à présent. Ils ne sont guère inclus ou consultés dans les débuts de processus de paix officiels, bien qu’étant les mieux placés pour suggérer des méthodes de dialogue et de médiation.
Les Acholi ont également une procédure traditionnelle de réconciliation individuelle, nommée mato oput. Elle n’était pas destinée aux enfants à l’origine, mais aurait été adaptée à cet effet avec succès dans certaines communautés, par les chefs de clan – contrairement aux procédures occidentales de réintégration des ex-combattants qui ont souvent été infructueuses dans d’autres contextes [47]. D’autres sources confirment que les anciens enfants-soldats sont généralement bien accueillis par leurs communautés d’origine, malgré les actes de brutalité qu’ils ont pu commettre sous l’emprise de la LRA ; cependant, les filles-mères sont moins acceptées car leurs enfants représentent une charge supplémentaire pour leurs familles [48]. Mais, à l’échelle de la région, ceci appartient à l’étape de la réconciliation, qui ne peut avoir lieu, en l’absence d’un changement de posture du gouvernement, condition pour la régulation du conflit, elle-même préalable à toute perspective de résolution.
Au contraire, les Acholis, pris entre deux feux, sont en voie d’être rejoints par d’autres groupes ethniques, au rythme actuel d’expansion du conflit vers les régions d’Adjumani, Lira, Apac, Kotido, Teso, Katakwi, etc. Incorporés en grand nombre dans des milices pour la protection des populations civiles, les Acholi en forment actuellement 60 % alors qu’ils ne représentaient en 1996 que 4 % des forces armées [49] ; ils ne seront pas seuls, le pouvoir central poursuivant actuellement cette tactique en armant contre la LRA des milices d’autres groupes ethniques, comme le Arrow Group en région de Teso et les guerriers Karamojong sur leurs terres. La LRA semble consolider ses nouvelles bases à l’est du pays, là où les populations – source d’enfants-soldats et de denrées alimentaires – sont plus accessibles. Dans le même temps, d’autres mouvements rebelles armés font surface : la People’s Redemption Army (PRA) à l’ouest, l’Ugandan People’s Army à l’est, et des rumeurs circulent également sur la possible réapparition de l’Allied Democratic Forces (ADF).
Pendant ce temps en pays Acholi, les night commuters, les enfants qui affluent de toutes parts, poussés par l’insécurité, vers les centres urbains pour y passer la nuit à l’abri de l’enlèvement et des massacres, continuent leurs migrations quotidiennes.
Plongé dans le marasme économique, la violence et la privation, le pays Acholi connaît une guerre civile meurtrière depuis 1986. Ce conflit, qui a ses racines dans l’antagonisme Nord/Sud et le sectarisme militariste cultivé depuis l’ère coloniale, oppose la Lord’s Resistance Army de Joseph Kony au pouvoir central. Issu du mouvement rebelle millénariste syncrétique d’Alice Lakwena, la LRA a repris son objectif d’installation d’un régime national basé sur les Dix Commandements bibliques, mais, à l’origine, se veut surtout le défenseur des Acholi. Cependant, la violence et la prédation à l’encontre de ces derniers, auxquelles elle a recours pour s’entretenir et se renforcer, a éliminé depuis plusieurs années tout le soutien populaire dont elle avait auparavant bénéficié. Les forces du gouvernement ont mis tous les moyens en œuvre pour briser ce soutien des Acholi pour la LRA, mais se sont aliénés la population par leur brutalité, et en la retenant dans des conditions sommaires.
Pris entre un régime autoritaire qui a depuis longtemps cédé à la tentation d’une pseudo-solution militaire, et un mouvement de guérilla dont les tactiques incluent les massacres et la conscription forcée de milliers d’enfants-soldats, les Acholi ont tenté plusieurs initiatives de médiation, mais sans succès. Malgré le rapprochement officiel de l’Ouganda avec le Soudan, de récents témoignages sur des mouvements transfrontières d’armes et de matériel, à destination de la LRA, semblent indiquer la subsistance de cette dimension du conflit, bien qu’en sourdine et de manière officieuse. Ceci, en sus de la privatisation croissante de la lutte armée, de l’extension du conflit qui gagne d’autres régions du pays et de la récente escalade de la violence, ne facilitera guère une hypothétique régulation du conflit du nord de l’Ouganda, une telle issue semblant à ce jour particulièrement incertaine.
 
Glossaire
 
 

ADF : Allied Democratic Forces (Forces démocratiques alliées)
ARPLI : Acholi Religious Leaders Peace Initiative (Initiative de paix des leaders religieux Acholi)
BCAH : Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies
HRW : Human Rights Watch
HSM : Holy Spirit Movement
LRA : Lord’s Resistance Army (Armée de résistance du Seigneur)
NRA : National Resistance Army (Armée nationale de résistance)
NRM : National Resistance Movement (Mouvement national de résistance, parti unique crée par Museveni sur les bases de son armée NRA)
ONU : Organisation des Nations unies
PNUD : Programme des Nations unies pour le développement
SPLM/A : Sudan People’s Liberation Movement/Army (Mouvement/Armée de libération du peuple soudanais)
UPDA : Uganda People’s Democratic Army (Armée populaire et démocratique d’Ouganda)
UPDF : Uganda People’s Defence Force (Forces patriotiques de défense de l'Ouganda)

 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Site de l’Acholi Religious Leaders Peace Initiative (ARLPI), <http://www.­acholipeace.­org/>.
·  Balencie, J.-M. et A. de La Grange (dir.) (2001), Mondes rebelles : Guérillas, milices, groupes terroristes, Paris, Michalon.
·  Behrend, H. (1998), “War in Northern Uganda – The Holy Spirit Movements of Alice Lakwena, Severino Lukoya and Joseph Kony (1986-97)”, in C. Clapham (dir.), African Guerrillas, Londres, James Currey Ltd.
·  Brett, E. A. (1995), “Neutralising the Use of Force in Uganda : The Role of the Military in Politics” The Journal of Modern African Studies, vol. 33, n° 1, mars, p. 129-152.
·  Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (BCAH) :
·  – “Uganda: Civilians targeted by their own people”, Nairobi, 2 avril 2003, <http://www.­irinnews.­org/­report.­asp?ReportID=33211&SelectRegion=East_Africa>
·  – “Uganda: Feature - Peace process crumbling in north” Gulu, 22 avril 2003, <http://www.­irinnews.­org/­report.­asp? ReportID=33613&SelectRegion=East_Africa&SelectCountry= UGANDA>
·  – “Uganda: Feature - Bid to Kickstart Flagging Northern Peace Process”, Gulu, 9 mai 2003, <http://www.­irinnews.­org/­print.­asp?ReportID=34002>
·  – “Uganda: Special report on the northern crisis”, Nairobi, 6 mai 2003, <http://www.­irinnews.­org/­s_report.­asp?ReportID=33891>
·  – “Uganda: Food Aid Needed for 1.6 Million People”, Nairobi, 29 juillet 2003, <http://www.­irinnews.­org/­report.­asp? ReportID=35665&SelectRegion=East_Africa&SelectCountry= UGANDA>
·  – “Uganda: Renewed Fighting in East”, Kampala, 11 août 2003, <http://www.­irinnews.­org/­report.­asp? ReportID=35902&SelectRegion= East_Africa&SelectCountry= UGANDA>
·  – “Uganda: Recruitment of Karamojong warriors to fight rebel group”, Kampala, 9 septembre 2003, <http://www.­irinnews.­org/­print.­asp?ReportID=36465>
·  – “Uganda: Commonwealth boss says no intervention in war in north”, Kampala, 14 octobre 2003, <http://www.­irinnews.­org/­print.­asp?ReportID=37195>
·  – “Uganda: Kampala rejects Amnesty report on Ituri”, Kampala, 22 octobre 2003, <http://www.­irinnews.­org/­print.­asp?ReportID=37380>
·  – “Uganda-Sudan: SPLM/A clash with LRA rebels in Sudan”, Kampala, 3 mars 2004, <http://www.­irinnews.­org/­print.­asp?ReportID=39809>
·  – “IRIN Web Special on the crisis in Northern Uganda”, 19 mars 2004, <http://www.­irinnews.­org/­webspecials/­uga_crisis/­peace.­asp>.
·  Cocks, T. “Sudan still supports the LRA”, Mail&Guardian (Afrique du Sud), 24 juin 2003; archives de The Norwegian Council for Africa.
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·  Human Rights Watch (HRW) :
·  – rapport, “Hostile to Democracy The Movement System and Political Repression in Uganda”, octobre 1999, voir “I. Summary”, <http://www.­hrw.­org/­reports/­1999/­uganda/­Uganweb-02.­htm#P290_17091>
·  – communiqué de presse “LRA Conflict in Northern Uganda and Southern Sudan, 2002”, <http://www.­hrw.­org/­press/­2002/­10/­uganda1029-bck.­htm>
·  – rapport “Stolen Children : Abduction and Recruitment in Northern Uganda”, mars 2003, vol. 15, n° 7 (A), <http://hrw.­org/­reports/­2003/­uganda0303/>.
·  Lubowa, D. (1999) “The Civil-Military History of Uganda”, Conference on Civil-Military Relations, Nairobi (Kenya), avril, <http://www.­ploughshares.­ca/­content/­BUILD%20PEACE/­Lubowa99.­html>.
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·  ReliefWeb (2004), Forum on Early Warning and Early Response (FEWER), “Situation report northern Uganda, Jan 2004”, <http://www.­reliefweb.­int/­w/­rwb.­nsf/­0/­0cec98044aa87bd585256e320071a172? OpenDocument>.
·  Reno, W. (1998), Warlord Politics and African States, Londres, Lynne Rienner Publishers.
·  Westbrook, D. (2000), “The Torment of Northern Uganda: A Legacy of Missed Opportunities”, <http://www.­trinstitute.­org/­ojpcr/> (OJPCR: The Online Journal of Peace and Conflict Resolution, n° 3.2, juin).
 
NOTES
 
[*]Politologue, Institut d’études politiques (IEP) de Paris.
[1]Behrend (1998).
[2]Resté à Kitgum, en pays Acholi, pendant que sa fille avançait vers le sud, Severino Lukoya menait en 1987 un mouvement de petite taille, décentralisé, et qui devint progressivement plus centré sur la purification et la guérison des malades que sur la guerre. Fait prisonnier en 1989 par Kony, il s’échappa pour être capturé par les troupes du gouvernement. Il retourna à Gulu en 1995 pour y fonder une Eglise chrétienne indépendante.
[3]BCAH (29 juillet 2003).
[4]HRW (2002).
[5]Idem.
[6]BCAH (6 mai 2003).
[7]HRW (2003).
[8]BCAH (29 juillet 2003).
[9]La peur des enlèvements pousse chaque nuit des milliers d’enfants encore libres à se rendre seuls à pied dans la ville de Gulu ou l’hôpital de Lacor, espérant y passer la nuit à l’abri. Ils dorment dans la rue avant de rentrer chez eux le matin (HRW 2003).
[10]BCAH (6 mai 2003).
[11]Valérie Julliand, citée par BCAH (6 mai 2003).
[12]Brett (1995).
[13]Anecdote racontée par Behrend (1998).
[14]Balencie et La Grange (2001).
[15]Brett (1995).
[16]Behrend (1998).
[17]Idem.
[18]Lubowa (1999).
[19]Idem.
[20]Idem.
[21]Brett (1995).
[22]Idem.
[23]Westbrook (2000) a recueilli des témoignages selon lesquels la NRA, poursuivant les soldats du régime de l’Acholi Tito Okello en 1986 et arrivant en pays Acholi, tua tous les hommes Acholi de plus de 18 ans qu’elle rencontra sur son passage ; les témoins disent que le sol était jonché de cadavres.
[24]Omara-Otunnu (1998).
[25]Dans l’absence d’une menace extérieure sérieuse à la survie de l’Etat, la nécessité de la politique de l’entraînement militaire pour tous les enfants est difficile à comprendre, surtout étant donné que les services sociaux, l’éducation et la santé manquent gravement de moyens. Elle a en outre un impact négatif sur divers problèmes sociaux. Bien qu’il soit difficile de mesurer ses conséquences sociales et psychologiques avec précision, Omara-Otunnu rappelle en 1998, par exemple, que les crimes violents sont en forte hausse au niveau national.
[26]HRW (1999).
[27]BCAH (22 avril 2003).
[28]Behrend (1998).
[29]Reno (1998).
[31]Reno (1998).
[32]BCAH (22 octobre 2003).
[33]“It is difficult to continue persuading the rebels to come for peace talks when there is someone behind telling them to come for more weapons” (BCAH, 19 mars 2004).
[34]Par exemple, l’Acholi Religious Leaders Peace Initiative (ARPLI), après l’interrogatoire de plusieurs officiers LRA capturés, a annoncé en 2003 l’existence d’arrivages réguliers d’aide militaire pour la LRA par camion, à Nsitu (Sud-Soudan) depuis octobre 2002 (Cocks 2003).
[35]BCAH (19 mars 2004).
[36]BCAH (3 mars 2004).
[37]BCAH (6 mai 2003).
[38]Lancée le 13 juin 2003, cette opération a pris fin le 1er septembre 2003. Voir, dans ce numéro, l’article de Niagalé Bagayoko, “L’opération Artémis, un tournant pour la politique européenne de sécurité et de défense ?” (NDLR).
[39]BCAH (14 octobre 2003).
[40]BCAH (6 mai 2003).
[41]Idem.
[42]BCAH (22 avril 2003).
[43]BCAH (19 mars 2004).
[44]Westbrook (2000).
[45]Reliefweb (2004).
[46]Voir leur site Internet, <http://www.­acholipeace.­org/>.
[47]Westbrook (2000).
[48]BCAH (6 mai 2003).
[49]Interview de Hon. Reagan Ronald Okumu, membre du Presidential Peace Team, pour Reliefweb (2004).
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La peur des enlèvements pousse chaque nuit des milliers d’e...
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Valérie Julliand, citée par BCAH (6 mai 2003). Suite de la note...
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Anecdote racontée par Behrend (1998). Suite de la note...
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