2004
Afrique contemporaine
ACTUALITÉS
Construire ensemble la société du savoir en Afrique
Jean-Michel CHASSERIAUX
[*]
Dans le contexte actuel de mondialisation et de transition vers une société du savoir, les connaissances scientifiques et techniques prennent une importance accrue dans le processus de développement. Leur production et leur utilisation pour et par les Africains et plus généralement les pays en développement ne peuvent être assurées de façon satisfaisante par le marché. L’aide publique au développement peut compenser cette défaillance. Dans cet esprit, l’Europe doit contribuer à construire une société africaine du savoir.
At a time of globalisation and of transition towards a knowledge economy, scientific and technical knowledge becomes increasingly important in the development process. Its production and use for and by African countries can not be secured in a satisfactory way by relying only on market forces. Official development aid has to compensate for this market failure. Accordingly, Europe has to cooperate in the building of an African knowledge society.
Au cours des dix dernières années, le contexte économique dans lequel se situe l’aide au développement s’est profondément modifié. Si la fin des relations privilégiées et, plus généralement, la mondialisation et la libéralisation de l’économie ont été largement intégrées, la prise de conscience des conséquences pour les pays africains de la transition qui s’opère dans les pays développés vers une économie de plus en plus tournée vers la production et la consommation de biens immatériels, où le savoir prend une importance déterminante, a été beaucoup plus progressive.
Dans un monde où le commerce international des biens représentait 27,4 % du produit intérieur brut (PIB) mondial en 1999 (contre 22,5 % dix ans plus tôt), il est difficile d’ignorer un tel phénomène, et ce, d’autant plus que les effets de la mondialisation et du progrès technique se combinent et se renforcent pour accentuer la division du travail entre les pays. "L’échange international l’élargit, le progrès technique l’approfondit" écrit ainsi Michel Aglietta (1999).
Cette évolution vers une "société du savoir" a laissé de côté des pays africains qui dépendent encore largement de l’exportation des matières premières minérales et des ressources agricoles. En effet, les mutations technologiques précédentes avaient entraîné une forte demande en produits de base et en infrastructures lourdes. La société du savoir est beaucoup plus sobre à cet égard. L’abondance semble avoir fait place à la pénurie d’énergie et de matières premières tant redoutée par le Club de Rome à la fin des années 1960 (notamment dans le rapport intitulé Halte à la croissance publié en 1972). En vingt ans, entre 1980 et 2000, les cours des produits de base ont connu une baisse substantielle. En termes réels, ils ont été divisés par un facteur de l’ordre de deux tandis que le prix des produits manufacturés augmentait de 30 %.
Dans le même temps, l’importance d’une élévation générale du niveau des connaissances pour le bon fonctionnement et la croissance de l’économie s’est trouvée confirmée. Dans son rapport 1998-1999 sur "le savoir au service du développement", la Banque mondiale mettait en exergue l’exemple du Ghana et de la Corée du Sud. En 1958, ces deux pays avaient sensiblement le même revenu par habitant. Quarante ans plus tard, celui de la Corée est six fois supérieur à celui du Ghana. Pour de nombreux experts, moins de la moitié de l’écart ainsi creusé peut être attribué à l’utilisation des facteurs de production classiques : capital et travail, le reste l’étant à une meilleure efficacité dans l’acquisition et l’utilisation des connaissances et à l’existence d’un cadre institutionnel favorable.
Pour les pays africains, un premier enjeu est d’accéder aux connaissances disponibles. Il faut pour cela disposer non seulement d’infrastructures de télécommunications performantes mais aussi d’un personnel suffisamment instruit dans un environnement culturel réceptif. Il faut ensuite savoir tirer profit des informations obtenues, s’assurer de leur appropriation par le tissu économique en tenant compte de leur obsolescence rapide. Les savoirs codifiés étant désormais aisément accessibles, il faut enfin maîtriser un certain nombre de connaissances implicites qui ne peuvent s’acquérir que par une pratique quotidienne et une participation active à l’élaboration des savoirs nouveaux. Un effort de formation et de recherche, intense et continu, apparaît ainsi indissociable de toute entreprise visant à accélérer l’appropriation du savoir par les pays africains et à les faire entrer de plain-pied dans la nouvelle économie mondiale. Il ne faut donc pas s’étonner que, parmi les dix priorités retenues par le NEPAD (New Partnership for Africa’s Development, Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique), figurent l’éducation et les nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC).
Le savoir et le développement
"Le luxe va rarement sans les sciences et les arts et jamais ils ne vont sans lui" déclarait Jean-Jacques Rousseau, en 1750, dans son "Discours sur les sciences et les arts". Plus de deux siècles se sont écoulés, mais cette pensée semble toujours aussi actuelle. La période de transition vers une société du savoir que nous connaissons à présent impose de s’interroger à nouveau sur la relation entre connaissance et développement économique.
Les premiers modèles de développement sont apparus après la Seconde Guerre mondiale dans le sillage de la décolonisation. L’objectif visé était alors simplement d’augmenter le revenu par tête. Ils mettaient l’accent sur l’accumulation du capital physique, et le rôle de l’Etat qui doit intervenir pour initier un processus d’industrialisation, en substitution aux importations.
Ces modèles ayant rapidement montré leurs limites, une "nouvelle théorie de la croissance" s’est progressivement élaborée. Elle met en avant l’importance de l’accumulation du savoir et du capital humain et privilégie une croissance endogène. Le rôle de l’Etat est également remis en question. Seul le marché peut fournir le bon système de prix. Libéralisation, dérégulation, privatisation, réduction des déficits publics, ouverture au commerce international sont les maîtres mots des politiques de développement des années 1990. L’élaboration et la mise en œuvre de bonnes politiques débouchent alors sur une réforme des institutions visant à une meilleure gouvernance.
La situation est moins simple aujourd’hui. Les finalités du développement se sont élargies. L’augmentation du revenu par tête n’est plus le seul objectif. Il faut également prendre en considération l’utilisation des fruits de la croissance économique, son impact sur la réduction de la pauvreté, la lutte contre les inégalités, la protection de l’environnement, le respect des droits de l’homme, la question du genre, etc. La réflexion sur les moteurs de la croissance s’est également enrichie. Plutôt que d’isoler tel ou tel facteur, l’accent est mis sur les interactions entre l’accumulation de capital physique, le capital humain, le progrès des connaissances et des techniques, les changements institutionnels et. plus généralement, l’organisation sociale et la culture.
La nécessité d’une intervention de l’Etat, dont le rôle avait été réduit au strict minimum, est à nouveau reconnue, en particulier pour stimuler la production de connaissances scientifiques et techniques et leur appropriation par l’économie. Le marché en effet ne peut conduire seul à une situation optimale en la matière en raison notamment de la présence d’externalités diverses :
- Les connaissances scientifiques et techniques sont susceptibles de bénéficier à des secteurs très divers de l’économie et de profiter à l’ensemble de la collectivité en contribuant à la fourniture de certains biens publics comme la protection de l’environnement, la préservation de la biodiversité, la prévention des épidémies, etc.
- Une part importante du stock de connaissances n’est pas protégée par des brevets ou des droits d’auteur. Ce stock peut être mis à profit par d’autres que ceux qui l’ont produit et son utilisation par certains n’empêche nullement d’autres de s’en servir. Les connaissances scientifiques et techniques possèdent donc un caractère de bien public.
- Leur production par un entrepreneur privé est sous-optimale car les risques qu’il doit intégrer dans ses décisions d’investissement sont supérieurs aux risques sociaux :
- le résultat de la recherche est aléatoire et peut n’intervenir que dans le long terme ;
- de lourdes incertitudes pèsent sur la durée de vie des produits nouveaux, qui tend d’ailleurs à se réduire ;
- la taille des marchés est difficile à évaluer.
- Ces risques sont d’autant plus sérieux qu’ils interviennent dans une économie du savoir où les coûts d’investissement sont essentiels et les coûts marginaux de production faibles, et qui se caractérise donc par l’existence de rendements croissants.
- L’innovation répond davantage aux pressions du marché qu’à la demande sociale : sur 223 nouveaux médicaments commercialisés entre 1975 et 1996, seuls 13 étaient destinés au traitement des maladies tropicales.
Les pouvoirs publics ont alors la responsabilité de mettre en place un cadre politique, réglementaire et fiscal favorable à la recherche et à l’innovation, de veiller à l’existence d’un environnement économique souple, dynamique et concurrentiel. Enfin, malgré le développement du secteur privé dans l’éducation, ils conservent un rôle essentiel dans la formation du "capital humain", en particulier pour atteindre le seuil au-delà duquel peut s’enclencher une croissance auto-entretenue.
La relation observée dans les pays du Nord entre le développement économique et social, d’une part, et l’avancement et la mise en pratique des connaissances, d’autre part, l’est également dans des pays moins développés. Outre l’exemple du Ghana et de la Corée du Sud déjà mentionné, la Banque mondiale a mis en lumière trois indicateurs en corrélation étroite avec le taux de croissance économique :
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le niveau d’instruction de la population qui traduit son aptitude à utiliser les connaissances et à en produire de nouvelles. La Banque mondiale établit ainsi une "une relation positive significative entre le nombre d’inscrits dans les disciplines scientifiques et techniques en 1970 et la croissance économique du pays" enregistrée par la suite ;
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l’ouverture au commerce international et plus particulièrement la part des biens de haute technologie dans les exportations. En effet, au-delà des bénéfices bien connus, mais parfois contestés, apportés par le commerce international, la part des produits à haute technologie est révélatrice de la capacité à assimiler les savoir-faire techniques. On constate que c’est dans les pays qui ont connu un développement rapide de leurs exportations intégrant des produits de plus en plus sophistiqués (Thaïlande, Chine, Mexique, Malaysia, Philippines, etc.) que la croissance a été la plus forte ;
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l’importance des dépenses consacrées aux technologies de l’information et des communications est à rapprocher de la capacité de la population non seulement à accéder au stock de connaissances mondial mais aussi à les utiliser plus efficacement dans un contexte où les infrastructures matérielles sont encore trop souvent insuffisantes et où les compétences sont dispersées. On constate une forte corrélation entre le PNB et les dépenses en TIC rapportés au nombre d’habitants. Ces dépenses augmentent très rapidement dans les pays en forte croissance.
Certes, comparaison n’est pas raison. Mais tout laisse à penser que le savoir ne devrait pas bénéficier d’une attention moindre dans les pays du Sud que dans ceux du Nord. Dans ces conditions, comment inciter à la production et à l’utilisation des connaissances et des technologies en Afrique ? Dans quels secteurs et en quels lieux ? Comment accéder au mieux au stock de connaissances existant dans le monde ? Ces questions doivent désormais être intégrées, aussi bien dans les politiques nationales des pays africains que dans les politiques d’aide des pays développés.
La construction d’une société du savoir dans les PED
Pour construire la société du savoir, les pays africains ont à relever de multiples défis :
- La plupart d’entre eux disposent d’une base scientifique et technique extrêmement limitée. Avec 19 % de la population mondiale, les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) concentrent 91 % des brevets délivrés en 1998. Ils comptent pour 85 % dans l’investissement mondial en recherche et développement (R&D) – la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Asie orientale réunis pour 11 % et le reste du monde pour 4 %. Les pays à haut revenu publient 32 fois plus d’articles scientifiques par an que les pays à bas revenu. Malgré le développement d’Internet, les chercheurs africains sont encore mal insérés dans les réseaux scientifiques mondiaux. En 1995, les chercheurs des Etats-Unis ont cosigné des articles avec des auteurs de 173 pays, contre 81 pour ceux du Kenya et 59 pour ceux d’Algérie.
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Les besoins en formation sont considérables. Les taux d’illettrisme sont encore élevés. En Afrique subsaharienne, en 1999, ils atteignaient, chez les adultes, 31 % pour les hommes et 47 % pour les femmes. L’éducation pour tous demeure encore trop souvent un objectif lointain. Les universités quant à elles doivent faire face à une progression rapide du nombre des étudiants, augmentation qui résulte de la pression démographique, de l’accès croissant des femmes aux études supérieures et de l’allongement de la durée des études. En Tunisie par exemple, le taux d’inscription à l’université est passé de 7,3 % au début des années 1980 à 15 % en 2001 et le nombre des étudiants a été multiplié par 4 en vingt ans. En dépit de ce phénomène, l’écart avec les pays de l’OCDE n’a pas diminué. Il s’est même accru. En 1980, le taux d’inscription dans les universités aux Etats-Unis était de 56 % comparé à une moyenne de 6 % dans les pays à bas revenu. En 1997, ces chiffres étaient respectivement de 81 % et de 8 %. Dans le même temps, les universités africaines doivent améliorer la qualité de l’enseignement, l’adapter aux nouvelles demandes de l’économie, tout en contrôlant l’augmentation des coûts. En effet, dans bien des pays du continent, l’éducation constitue un poste important du budget national. Peut-on encore l’accroître au détriment d’autres priorités comme la santé ou les infrastructures ?
- La mondialisation de l’économie concerne également le marché du travail et contribue à accroître la mobilité de la main-d’œuvre qualifiée. Certains pays développés parviennent ainsi à attirer et à retenir un temps les cerveaux les plus brillants en leur offrant des conditions d’étude alléchantes et un cadre attractif pour la recherche. Ils recrutent ainsi des diplômés et des professionnels jeunes dont ils n’ont eu à supporter qu’une partie des coûts de formation. Le phénomène tend d’ailleurs à s’accélérer. La perte n’est cependant pas totale pour les pays africains pour peu qu’ils sachent, comme s’y efforcent ceux du Maghreb, mobiliser leurs diasporas pour renforcer leur système national de recherche.
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L’utilisation des nouvelles technologies se développe rapidement en Afrique, mais demeure encore modeste. La "fracture numérique" est loin d’être réduite. En 1999, on comptait ainsi 8,4 ordinateurs pour 1 000 habitants en Afrique subsaharienne contre 346 dans les pays à haut revenu.
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Les ressources matérielles sont limitées. En Afrique subsaharienne, le revenu moyen par habitant s’élevait à 490 dollars en 1999 contre 26 440 dollars dans les pays à haut revenu, alors que le coût d’un ordinateur personnel est de l’ordre de 1 500 dollars. La recherche est rarement une priorité nationale et les gouvernements doivent répondre à des besoins urgents dans le domaine social.
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L’environnement politique et juridique demeure encore trop souvent incertain. Malgré une attention accrue portée aux questions de gouvernance et de droits de l’homme, la situation politique de nombreux pays d’Afrique reste précaire. Les conflits régionaux et ethniques et l’insécurité dans les villes n’encouragent pas le réinvestissement sur place de l’épargne et sont évidemment nuisibles au développement des activités de R&D. Ils contribuent également à favoriser la fuite des cerveaux… Par ailleurs, les structures administratives sont encore mal assurées et le cadre réglementaire instable. L’absence d’une législation relative à la protection des droits de propriété intellectuelle par exemple est considérée comme un handicap.
L’avènement de l’économie du savoir offre de nouvelles opportunités aux pays africains. En effet, même si elle tend à se concentrer en certains endroits du monde, l’intelligence y est plus également répartie que les matières premières. Par ailleurs, l’adoption des TIC peut se révéler particulièrement intéressante pour les pays africains :
- l’investissement dans les TIC est bien souvent facilement divisible, ce qui abaisse les barrières à l’entrée ;
- ces technologies peuvent fournir de nouvelles solutions susceptibles de réduire les coûts de fonctionnement dans des secteurs comme l’éducation, la santé, l’environnement, etc. ;
- elles permettent à des équipes scientifiques et à des entreprises éloignées de coopérer les unes avec les autres ;
- dans l’industrie et les services enfin, les TIC permettent également une meilleure connaissance de la chaîne de valeur et peuvent contribuer à un partage plus équitable de la valeur ajoutée.
Comme dans les pays développés, et peut-être davantage en raison de l’importance et de l’imbrication des défis et des enjeux, une intervention de l’Etat est indispensable pour enclencher le cycle vertueux qui permettra d’accélérer le processus de développement. Les politiques nationales d’éducation ont bénéficié d’une attention soutenue et ce n’est pas le lieu d’en dresser un bilan. Les efforts pour définir une politique nationale de la R&D et de l’innovation sont restés plus confidentiels. Après avoir organisé en février 2003 un premier atelier sur la science et la technologie, le NEPAD y a consacré en novembre 2003 une conférence ministérielle qui a mis en évidence la nécessité d’une plate-forme de discussion où pourrait se développer une stratégie commune.
Dans un tel exercice, l’expérience acquise dans les pays développés et les "bonnes pratiques" qui s’y sont révélées peuvent être précieuses. Mais transposer des recettes éprouvées ne saurait suffire et la modestie s’impose. Le succès suppose la prise en compte des particularités locales et une action cohérente et persévérante dans de multiples secteurs. Il s’agit à la fois d’encourager la demande de connaissances par l’économie et de mettre en regard une offre de qualité. Sans prétendre à l’existence d’une panacée, il est possible de discerner les grandes lignes d’une telle politique :
- former et entretenir un capital humain de haut niveau scientifique et technique ;
- rénover le système de recherche national (renforcement des relations universités-recherche, des procédures d’évaluation, soutien aux infrastructures, aux centres d’excellence, à la coopération internationale, etc.) ;
- faciliter l’assimilation des connaissances par l’économie et, plus généralement, susciter une demande de connaissances par la société au niveau microéconomique (incitation au développement des relations universités-industrie, aux partenariats public-privé, à la mise en réseau des acteurs, réduction des risques pour les entrepreneurs innovants, etc.) ;
- mettre en place un environnement macroéconomique et réglementaire favorable en particulier en matière de politique fiscale, d’investissements étrangers, de propriété intellectuelle, etc. ;
- exploiter au mieux le potentiel des TIC qui permettent aux chercheurs du Sud de s’insérer plus facilement dans la communauté scientifique internationale et qui contribuent à améliorer la productivité des services publics comme des entreprises.
Il s’agit bien sûr d’un processus long et difficile qui ne portera pleinement ses fruits qu’à long terme. Dans l’immédiat, un facteur essentiel de réussite est son appropriation par les contribuables et les citoyens. Ceux-ci doivent pouvoir en constater rapidement les retombées dans leur existence quotidienne, ce qui implique de porter une attention particulière à la demande sociale en matière de santé, d’alimentation, d’environnement, de transport, etc. Étant donné la faiblesse des moyens et l’ampleur des écarts à combler, l’Afrique trouvera difficilement, sans une aide extérieure, les ressources humaines et matérielles nécessaires à la définition et la mise en œuvre d’une politique en faveur de l’éducation, de la recherche et de l’innovation. Par ailleurs, les politiques nationales ne peuvent suffire à compenser d’éventuelles insuffisances du marché à l’échelle planétaire. Une mobilisation de l’aide publique au développement (APD) s’impose donc.
Le rôle de l’aide publique au développement
Au cours de ces dernières années, l’APD s’est tout d’abord concentrée sur la réduction de la pauvreté dont la persistance, y compris dans des pays bénéficiant d’un taux de croissance significatif, devenait difficilement supportable. La Banque mondiale estimait ainsi dans son rapport 1999-2000 que, dans les pays en développement, environ 1,5 milliard de personnes devaient vivre avec moins de 1 dollar par jour. Puis, la menace d’un changement climatique global se précisant, l’accent a été mis sur la production de biens publics globaux. L’éducation, la recherche et l’innovation s’inscrivent-elles dans ces priorités ?
Le progrès des connaissances et la réduction de la pauvreté
Le rôle majeur de la production, de l’assimilation et de la diffusion des connaissances scientifiques et techniques dans le processus de développement économique a déjà été souligné et il a été amplement démontré qu’une croissance économique soutenue est l’une des conditions essentielles mais non suffisantes de la réduction de la pauvreté. Les populations les moins favorisées peuvent également bénéficier directement des avancées de la science. La "révolution verte" qui a permis un accroissement considérable des rendements agricoles et les progrès accomplis dans la lutte contre certaines maladies (variole, polio, rougeole, onchocercose) en témoignent. L’amélioration de la nutrition et les progrès de la médecine ont ainsi contribué pour plus de 50 % à l’accroissement de l’espérance de vie dans les pays en développement entre 1950 et 1999. Plus généralement, l’accès à l’eau potable, à l’énergie, à l’éducation, à un environnement sain contribue à la réduction de la pauvreté. Il est clair cependant que beaucoup reste à faire pour mobiliser le stock des connaissances existantes en vue de résoudre les multiples problèmes que doivent affronter les populations de ces pays. Il faut enfin veiller à ce que la diffusion des TIC ne conduise à creuser les inégalités entre ceux qui ont accès au savoir et ceux qui s’en trouvent écartés.
Par ailleurs, les progrès accomplis ne peuvent jamais être considérés comme définitivement acquis. De nouvelles maladies telles le sida se propagent, le changement climatique global peut ruiner les résultats atteints ici ou là, la recherche agricole pour le développement peine à trouver un second souffle pour faire face à la transition démographique, etc.
Si l’avancement des connaissances contribue à la réduction de la pauvreté, cela ne signifie pas nécessairement que leur production en Afrique et par des Africains doive être encouragée. L’utilisation des connaissances et des technologies développées ailleurs ne peut-elle suffire ? Plusieurs arguments militent contre un recours trop exclusif aux "transferts de technologie". En effet, pour que ceux-ci soient efficaces, il faut qu’existe sur place un minimum d’infrastructures et des compétences susceptibles d’adapter ces technologies aux conditions locales. Par ailleurs, l’essentiel de la R&D étant effectuée dans les pays développés, il ne faut pas s’étonner si celle-ci est orientée en priorité vers les besoins de ces pays. Alors que des sommes importantes sont consacrées aux recherches sur les cosmétiques, la pneumonie et les maladies hydriques, qui comptent pour 15 % des pathologies mondiales, ne bénéficient que de 0,2 % des dépenses mondiales de R&D médicales. Des vaccins contre le paludisme, aux ordinateurs à bas prix, en passant par l’obtention de variétés végétales adaptées aux conditions sahéliennes, la liste est longue des recherches à entreprendre pour mieux répondre aux besoins des pays africains. Il est naturel de penser que ce sont les chercheurs africains qui auront la conscience la plus claire de l’importance relative des problèmes qui requièrent leurs compétences et des conditions pratiques dans lesquelles les solutions trouvées pourront être mises en œuvre.
Les connaissances scientifiques et techniques et les biens publics globaux
Le concept des biens publics globaux popularisé par Joseph Stiglitz à la Banque mondiale et Inge Kaul au Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a renouvelé la réflexion sur l’aide. La production d’un tel bien ne peut être assurée de façon optimale ni par le marché ni par des politiques nationales prises isolément. Les pays développés qui bénéficient des externalités positives que dégagent ces biens publics ont intérêt à financer leur production et peuvent utiliser l’APD à cette fin. Dans cette perspective, l’objectif de celle-ci n’est plus d’aider les pays en développement mais de corriger certaines défaillances des marchés mondiaux. Sans évacuer totalement les préoccupations éthiques, la légitimité nouvelle que confère à l’APD l’approche par les biens publics globaux se trouve fondée sur des arguments purement économiques. Le rapport 2001 du PNUD souligne ainsi que "c’est l’action publique et non la charité" qui est au service du développement humain.
Largement admise, cette évolution a toutefois suscité quelques réserves dans la mesure où le financement des biens publics globaux s’est effectué à volume d’APD constant ou décroissant. Inge Kaul (2000) remarque que, "dans les pays les plus riches, les fonds destinés aux travaux d’entretien de la planète, comme les interventions en temps de crise financière, la protection de la couche d’ozone ou la lutte contre le réchauffement planétaire, sont souvent prélevés sur l’aide au développement ou sur les fonds d’urgence destinés aux pays pauvres. Selon certaines estimations, c’est près d’un quart des quelque 50 milliards de dollars alloués chaque année à l’aide internationale au développement qui sert en fait aux perspectives globales, c’est-à-dire à des activités destinées à maintenir un équilibre du monde plus qu’à permettre aux plus pauvres de répondre à leurs besoins et intérêts." On ne saurait mieux rappeler les dangers d’une utilisation trop exclusive du concept de bien public global. Dans son rapport sur le développement humain 2001, le PNUD revenait sur ce point en écrivant : "Les pays du Tiers-Monde ne doivent pas rester éternellement otages des programmes de recherche définis par la demande commerciale mondiale et la production de biens publics globaux."
Les connaissances scientifiques et techniques qui présentent, dans une certaine mesure, les caractéristiques d’un bien public peuvent également être considérées comme un bien public global :
- elles satisfont en partie aux principes de non-rivalité et de non-exclusion qui limitent ou empêchent sa mise à disposition par les seules forces du marché. Elles sont en effet de nature universelle et ne connaissent pas de frontières. Développées dans un pays, elles peuvent bénéficier à d’autres sans coût supplémentaire ;
- elles interviennent également dans la production locale d’autres biens publics globaux comme la protection de l’environnement ou de la biodiversité, les problèmes liés au changement climatique global, la lutte contre les épidémies, etc., dont les effets se combinent et se renforcent mutuellement. Une gestion rationnelle de l’eau permet ainsi de diminuer la pollution et d’améliorer la santé de la population et donc la productivité de son travail.
L’assimilation des connaissances scientifiques et techniques à un bien public global doit cependant être nuancée :
- Les connaissances scientifiques sont de plus en plus fréquemment protégées. Les demandes de brevets se multiplient dans les pays de l’OCDE en particulier dans les TIC et les biotechnologies. En France, leur nombre a ainsi augmenté de 15,3 % en 2000. Si une protection effective des droits de propriété intellectuelle contribue à attirer les investissements étrangers et à stimuler la R&D et l’innovation, elle peut aussi soulever de difficiles problèmes éthiques et accroître les disparités entre ceux qui peuvent bénéficier des progrès de la science et ceux qui n’en ont pas les moyens. Enfin, la tendance actuelle à la protection des obtentions végétales, des substances naturelles et plus généralement de l’information biologique suscite l’inquiétude des pays du Sud qui craignent de se voir dépossédés des richesses potentielles de leur patrimoine naturel.
- Même si la diffusion des connaissances semble concerner une part croissante de la population de la planète, de nombreux pays africains se trouvent de facto exclus du savoir mondial car :
- une partie du capital humain n’a pas un niveau d’instruction suffisant pour y accéder. Elle ne peut l’acquérir sans un investissement significatif ;
- les infrastructures de télécommunication qui constituent une voie d’accès privilégiée sont très inégalement développées d’un pays à l’autre.
Quoi qu’il en soit, l’assimilation du savoir à un bien public global légitime le financement de leur production à un niveau international et sur fonds publics. Mais, à supposer que de tels fonds soient disponibles, un raisonnement économique rapide suggérerait qu’ils doivent être investis là où ils peuvent être le plus productifs, c’est-à-dire dans les grands centres d’innovation technologique du monde comme la Silicon Valley, la région de Boston ou celle de Stockholm. Est-ce à dire que les pays en développement devraient financer la recherche dans les pays développés ? Il n’en est naturellement rien, et ce, pour deux raisons :
- Par l’exode de leurs cerveaux, les pays en développement participent à l’accroissement du stock mondial de connaissances, et ce, bien au-delà, probablement, de leurs capacités. Le montant de cette contribution est difficile à chiffrer, mais il est sans doute important. On estime que, chaque année, 20 000 Africains diplômés de l’enseignement supérieur émigrent vers les pays de l’OCDE. Ces pays accueillent 300 000 personnes hautement qualifiées originaires d’Afrique. Le Ghana, l’Afrique du Sud et l’Egypte perdent ainsi respectivement 26,8 et 7,5 % de leurs promotions de diplômés. Environ 60 % des médecins ghanéens formés dans les années 1980 ont quitté leur pays. Le problème n’est pas qu’ils exercent à l’étranger mais que leur pays manque de médecins. Une redistribution des moyens doit donc être envisagée et l’APD peut y contribuer.
- Par ailleurs, les synergies existant entre le savoir et les autres biens publics globaux militent pour une répartition plus équilibrée des compétences scientifiques et techniques dans le monde.
La production des biens publics globaux et la lutte contre la pauvreté justifient donc le financement de l’éducation, de la recherche et de l’innovation en Afrique par l’APD. L’Europe (Etats membres et Union européenne) constitue un acteur important de l’aide au développement sur la scène mondiale. Elle fournit plus de la moitié de l’APD des pays de l’OCDE et la France peut y exercer une influence profonde.
Pour un plan d’action cohérent et durable en faveur de la recherche en Afrique
Située au carrefour de deux politiques – la recherche et l’aide au développement –, l’action des pouvoirs publics en faveur de la science et de la technologie pour et/ou dans les pays en développement a pris progressivement de l’ampleur au cours des vingt dernières années, gagnant peu à peu en cohérence et en visibilité, mais beaucoup reste encore à faire. Les pays africains en ont pris conscience dans le cadre du NEPAD et l’Europe peut les aider dans leur action.
La réussite d’une telle entreprise suppose une impulsion politique forte et l’élaboration :
- d’une vision à long terme, claire et partagée, du développement et de la place que doivent y occuper la science et la technologie ;
- d’un plan d’action à plus court terme définissant des objectifs précis et réalistes et les moyens de les atteindre ;
- d’une démarche concrète pour mobiliser ces moyens, suivre et évaluer les projets et les programmes, veiller à la continuité et à la cohérence des efforts aussi bien à court qu’à moyen terme et plus généralement pour entretenir le dialogue.
Sur le premier point, des convergences se dessinent déjà, mais la réflexion reste à approfondir sur le rôle stratégique de l’éducation, de la recherche et de l’innovation dans le processus de développement, et ce, dans le contexte actuel de mondialisation et de transition vers une société du savoir.
Quant au plan d’action, il lui faudra veiller à assurer la cohérence des instruments existants et à les inscrire dans la durée. Il devrait combiner un soutien au renforcement des capacités, une aide à la définition des politiques et à la mise en place d’un environnement favorable ainsi que des actions ciblées sur des secteurs prioritaires susceptibles de déboucher à court terme sur des résultats visibles.
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Le renforcement des capacités vise à la constitution de communautés scientifiques africaines viables. Il peut associer des mesures de soutien :
- aux individus : bourses post-doctorales, dispenses d’enseignement pour les jeunes universitaires, bourses de retour temporaire ou définitif pour les expatriés, etc. ;
- aux équipes, en abondant leurs crédits de fonctionnement, en les jumelant avec des équipes européennes, etc. ;
- aux institutions : centres de documentation, bibliothèques, salles informatiques, équipements de laboratoire, amélioration de la connectivité et, comme cela a été envisagé par le NEPAD, constitution en Afrique de centres d’excellence ;
- à l’insertion des chercheurs et des équipes dans les réseaux internationaux au travers de leur participation à des projets en coopération internationale.
Chacune de ces dispositions a déjà été expérimentée. Il reste bien souvent à les intégrer dans des projets susceptibles de créer ou de conforter des centres ou des réseaux d’excellence. Dans le choix des projets, les critères d’excellence scientifique de qualité de la gestion et de cohérence de la vision seront privilégiés et un dispositif d’évaluation a priori et a posteriori rigoureux devra être mis en place.
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L’aide à la définition des politiques est déjà prise en compte dans le programme européen INCO (International Cooperation) et l’Europe bénéficie d’une certaine expérience dans l’identification des "bonnes pratiques". L’objectif ici est de contribuer à la mise en place de systèmes nationaux cohérents de recherche et d’innovation dans lesquels chercheurs, pouvoirs publics et secteur privé interagissent efficacement. Cela passe par l’élaboration de documents stratégiques, la modernisation des structures, une rénovation des cursus, des procédures d’évaluation, la diffusion des "bonnes pratiques" en matière réglementaire comme en matière de renforcement des synergies entre les acteurs… mais aussi par l’organisation de colloques nationaux, la prise en compte de la dimension éthique et plus généralement l’amélioration des rapports entre la science et la société.
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Les domaines prioritaires devront être choisis en concertation en fonction de leur impact sur la vie quotidienne. On peut songer à :
- la santé,
- la gestion des ressources naturelles et en particulier de l’eau et l’énergie,
- la protection de l’environnement,
- l’agriculture durable,
- les technologies de l’information, etc.
L’animation, le suivi et l’évaluation de la mise en œuvre du plan d’action nécessiteront sans doute le renforcement des instances de dialogue entre le NEPAD et l’Union européenne. L’organisation de rencontres périodiques au niveau des politiques comme à celui des scientifiques y contribuera, de même que le lancement d’un Forum euro-africain de la science et de la technologie s’inspirant des dispositifs similaires expérimentés pour populariser le concept de société de l’information.
Forts de l’expérience accumulée et conscients de l’enjeu que représente le renforcement de leur coopération scientifique et technique, l’Europe et les pays africains ont l’opportunité d’apporter une contribution significative au développement de leurs sociétés. Ils ont en commun une trop longue histoire pour que l’étape décisive que constitue la transition vers la société du savoir soit franchie dans l’indifférence réciproque. Une action commune apparaît d’autant plus nécessaire que les évolutions sont rapides sur le plan tant technologique qu’économique. Approfondir le partenariat scientifique et technique avec l’Afrique, le recentrer sur les nouveaux enjeux du développement, c’est enfin éviter que n’apparaissent de nouvelles fractures, à la fois entre pays et en leur sein, entre ceux qui ont accès à la connaissance et ceux qui en sont exclus, et contribuer ainsi à la paix et à la stabilité.
Ouvrages
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Banque mondiale (1999), "Le savoir au service du développement", Rapport sur le développement dans le monde 1998-1999, Washington.
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Banque mondiale (2000), "Le développement au seuil du XXIe siècle", Rapport sur le développement dans le monde 1999-2000, Washington.
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PNUD (2001), "Mettre les nouvelles technologies au service du développement humain", Rapport mondial sur le développement humain 2001, New York, Programme des Nations unies pour le développement.
Articles
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Aglietta, M. (1999), "Les transformations du capitalisme contemporain", in B. Chavance, E. Magnin, R. Motamed-Nejad et J. Sapir (dir.), Capitalisme et socialisme en perspective : évolution et transformation des systèmes économiques, Paris, La Découverte.
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Kaul, I. (2000), "Biens publics globaux, un concept révolutionnaire", Le Monde diplomatique, juin, p. 22-23.
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Institut de recherche pour le développement (IRD).