2004
Afrique contemporaine
LECTURES
Chronique bibliographique Après Négrologie, deux visions moins sombres de l’Afrique
Jacques GIRI
Dans le précédent numéro d’
Afrique contemporaine, je parlais de
Négrologie, de Stephen Smith, journaliste au
Monde
[1]. Les hasards de l’édition font qu’est paru peu de temps après
L’Afrique au secours de l’Occident
[2] d’Anne-Cécile Robert, journaliste au
Monde diplomatique et enseignante. Le premier ouvrage dit : l’Afrique se meurt et c’est un suicide dont les Africains sont les seuls responsables. Le second : l’Afrique ne meurt pas, elle est bien vivante, mais elle va mal et c’est la mondialisation néolibérale dominant le monde qui en est responsable. Tous les lecteurs du quotidien
Le Monde et du mensuel
Le Monde diplomatique, qui appartiennent au même groupe de presse, savent qu’un fossé sépare les deux publications. Ils ne seront pas étonnés de retrouver le même fossé, peut-être encore un peu plus large, entre les deux ouvrages.
Anne-Cécile Robert ne nous épargne aucun des thèmes qui, hier, étaient chers aux tiers-mondistes et, aujourd’hui, sont devenus ceux de beaucoup d’altermondialistes. Le pillage des "richesses" de l’Afrique par les Occidentaux y figure en bonne place. J’aurais aimé que l’on m’explique comment la mondialisation peut marginaliser l’Afrique alors que l’auteur reprend à son compte l’affirmation selon laquelle les richesses de l’Afrique sont nécessaires à la mondialisation. Et j’ai sursauté en lisant que le naufrage dramatique du Joola, le 26 septembre 2002, près des côtes sénégalaises était la conséquence de l’idéologie de la concurrence et de la rentabilité. J’avais cru jusqu’alors que le navire avait le monopole de la liaison entre Dakar et Ziguinchor et qu’il était géré par l’armée sénégalaise que je ne savais pas soucieuse de rentabilité.
L’ouvrage est ainsi truffé d’affirmations aussi péremptoires que contestables. Il garde un silence total sur le constat que les pays émergents d’Asie étaient aussi sous-développés que les pays africains il y a quelques décennies, qu’ils ont été plongés dans la même mondialisation et qu’ils en ont tiré parti alors que l’Afrique ne l’a pas fait. La question de la productivité du travail, qui est très basse dans tout le continent africain et qui n’augmente guère, n’y est jamais évoquée, alors qu’elle a peut-être quelque responsabilité dans la situation actuelle de l’Afrique. Et pourtant l’ouvrage est loin d’être sans intérêt. Par exemple, l’analyse qu’il propose de l’informel, laboratoire de la modernité, ou encore l’argumentaire qui conduit à refuser les demandes de réparations, dues par l’Occident pour la traite des esclaves, réclamées par certains Africains, méritent d’être lus.
La thèse principale que défend son auteur est que les Africains donnent une priorité à l’investissement dans les liens entre les hommes et qu’ils ont maintenu cette priorité contre toutes les influences extérieures. Elle oppose leur attitude à celle des Occidentaux qui ont donné la priorité à l’économique, à l’investissement dans l’accroissement de la productivité, et qui déplorent de vivre maintenant dans des sociétés où les liens sociaux se sont distendus. Le prétendu retard de l’Afrique ne serait que l’expression d’une formidable résistance culturelle à un modèle économique dévastateur. L’Occident, conclut-elle, trouverait grand avantage à s’inspirer des valeurs africaines.
Je rapprocherai cela des scénarios bâtis par le projet Futurs africains
[3] pour explorer les futurs possibles pour l’Afrique au sud du Sahara en 2025. Cette question de la priorité donnée aux liens sociaux ou à l’économique y est considérée comme un des points de bifurcation majeurs vers un avenir ou un autre.
Enfin, je ne résiste pas au plaisir de reproduire une déclaration d’un chef de village malien qu’Anne-Cécile Robert met en épigraphe à l’un de ses chapitres : "Notre problème en Afrique, ce sont les différentes ethnies qui ne parlent pas la même langue : nous avons la Banque mondiale, la coopération française, le Fonds monétaire international, l’USAID…" N’est-ce pas un des problèmes de l’Afrique d’avoir un peu trop de médecins qui se penchent sur son sort et ne sont pas toujours du même avis ?
Je voudrais signaler aussi
L’Afrique
[4], dernier ouvrage de Sylvie Brunel qui est revenue enseigner la géographie après avoir fait une longue incursion dans le milieu des organisations non gouvernementales (ONG). C’est un ouvrage destiné à un jeune public universitaire. Heureux seront les étudiants qui pourront s’initier aux réalités africaines dans ce livre qui n’évoque ni la négrologie ni le pillage des supposées richesses du continent !
On pourra bien sûr chicaner Sylvie Brunel sur quelques points de détail, mais on trouvera dans son ouvrage à la fois une description de la situation de l’Afrique très complète et bien documentée et une analyse de cette situation ordonnée autour de quelques questions-clefs, analyse accompagnée de rappels historiques chaque fois que cela éclaire l’état actuel, accompagnée aussi de comparaisons avec les autres continents. On y trouvera, par exemple, une comparaison des indicateurs économiques et sociaux de l’Afrique en 1990 avec ceux de l’Asie du Sud-Est en 1965, qui pourrait servir de point de départ à bien des réflexions.
Le tout est très clairement et très agréablement présenté, avec de nombreux graphiques et cartes. Le tout est surtout très équilibré, offrant un tableau de l’Afrique au début du XXIe siècle où ni les éléments négatifs – y compris les désastres et le chaos qui règne dans une partie du continent –, ni les changements en cours, ni les motifs d’espoir ne sont occultés. Faillite ou crise ? s’interroge Sylvie Brunel. Elle conclut à la crise, fustigeant au passage "ceux qui ne s’intéressent qu’aux apparences et aux performances, mesurées selon les critères de la civilisation matérialiste et technicienne, l’enferment dans un verdict sans appel, la condamnent à la désespérance, préalable à une disparition annoncée." Et elle ajoute que, "au-delà de la brutalité des chiffres […] il faut être capable d’interroger l’histoire, les paysages et les civilisations […] pour déceler, au-delà des faiblesses, les lignes de force sous-jacentes et les capacités de redressement."
Je signale en particulier les chapitres sur la fin de l’exception démographique africaine, sur les paradoxes de l’eau en Afrique, sur la recomposition de l’espace africain, sur les risques alimentaires : tous domaines où les choses évoluent vite et où l’on prend facilement du retard. La question de l’alimentation, domaine dans lequel Sylvie Brunel est orfèvre, mérite une lecture attentive. J’ai seulement regretté qu’elle ne souligne pas la prodigieuse diversification de l’alimentation dans beaucoup de lieux en Afrique, qui, à mon avis, est mal prise en compte dans les statistiques.
On y trouve aussi ça et là des analyses originales, parfois très fines, qui mériteraient d’être développées, mais un manuel n’est évidemment pas le lieu pour ce faire. Je citerai, par exemple, ce qu’elle appelle le dynamisme des marges : "Cette capacité des Africains à inscrire leur dynamisme dans les marges, à résister à tout – le colonisateur, le parti unique, la dictature, la dette, le manque de moyens, les hommes en armes… – pour s’engouffrer dans le moindre espace de liberté et en tirer toutes les opportunités, est à la fois ce qui a permis à l’Afrique de ne pas sombrer dans la famine et l’appauvrissement généralisé, mais aussi ce qui l’a empêchée de connaître des politiques de développement durable fondées sur des Etats forts."
Ceux qui s’intéressent à l’Afrique et qui ont quitté, depuis peu ou depuis longtemps, les bancs des amphithéâtres, y trouveront l’occasion de mettre à jour leurs connaissances sur un continent qui change à grande vitesse.
[1]
Stephen Smith,
Négrologie. Pourquoi l'Afrique meurt, Paris, Calmann-Lévy, 2003.
[2]
Paris, L’Atelier/Éditions ouvrières, 2004.
[3]
Projet du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) (NDLR).
[4]
Paris, Bréal, 2004.