2004
Afrique contemporaine
LECTURES
Notes de lecture
Frères et sujets. La France et l’Afrique en perspective
[*]
Jean-Pierre DOZON
Le livre consacré par Jean-Pierre Dozon à l’analyse des relations franco-africaines est un de ceux qui compteront sur cette question difficile, ayant inspiré le pire ou le meilleur.
Une littérature presque trop abondante et souvent assez monotone a traité depuis longtemps de l’assimilationnisme français, du système colonial d’administration directe, de la "Françafrique" etc… Mais l’approche est ici ce qui fait la nouveauté et l’intérêt. C’est, pour une fois, d’une manière pleinement délibérée, celle de l’anthropologie, au sens moderne d’étude des comportements et des motivations dans un cadre social. Cette approche s’appuie sur une démarche historique peu encouragée dans son principe par la pratique d’une discipline anthropologique certes de plus en plus polymorphe, mais concentrée encore autour de l’observation synchronique. Dans cette démarche précise, la remontée dans le temps dans les relations franco-africaines, qui va jusqu’à l’Ancien régime, n’est donc pas déterminée pas la recherche d’une description principalement chronologique des faits. C’est l’esprit, et non le détail minutieux des événements successifs qui fait l’objet exclusif de cette histoire et en produit tout l’intérêt, car cette méthode historique se veut d’abord le véhicule d’une remontée dans les profondeurs. Son style dans la tradition philosophique française, avec ses ellipses et son vocabulaire propre, reste en plein accord avec un tel propos. Il rendra, surtout pour les anglophones, la lecture de l’ouvrage moins rapide que celle des traités et récits courants sur la colonisation et de la décolonisation. Mais les réflexions tirées de cette lecture un peu lente et réfléchie qu’exige le ton général du livre n’en deviendront elles aussi que plus profondes et affinées.
Jean-Pierre Dozon estime qu’un certain mode multiséculaire des relations franco-africaines est maintenant à un tournant et que les obsèques du président ivoirien Félix Houphouët-Boigny ont sans doute, en 1993, marqué la fin d’une époque. En effet, comment concilier désormais une mondialisation omniprésente avec cette conception, soulignée tout au long de l’ouvrage et qui fut au cœur du projet colonial et post-colonial français, de la singularité du sentiment d’une vocation proprement nationale d’ouverture à l’universel ?
C’est sur ce substrat intellectuel, souligne l’auteur, que l’Afrique finit par prendre pour la France une importance bien au delà de ce qu’envisageait à l’origine le développement du projet colonial et qu’un continent à la fois proche et lointain fut regardé durablement en "composante de la souveraineté française", même après l’octroi des indépendances aux anciens territoires français. Quant aux Africains, ils en sont venus eux aussi à exprimer, à rebours, un "désir de France" bien réel, n’ayant au fond rien de paradoxal et dont on distingue clairement les manifestations, tout autant que celles ayant trait à l’anti-colonialisme, qui restent mieux connues mais ne sont pas exclusives. Dans cette affaire, le Parti communiste a joué un rôle de véritable truchement que J.P. Dozon restitue avec justesse, au sein de ce rapprochement et ce dialogue nullement univoques entre les colonisateurs français et "leurs frères et sujets". En dépit du changement des temps, et de l’importance nouvelle du FMI et de la Banque mondiale, rappelée au passage (mais simultanément à la permanence des intérêts économiques français en Afrique francophone), cette conception si particulière du rôle d’une puissance coloniale, comme l’auteur le devine dans l’épilogue, a inspiré encore, sans doute l’intervention militaire récente en Côte d’Ivoire. Elle exprime aussi de la part de la France une constante volonté d’être aimée, comprise, suivie et approuvée par les sujets de son système colonial, sentiment qui persiste aussi tout au long d’une politique africaine dont J.P. Dozon a bien su montrer le fil et les ressorts constants.
Ce livre qui observe et sympathise sans s’aveugler (car tout n’est pas univoque et pur dans cette affaire) plus qu’il ne condamne et dénonce, vient donc à son heure ; il aide notamment et rétrospectivement à mieux comprendre d’indéniables succès français dans la diplomatie au sud du Sahara ces derniers mois, face à une Amérique trop sûre de sa puissance mais peu habile dans le dialogue international. L’on souhaiterait à vrai dire que tous les africanistes, ces chercheurs à la fois austères et passionnés dont la France a su produire un si grand nombre, aient le même souci d’exprimer ce genre de vues synthétiques et larges tout autant qu’érudites allant au cœur des choses. Dans la suite de ses travaux récents sur les prophètes ivoiriens, Jean-Pierre Dozon s’en est fait une spécialité avec un talent qui ne cesse de se confirmer.
François Gaulme
La Démocratie à pas de caméléon
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Richard BANEGAS
Le Bénin est-il le théâtre de la gestation d’un espace public démocratique et quelles en sont les voies manifestes ou détournées ? De nouvelles figures du pouvoir, de la réussite et de la citoyenneté se font-elles jour ? Richard Banegas, dans La Démocratie à pas de caméléon, ouvrage issu de la thèse qu’il a soutenue en 1998, répond à cette interrogation et en dégage les enseignements de portée générale. Le Bénin, rappelle-t-il en effet, est un laboratoire des transitions africaines : "laxisme béninisme" du coup d’Etat de 1972 jusqu’en 1989, mandat de Nicéphore Soglo, retour à la tête de l’Etat de Mathieu Kérékou en 1996.
• Le renouvellement des élites, l’émergence de l’idée démocratique, l’effondrement économique et la conférence nationale
Chacune des étapes de la vie politique a placé sur le devant de la scène de nouveaux acteurs politiques. Les élites qui émergent dans les années 1970, jeunes cadres de l’armée, jeunes intellectuels, cadres du Parti de la révolution populaire du Bénin (PRPB) et paysannerie, au détriment des "akowés" (les "évolués" occidentalisés au pouvoir après l’indépendance), aboutissent finalement à la création d’une nouvelle catégorie d’akowés dans les années 1980.
Ainsi, la contestation de la fin de cette décennie se nourrira largement de cette difficulté du régime à se renouveler. La logique de "politique du ventre" qui s’instaure est marquée par la centralisation du pouvoir et une rotation bien comprise des élites aux postes de responsabilité, notamment grâce à l’institution que devient l’armée. Le discours du pouvoir se réfère de manière croissante aux registres des forces occultes (le "vodun") et des régionalismes. Le positionnement du Bénin comme "économie de transit" du commerce nigérian, qui a permis de financer ce modèle de redistribution, fait cependant faillite à la fin des années 1980, sur fond de scandales politico-financiers.
Pendant ce temps, comme le démontre l’auteur, l’idée démocratique fait son chemin, grâce à l’engagement du parti communiste du Dahomey (dans la clandestinité jusqu’en 1991), des étudiants (mobilisation de 1985 puis de 1989-1990), de l’Eglise catholique qui, par sa Lettre pastorale de 1989, rompt avec sa discrétion antérieure, des intellectuels catholiques avec la création du club Perspectives 21 en 1988, des médias avec l’apparition de journaux privés (la Gazette du Golfe en 1987 et Tam-Tam Express en 1988 font la pièce à l’organe gouvernemental Ehuzu) et des diasporas béninoises.
Après l’annonce de mesures d’austérité fin 1988, le mouvement de contestation, parti des enseignants et des étudiants, s’amplifie ainsi tout au long de l’année. Les élections à l’Assemblée nationale en juin, le remaniement gouvernemental et l’amnistie d’août n’y feront rien. En décembre, dans un climat d’accusations politiques et d’invocations occultes, une conférence nationale est convoquée pour le début de l’année 1990. Cette "conférence nationale des forces vives de la Nation" (18-28 février 1990) se tiendra dans un contexte passionné. Elle sera interprétée sous différents registres, nullement exclusifs les uns des autres : saturnales, thérapie, procès en sorcellerie, palabre… qui montrent que le pendule oscille entre le rétablissement du consensus et la révolution. Les participants sont, certes, sensibles à la métaphore du roi Ghézo (XIXe siècle), dont use le président Kérékou, pour proposer de "boucher avec les doigts les trous de la jarre percée". Mais, en définitive, la Constitution est suspendue, des institutions de transition et le multipartisme sont instaurés, un référendum et des élections sont annoncés.
• La fragilité de Nicéphore Soglo et le retour de Mathieu Kérékou : l’alternance réussie et la consolidation de la démocratie
La page est donc tournée et Nicéphore Soglo, Premier ministre du président Kérékou, élu ensuite au suffrage universel en 1991, a la dure tâche d’assumer cette transition et d’imposer un sévère ajustement, dans un contexte politique défavorable, comme le souligne à juste titre l’auteur. Le paysage s’est rapidement morcelé, avec une vingtaine de partis en 1991 et une cinquantaine en 1995. N. Soglo n’a pas de base politique solide : installé à la tête du gouvernement pour ce motif, il obtiendra cependant au premier tour de la présidentielle plus de 36 % des voix. Au second tour, le soutien des onze autres candidats lui permettra de l’emporter contre le président sortant, qui se retire bon gré mal gré. Mais, en dépit de la création du "Renouveau du Bénin" en 1992, cette fragilité politique restera une difficulté structurelle de son mandat, tempérée par les divisions de l’opposition. Dès 1993, il perdra sa majorité dans l’hémicycle. L’inconfort de sa situation se traduira par des velléités de contournement des règles institutionnelles mais, à chaque fois, il se heurtera à la Cour constitutionnelle, que ce soit lors de l’adoption du budget 1994 ou lors des législatives de 1995.
Son échec à l’élection présidentielle de 1996 et le retour aux affaires de Mathieu Kérékou montrent, pour l’auteur, que les Béninois ont sanctionné Nicéphore Soglo pour son incapacité à améliorer leur vie quotidienne. Les réformes entreprises non sans audace et les projets d’infrastructures n’ont pas eu d’effet immédiat ("les pavés ne se mangent pas"). La situation s’est, au contraire, dégradée, dans le contexte houleux de la dévaluation du franc CFA. Pour les électeurs, la multiplication des affaires, l’exercice solitaire du pouvoir, montrent en outre que "Hercule" a failli à sa tâche de nettoyer les écuries d’Augias et qu’il doit se retirer, ce qu’il fera à son tour, non sans réticence.
Face à lui, Mathieu Kérékou se présente sous le jour nouveau et accrédite sa conversion à la démocratie : absous par sa pénitence, jouant des symboliques religieuses et traditionnelles, incarnant les valeurs d’honnêteté et de modestie ("le caméléon est remonté en haut de l’arbre"), il s’attire la sympathie des électeurs, d’hommes d’affaires et, bien qu’issu du Nord, de formations du Sud, notamment le Parti du renouveau démocratique (PRD) d’Adrien Houngbédji, dont il fera son Premier ministre et dont le gouvernement, hétérogène, reflétera le souci présidentiel de récompenser les ralliements.
Ainsi, à trois reprises, en 1991, en 1996, puis en 2001 (en dépit du boycott du second tour par N. Soglo), les acteurs politiques auront préféré se plier aux règles du jeu que de s’en affranchir. Richard Banégas y voit le signe d’une consolidation démocratique du pays.
• Nouveaux acteurs, anciens détenteurs : les voies détournées de l’ancrage de la démocratie et de la vie citoyenne
Les résultats électoraux traduisent fidèlement la permanence, voire le renforcement, des logiques de terroir et des clivages anciens Nord/Sud. Ce régionalisme s’affirme ainsi comme un trait constitutif du paysage politique béninois.
Autre élément, l’arène politique locale est investie par les notables, décriés durant la période militaire, et par les responsables associatifs, qui sont chargés de défendre auprès de l’Etat les intérêts de la communauté. L’espace public villageois est le théâtre de la juxtaposition de pouvoirs nouveaux et d’instances coutumières revitalisées sous Soglo, de la montée des néo-ruraux (les déscolarisés revenus à la terre) et de la contestation des anciens par les cadets. Fait nouveau, la compétence des technocrates internationaux, tels par exemple Nicéphore Soglo ou Albert Tévoédjré, est valorisée, mais ils souffriront, comme on l’a vu, d’un déficit d’assise politique nationale.
Le retour en force des autorités traditionnelles dans le champ politique se traduit par une hybridation réciproque : les acteurs politiques font appel aux ressources du vodun dans la compétition politique, mais les instances traditionnelles s’organisent, de leur côté, sur le registre de l’institutionnalisation. Ce double mouvement, estime l’auteur, constitue l’une des modalités de la "réappropriation du changement" et de la "domestication de la modernité démocratique".
Les instances traditionnelles retrouveraient ainsi, sous une forme réinventée, leur rôle de courtier politique, mis en scène par l’administration coloniale, perpétué après l’indépendance et réprimé par la "chasse aux sorciers" qui a frappé ces "féodalités archaïques", du coup d’Etat de 1972 jusqu’à la réhabilitation ambiguë et sélective des années 1980. Le président Kérékou se référera de manière croissante aux forces occultes. Il s’en présente lui-même comme l’un des détenteurs. Dès le coup d’Etat, paradoxalement, il place son règne sous le signe du caméléon, animal qui réside au faîte du panthéon animiste : en 1972, pour affirmer que "la branche ne cassera pas dans les bras du caméléon" ; en 1996, gage d’humilité, pour faire savoir qu’il "remontait en haut de l’arbre".
Mais, malgré cette continuité apparente du personnage, c’est surtout entre-temps, sous le renouveau démocratique, que se produit un mouvement de restauration des monarchies traditionnelles, de revalorisation des cultures nationales et de revitalisation des religions traditionnelles. Les acteurs politiques se disputent les faveurs des "grands électeurs", pour certains cooptés dans la classe politique. Le président Soglo, converti à la suite d’une maladie et de sa guérison, s’attache à promouvoir le vodun (festival de Ouidah, 1992).
En réaction, par effet d’hybridation, les autorités traditionnelles adoptent le principe électif. Les cadets contestent les anciens. Les dissensions entre les familles royales d’Abomey, ou la création, en 1994, du Conseil des rois du Bénin, montrent bien que les traditions modernisées et réinventées peuvent constituer, paradoxalement, l’une des "matrices morales" du débat politique. De son côté, le culte vodun désigne une "Communauté nationale du culte vodun du Bénin", qui a pour vocation d’organiser et moderniser le culte, et dont le président national est élu. Les rivalités entre divinités anciennes et modernes, et entre leurs détenteurs, illustrent, à leur manière, que le culte vodun est également travaillé par les mutations en cours.
• Nouvelles et anciennes figures du politique
Parallèlement, dans le Bénin "d’en bas", de nouvelles représentations de la démocratie s’élaborent. La libre expression est aussi le droit de faire ce que l’on veut, au point que le renouveau devient par jeu de mots le "Houé nou vau" (pagaille). Les "jeunes qui se lèvent" prennent le pas sur les anciens. Une résolution pacifique des conflits est privilégiée. Un apprentissage de la vie civique s’effectue, au rythme des consultations électorales. Les élus sont démystifiés, ils sont désormais comptables de leur action et peuvent être sanctionnés par le vote. Le chef de l’Etat devient proche et abordable.
Le pouvoir est domestiqué, comme le montre le jeu des "portraits chinois" auquel se sont prêtés les interviewés, riche de sens et presque jubilatoire. Si le Kérékou première manière était une voiture, il serait un Titan. S’il était un arbre, un iroko, l’arbre des sorciers ; un animal, une panthère ; une maladie, l’ictère, qui tue lentement ; une arme, le "tchakatou", le "missile" traditionnel ; une boisson, un breuvage drogué ; un mets, le "gombo-cancer" ; un vodun, Legba, le second et le mal intentionné. En regard, Soglo serait, respectivement, une simple voiture, un arbre fruitier, un mouton, le paludisme, le petit fusil, le youki sucré, la bonne sauce gombo, ou Mawu, le premier des dieux.
Par ailleurs, le nomadisme politique et la "politique du ventre" s’enracinent de haut en bas de l’échiquier politique, favorisés par les tentatives de Nicéphore Soglo de construire des majorités, la propension de Kérékou II à rétribuer ses alliés et l’inclination des deux hommes à rechercher l’appui des autorités coutumières. Mais le clientélisme est devenu, paradoxalement, un mode d’apprentissage du pluralisme et du multipartisme, du discours démocratique et de la représentation du chef. Dans la logique du "cadeautage", de la monétarisation des relations sociales, les électeurs locaux escomptent naturellement de chacun des élus et des candidats en campagne qu’il répande une manne financière conséquente. Celui qui ne se soumet pas à cette surenchère sera sanctionné dans le secret de l’isoloir.
L’homme politique doit ainsi, pour les électeurs, réunir les qualités du chef. Il doit correspondre à leur représentation du pouvoir généreux et paternel. Il doit savoir parler à leur "xomé" (le ventre mais aussi l’intériorité) et être en accord avec son propre xomé (donc avec soi-même), contrairement aux jeunes "dont le nombril est agité". Ainsi, les transhumants politiques sont indexés négativement et deviennent des "biches" opportunistes qui vont boire à la rivière, tandis que Kérékou (nouvelle manière) réunit sur sa personne les qualités de son totem, le caméléon : la ruse, la force, la sagesse, la retenue et la maîtrise des émotions, l’humilité, l’adaptation aux circonstances.
* * *
L’ouvrage vient à point nommé. Le Bénin sort d’une longue période électorale, marquée par l’élection présidentielle de 2001, les élections locales de décembre 2002 et janvier 2003, les élections législatives de mars 2003 qui ont donné une confortable majorité au chef de l’Etat et, enfin, le remaniement qui a suivi. A présent, l’éventualité d’une révision constitutionnelle permettant au président Kérékou de briguer en 2006 un troisième mandat est évoquée.
Mais l’intérêt de cet ouvrage ne réside pas uniquement dans la somme précieuse qu’il constitue sur l’histoire de la transition démocratique au Bénin. Dans la lignée des travaux de Jean-François Bayart sur la "politique du ventre"
[1], l’étude des voies détournées et paradoxales que peut emprunter la construction d’un système démocratique en Afrique subsaharienne peut, à l’évidence, utilement être transposée et nourrir la réflexion sur d’autres processus politiques en Afrique.
François-Xavier Léger
Afrique : les stratégies françaises et américaines
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Niagalé BAGAYOKO-PENONE
Que l’on ne s’y trompe pas,
Afrique : les stratégies françaises et américaines n’est pas une nouvelle démonstration de la noirceur des objectifs néo-impérialistes et maffieux des relations France-Afrique et heureusement. Ce n’est pas non plus une histoire de cette longue liaison entre "frères et sujets" telle que décrite avec empathie par Jean-Pierre Dozon
[1]. Niagalé Bagayoko-Penone, dans cet ouvrage issu de sa thèse, adopte en effet une approche originale, nuancée et érudite : elle tente de démontrer l’influence des différentes approches de la sécurité (classique ou réaliste, sociétale, coopérative, commune et humaine) sur l’évolution des "stratégies" des acteurs français et américains en Afrique de l’Ouest. Ce faisant, elle vise à promouvoir une nouvelle conception des études stratégiques, ne se contentant plus des seuls acteurs étatiques et de la seule dimension militaire, s’intéressant à la paix autant qu’à la guerre, et recourant à un panel élargi d’instruments d’analyse (comme ceux tirés de la nouvelle géographie).
La richesse de l’ouvrage doit cependant être trouvée, non dans cette seule problématique, trame liant parfois de façon un peu trop artificielle des développements empiriques variés, mais dans la subtilité, l’intelligence et l’érudition de ces développements, qui éveillent sans cesse la curiosité du lecteur. On lira par exemple avec un intérêt accru les réflexions de l’auteur sur les nouvelles formes de guérilla ouest-africaines et surtout les trop courts paragraphes consacrés aux répertoires symboliques qui, s’inspirant de Michel Galy
[2], rendent compte de l’inscription historiques de ces répertoires. Nous laissera également un souvenir très vif la description de la contribution doctrinale, au sein de l’Armée française, des Troupes de Marines (ou "Marsouins"), et de leur délicate adaptation face aux tensions qui semblent devoir remettre en compte la spécificité de leur héritage culturel. La description du rôle des
Commander in Chief comme acteurs stratégiques américains en Afrique constitue également un de ces morceaux de bravoure remarquables dont l’ouvrage abonde.
Plus généralement, et au-delà de ces quelques éclairages forcément parcellaires, l’ouvrage de Niagalé Bagayoko-Penone, après nous avoir rappelé l’histoire des relations de la France et des Etats-Unis avec l’Afrique de l’Ouest, présente de façon précise et détaillée les spécificités des conflits ouest-africains, et l’originalité du nouvel acteur "régulateur" régional, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cet "environnement" construit, le livre tente de retracer l’émergence et le contenu de la grande stratégie, de la doctrine et de leurs traductions tactiques en liant ceux-ci non à un acteur France ou Etats-Unis homogène et indifférencié, mais conçu comme un ensemble d’acteurs ou de centres de pouvoir apportant chacun leurs propres conception et analyse. Ce faisant, l’auteur évite le piège d’une reconstruction trop linéaire et rationnelle d’une stratégie qui est ainsi au contraire présentée comme fragmentée et partielle. Enfin, revenant sur le terrain africain, elle analyse la mise en œuvre des programmes français et américains en Afrique de l’Ouest, qu’ils relèvent d’une approche classique ou plus étendue de la sécurité (notamment les formations, exercices d’entraînements, interventions, réformes des relations civilo-militaires, actions civilo-militaires, recours à des acteurs privés et utilisations du renseignement).
On notera en outre une autre problématique forte soutenant l’ouvrage, celle de l’évolution du "complexe de sécurité ouest-africain", défini selon Lake et Morgan comme "ensemble d’Etats continuellement affectés par une ou plusieurs externalités sécuritaires émanant d’une aire géographique donnée
[3]" – définition permettant d’intégrer à ce complexe la France et les Etats-Unis (mais non le Royaume-Uni ?). Se pose ainsi la question du possible "ordre régional" – c’est-à-dire le mode de gestion des conflits – lui correspondant : westphalien à souveraineté limitée, multilatéral (CEDEAO), ou unipolaire (sous le leadership du Nigeria).
Léger bémol cependant à la qualité indéniable de l’ouvrage, l’approche souvent normative et "policy-oriented" a parfois raison de l’engagement théorique constructiviste annoncé, dans la mesure où elle handicape une véritable déconstruction des objets analysés. Ainsi le paradigme constructiviste paraît parfois compris comme se résumant au postulat que les idées comptent et influent, ce qui peut avoir pour conséquence des raccourcis. Suffit-il vraiment de mettre à jour une doctrine, une culture stratégique américaine ou française pour identifier le contenu d’une "transmission" en termes de valeurs dans le cadre de la formation des armées africaines ? Ne faudrait-il pas une analyse plus subtile des modalités exactes d’une hypothétique "transmission", intégrant et revalorisant de façon plus systématique que ne le fait l’ouvrage le temps long (historicité de la formation du secteur de sécurité africain, portée et limites de l’héritage), et interrogeant les modes de transmission des normes jusqu’ici valorisés (possible renversement par exemple du mode "train the trainer", l’interaction pouvant se traduire par une influence des "élèves" sur leurs "enseignants") ? Les prochaines recherches de Niagalé Bagayoko-Penone le diront peut-être.
Aline Lebœuf
Parmi les livraisons récentes des revue spécialisées sur l’Afrique, on lira avec intérêt deux articles éclairants chacun dans leur domaine pour comprendre les réalités d’aujourd’hui :
• Dans les Cahiers d’études africaines, tome XLIII (4), n° 172, 2003, pp 739-760, "Des ‘Afro-Asiatiques’ et des ‘Africains’. Islam et afrocentrisme aux Etats-Unis", de Pauline Guedj (Université Paris X-Nanterre) qui, loin des critiques de principe, le regard plus courants actuellement en France sur le phénomène de l’afrocentrisme américain, montre que ce mouvement, qui s’est désormais popularisé, vient en réaction à une construction identitaire fondée sur l’Islam et qui ne donnait aux Africains qu’une place historique seconde dans la détermination des valeurs de référence.
• Dans le Journal des africanistes, tome 73-3, 2003, pp. 137-161, "Chronique des violences ordinaires. Parcours d’un jeune paysan burkinabè immigré en Côte d’Ivoire", par Michèle Dacher (EHESS, Paris), témoignage saisissant sur la montée de l’individualisme dans les sociétés traditionnelles de l’Ouest africain et parfait exemple d’une anthropologie descriptive et immédiate du contemporain, dans un récit limpide et bien mené.
François Gaulme.
[*]
Paris, Flammarion, 2003.
[*]
Paris, Karthala, 2003.
[1]
Jean-François Bayart,
L'Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989.
[*]
Paris, L’Harmattan, 2003.
[1]
Voir note de lecture,
supra.
[2]
Galy Michel,
Massacres et fantasmes : une archéologie de la violence politique au Libéria, Université de Toulouse, dactylo., 30 p.
[3]
Lake David A., Morgan Patrick M.,
Regional Orders. Building Security in a New World, The Pennsylvania University Press, 1997.